LA SITUATION DE GHOISEUL
LA MORT bl' DAUPHIN ET DE LA DAUPH1NE
Mme de Pompadour à peine morte, les ambitions qui s'agitaient dans l'ombre se donnent carrière. Choiseul veut parer les coups qui le menacent en ayant pour lui la nouvelle favorite et n'hésite pas ù laisser sa propre sœur (Mme de Gramont) se mettre sur les rangs. C'était une femme intelligente, d'esprit caustique et de vives saillies, qui eût sans doute réussi « sans son excès de décision. Le Roi n'aimait pas être pris d'assaut; il se détourna d'avances qui ne kii laissaient même pas le plaisir de désirer2 ».
Alors, le parti des Rohan et celui des jésuites lancèrent la
1 André Michel, Journal des Débals, 1903.
i F. Calrnettes, Introduction aux Mémoires de Choiseul, 1904.
gracieuse Mme d'Esparbès, que le Roi avait jadis « honorée de quelques passades ». Elle eut à Marly son appartement et fut à la veille d'être déclarée; mais sa hâte à écrire au Roi des dénonciations contre Choiseul et contre son cousin Praslin lui réussit très mal. Choiseul n'hésita pas à adresser au Roi un fier et presque hautain mémoire où il mettait en relief les résultats de sa politique1 (1765). Il était réputé partout comme un grand ministre. Frédéric II l'appelait le cocher de l'Europe, et il n'échappait pas à Louis XV que ses services lui étaient nécessaires. D'autre part, des indiscrétions que Choiseul aurait habilement provoquées par l'intermédiaire d'une dame de la Cour, très intime de Mme d'Esparbès, lui avaient été rapportées. Le Roi ne pouvait plus hésiter. « En son nom, le duc de la Yrillière signifia à la maîtresse disgraciée d'avoir à se retirer dans les terres de son beaupère, près de Montauban, d'où elle ne revint qu'après la chute de Choiseul2. »
Malgré ses manœuvres, devait être élevée à la succession de Mme de Pompadour une personne sortie de la lie du peuple. Dès 1768, elle parut à Compiègne « clans un équipage brillant, qui attira d'autant plus l'attention du public que les courtisans et les ministres découvrirent d'abord que cette femme était là pour les plaisirs du Roi3 ». Complaisant de Mme de Pompadour, Choiseul ne voudra pas le devenir de Mme Du Barry et préférera l'exil à l'humiliation de s'incliner devant « une fille », comme nous le verrons plus loin.
Pour le moment, il demeure au pouvoir. Par scepticisme et plus encore par calcul, il a pris parti pour les philosophes. Il a flatté une puissance nouvelle, l'opinion, en favorisant les parlements et en contribuant, avec Mme de Pompadour, à
1 Nous trouvons ces résultats résumés dans la lettre qu'écrivit Mmc de Choiseul à Mme du Deffand : « Le plus mauvais ministère que la France ail eu. comme diseut quelques-uns, celui qui a perdu le royaume, a pourtant pacifié l'Europe, rétabli la marine, réformé le militaire, diminué les subsides en conservant nos alliés, contenu l'Angleterre, armé le Turc, effrayé la Russie, opéré une révolution en Suède et acquis deux provinces à la France en temps de paix. »
2 Comte Fleury. Louis XV intime et les petites maîtresses, 1899.
3 Choiseul. Mémoires. Lettre XXII: « L'on croyait que le sort de cette fille serait comme celui de vingt autres plus honnêtes, que l'on avait enfermées au Parc-aux- Cerfs, à Versailles. »
l'histoire. — LOUIS XV. 433
l'expulsion des jésuites. Certes, les jésuites, déjà chassés du Portugal et d'Espagne, étaient détestés en France, à cause de leur hauteur avec le clergé séculier et de leur rigueur envers les jansénistes; en outre, ils étaient soupçonnés d'avoir poussé Damiens au meurtre du Roi pour hâter le règne du Dauphin, qui les protégeait. Il n'en fallut pas davantage pour que Louis XV, qui n'aimait pas son fils, signât l'arrêt de bannissement de l'ordre, qui se vengera plus tard en participant à la disgrâce du ministre.
Au moment où meurt Mme de Pompadour, Choiseul se trouve -à l'apogée de sa puissance. Cependant, ses ennemis veillent dans l'ombre : le plus acharné est le précepteur du Dauphin, M. de la Yauguyon, qui escompte la prochaine montée sur le trùne de son élève, chef du parti dévot; mais l'année 1765 devait voir la fin du jeune prince.
Au mois de juin, étant allé à Compiègne, il prit froid dans une manœuvre et contracta une maladie de poitrine que les médecins ne purent guérir.
Quand il fut au plus mal, les médecins lui tirent donner les sacrements, et il éditia tout le monde par son courage et sa piété. Le Roi fut toujours dans une douleur noire... Les médecins étaient Sénac, La Broille, Lassonne; on donnait au malade des bouillons ■de tortue, des pilules, du sagou... Il mourut le 20 décembre, à Fontainebleau. Il avait demandé dans son testament d'être enterré à Sens, comme étant de ce diocèse. Dans huit jours, son corps devait y être conduit par M. le duc d'Orléans, et le cœur porté à Saint-Denis par M. le prince de Condé, le tout avec le moins de cérémonie qui se pourrait... Le 22, après la messe, je fus une heure dans le cabinet du Roi, à lui entendre raconter le rapport de l'ouverture du corps, dont il résultait que M. le Dauphin était mort de la poitrine, que les poumons étaient en pourriture et qu'il n'y avait plus de remède depuis longtemps1.
Le Roi regretta dans son fils l'héritier de la monarchie. Au début de sa maladie, il écrivait à Choiseul : « Dernière réflexion qui me perce le cœur et que je n'ose confier à personne : l'état de mon fils... S'il me manquait, un enfant pendant des années est d'un bien petit secours. Au moins, avec
1 De Groy, Mémoires.
mon fils, je suis sur d'un successeur fait et ferme, et c'est tout vis-à-vis de la tourbe républicaine. »
Louis de France n'avait que trente-six ans1. Il laissait trois fils : le duc de Berry, âgé de onze ans, devenu Dauphin à la mort de son père, le comte de Provence et le comte d'Artois. *
La mort du Dauphin fit la joie des philosophes, qui craignaient que ce prince dévot ne rappelât les jésuites, et, par cette désignation, il fallait entendre « à peu près tout le monde», c'est-à-dire le nombre toujours croissant de ceux qui voulaient le « renversement de toute religion » et « la destruction du pouvoir royal2 ».
La Dauphine, Josèphe de Saxe, qui avait fort aimé son mari et lui avait prodigué ses soins, ne lui survécut que dequinze mois. Elle expira le 13 mars 1767. Deux médecins célèbres, Tronchin et Sénac, s'étaient disputés sur son cas, le premier diagnostiquant une maladie de foie, le second une « pulmonie ». A l'autopsie, dit le duc de Croy, il se trouva qu'il n'y avait rien au foie, « que les poumons étaient gâtés et ulcérés, et un d'eux adhérent depuis longtemps ; le cœur n'était pas lésé, mais flétri et dénué de sang. Il en résulta que Tronchin eut le dessous; il parut qu'il s'était trompé, mais quand La Broille porta le procès-verbal au Roi, celui-ci dit : «< Tronchin m'a donné cela avant la mort, et par écrit. »■ Cependant, en général, Sénac triompha, et cela fit beaucoup de tort à la réputation du fameux M. Tronchin ».
La Dauphine demanda à être enterrée à Sens, à côté de son mari. Le cœur fut porté à Saint-Denis par une princesse du sang.
Josèphe de Saxe, par son caractère énergique et volontaire,, avait pris une grande influence sur Louis XV. Au moment de sa mort, elle ne désespérait pas de l'amener à ses desseins, qui étaient de faire épouser au Dauphin une de ses. nièces et de ruiner ainsi les espérances de la maison d'Au triche.
' Pendant que son médecin cherchait à lui donner de l'espoir, le malheureux prince voyait de sa fenêtre les courtisans qui déménageaient» escomptant ^a mort prochaine.
- H. Walpole. — Voir Souvenirs de Mm0 Vigée-Lebrun.
l'histoire. — louis xv. 'i3:>
En 17(jS, le 24 juin, s'éteignit à soixante-cinq ans la reine Marie Leczinska, dont la santé était depuis longtemps ébranlée. Elle disparut silencieusement, regrettée de quelques amis fidèles: mais le rôle effacé qu'elle avait joué fit peu dimpression et ne parait pas avoir laissé un grand vide1.
Paris se rattrapa lors de la visite que lit en France, au mois d'août, le jeune roi de Danemark, et le deuil de la Reine n'empêcha pas la Cour de lui faire fête. « A Paris, toutes les beautés se jetaient à sa tète: il s'en tira avec réserve et politesse; une des plus jolies courtisanes lui ayant apporté son portrait, il fit semblant de ne regarder que le portrait et dit : a Elle est bien jolie, mais je ne mange pas de « ce pain-là2. »
Mais la grande préoccupation de la fin de l'année à la Cour fut la présentation qu'on craignait d'une dame Du Barry, qui faisait grand bruit. Cette présentation ne devait se faire toutefois que dans le milieu de l'année suivante3.