LE MARIAGE DE DAUPHIN ARRIVÉE DE MARIE-ANTOINETTE A LA COUR
Choiseul se montrait plus hostile que jamais à Mme Du Barry, qui s'appliquait de son mieux à se montrer aimable avec tous. Elle n'eut jamais l'ambition de jouer un rôle politique, ne demandant qu'à vivre tranquillement dans sa fonction de maîtresse en titre. D'un caractère doux et conciliant, non seulement elle ne se montra pas vindicative, à la manière de \[me ,je Pompadour, mais elle fit tout pour désarmer Choiseul, pour s'appuyer sur lui. Aucune de ses démarches n'aboutit'2. Il croyait au règne éphémère de la favorite et se montrait d'autant plus confiant en son étoile qu'il venait de négocier le mariage du Dauphin avec une archiduchesse d'Autriche. Cet acte était important pour sa politique: il con-
1 De Nolhac, Marie-Antoinelte Dauphine, chap. I.
2 Voir Gaston Maugras, Le Duc de Lauzun et la Cour intime de Louis XV, t. I. — L'entrevue de Lauzun et de Jean Du Barry (Lauzun était le neveu de Choiseul). « Ma belle-sœur, dit le Roué, rend pleine justice à ce graud ministre, et son plus vif désir est de bien vivre avec lui. Elle a plus crédit que n'en a jamais eu Mme de Pompadour. Oue M. de Choiseul ne la force pas à s'en servir contre lui... Si M. de Choiseul veut la paix, nous ferons la moitié du chemin, mais qu'il n'oublie pas que ce sont les maîtresses qui chassent les ministres, et non les miuistres qui chassent les maîtresses. »
solidait l'alliance de 1758 et par là même, croyait-il, sa situation de premier ministre. L'impératrice Marie-Thérèse était heureuse d'espérer pour sa fille le trône de France, mais ces projets avaient été tenus dans l'ombre. A la mort de la Dauphine de Saxe, qui voulait faire épouser son fils à une princesse de sa maison, Louis XV, qui s'était engagé par des promesses, y accéda définitivement.
Le mariage fut célébré au mois de mai de l'année 1770- C'est à Strasbourg qu'eut lieu la remise de la Dauphine à la maison envoyée au-devant d'elle; la dame d'honneur était la duchesse de Xoailles et le comte de Tessé était le premier éeuyer. Elle descendit chez l'évêque, le cardinal de Rohan, le 7 mai. Le 13, la famille royale, qui avait couché a Compiègne, alla le lendemain au-devant de la jeune princesse. La première entrevue eut lieu dans la forêt, et la bonne grâce avec laquelle Marie-Antoinette aborda le Roi toucha tout le monde. Le 15, en passant à Saint-Denis, elle fit visite à Madame Louise, aux Carmélites. Le soir, il y eut à la Muette un dîner de quarante couverts, auquel assista Mme Du Barry, « ce qui fit juger qu'elle allait achever d'écraser le parti qui lui était opposé ».
Le 16 mai, eut lieu à Versailles la cérémonie du mariage, dont les fêtes, d'une splendeur inouïe, devaient durer jusqu'au 14 juillet: Louis XV avait voulu qu'on inventât des merveilles, et le parti de Choiseul voyait son triomphe dans leur éclat.
Le Roi, précédé des princes et de M. le Dauphin, se rendit à la Chapelle en grand cortège, suivi de soixante-dix dames et de seigneurs de la Cour... Les mariés étaient sur des carreaux, au pied de l'autel; le Roi à son prie-Dieu, fort reculé; trenle-cinq femmes faisaient, de chaque côté, un cordon éblouissant d'habits et de parure. Le mariage fut béni par l'archevêque de Reims, officiant. Les mariés n'eurent pas l'air embarrassé et tout se passa de bonne grâce. A deux heures, la cérémonie fut finie... le soir, on s'assembla dans la galerie, bien décorée, où on avait disposé des bustes dorés pour soutenir les girandoles. Le Roi y vint a six heures et demie, et se mit au jeu1, au milieu d'une grande table ronde. Les dames faisaient partout des parties, ce qui, avec le reste des courtisans et
1 Les dames qui ne jouent pas occupent des gradins, le long des. arcades.
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-des étrangers, faisait que la galerie était pleine... On laissa la balustrade pour les femmes de Paris. A dix heures, le Roi passa au festin royal; la galerie était garnie, au fond, par les musiciens des gardes-françaises, habillés en Turcs et faisant grand tapage d'airs de ce pays-là, qui sont fort extraordinaires. La salle de spectacle était arrangée en salle de festin (l'éditice avait coûté deux millions et demi). Le Roi et sa famille se tenaient à une table de vingt-deux -couverts. Enfin, on procéda au coucher, mais il n'y eut d'admises -que les dames à grandes entrées, et tout le monde se retira en- -chanté de cette belle journée1.
Cette salle de spectacle, dont parle l'exact chroniqueur, n'est autre que la nouvelle salle d'opéra, qui avait été disposée en salle de banquet ou de festin. Le lendemain, 17 mai, ce fut son début comme théâtre. On l'inaugura par la représentation de Persée-, de Lulli et Quinault. On avait ajouté, à la fin de l'opéra, un aigle qui venait allumer le feu de l'autel de l'Hymen, et quelques allusions au mariage avec une archiduchesse, d'un médiocre effet; mais les machines dirigées par le célèbre Arnould fonctionnèrent avec grande précision.
Après le spectacle, le Dauphin et la Dauphine furent conduits dans leur chambre à coucher et la vieille étiquette fat de nouveau scrupuleusement suivie. Un valet de chambre remet la chemise du Dauphin au duc d'Orléans, qui la présente au Roi, et celui-ci la passe à son petit-fils. La Dauphine déshabillée par ses dames, la jeune duchesse de Chartres lui passe la chemise. Puis, la princesse couchée, le Roi, ramenant le Dauphin, lui donne la main pour se mettre au lit. Aussitôt, les rideaux sont ouverts, et le défilé des princesses,
1 Duc de Croy, Mémoires. — La toilette de la jeune Dauphine, avant la cérémonie, eut lieu dans son appartement du rez-de-chaussée. Plusieurs milliers de curieux étaient rangés derrière des balustrades, le long des grands appartements, pour assister au défilé du cortège, partant du cabinet du Roi à une heure de l'après-midi. De même, d'un bout à l'autre de la Galerie, au moment du jeu, courait une balustrade derrière laquelle les Suisses faisaient circuler la foule. Le graveur Cochin a rep-résenté ces scènes de la cérémonie du mariage et du jeu d'une manière impérissable pour les fêtes de 1745, absolument semblables.
2 Persée n'eut pas de succès, et la Dauphine n'y prit pas grand plaisir. ;< Cette musique noble, de bel ensemble, fit cependant bailler tous les modernes, qui n'aiment pas les sautillages, le goût du beau récitatif simple et analogue à notre douce langue étant perdu par l'entassenu-nt des doubles croches italiennes. » (De Croy, Mémoires.)
des clames et des entrées de la chambre de la Dauphine se déroule devant le lit.
Les jours suivants, les fêtes continuent. Le 19, il y eut bal paré a l'Opéra, puis feu d'artifice et illuminations dans les jardins, au milieu d'une foule innombrable répandue partout. Ils étaient éclairés par plus de 160.000 lampions ou terrines. Le Tapis-Vert, le bassin d'Apollon, dont le pourtour était décoré de vingt grandes arcades et de pyramides, la tète du Canal, où l'on avait élevé une décoration représentant un temple dont le fronton supportait un soleil de 180 pieds de circonférence, et la flottille du Canal, formée de 40 gondoles, dont tous les agrès étaient éclairés par des lanternes, formaient la partie principale de cette illumination. Douze bosquets et les allées qui y conduisent étaient aussi couverts de feux. La Salle-des-Marronniers et la Salle-de-Bal avaient été transformées en salles de danse, et 120 musiciens composaient les orchestres du Parc. Mcolet1 joua plusieurs pièces dans le bosquet du Dauphin; la fête dura jusqu'à six heures du matin, et finit trop tôt, de l'avis de tout le monde.
L'illumination et le feu d'artifice, dont l'ordre avait été confié à 700 hommes de la garde suisse et à une chaîne de gardes-françaises, eurent un succès complet.
Le 21, il y eut un bal masqué dans la Galerie et dans les salons d'Hercule, de Mercure et des Tribunes, avec des buffets abondants aux salons de Vénus, de la Guerre et de la Paix.
Les spectacles continuèrent à l'Opéra : le 23 mai, avec A thalie et M1,e Clairon et Lekain ; le 26, avec la seconde représentation de Persée; le 9 et le 13 juin, avec l'opéra de Castor et Pollux. de Rameau; le 20 juin, avec Tancrède et le ballet de la Tour enchantée; ils finirent, le 14 juillet, avec Sémiramis et MUe Dumesnil. protégée de Mme Du Barry. dont le jeu ému et vibrant annonçait un art plus personnel et qui était encore nouveau.
1 Nicolet était à cette époque directeur du théâtre .Xicolet, qui prit le nom de théâtre de la Gaieté en 1792. Il avait été d'abord directeur d'un théâtre de la Foire, devenu célèbre par les comédies grivoises qui s'y jouaient, les danses de corde et les animaux -avants. Gaudon, le prédécesseur de Nicolet, avait aussi un théâtre dans une allée.
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Qu'était cette jeune Dauphine de quinze ans qui allait devenir bientôt reine de France'? Son éducation avait été plutôt négligée. Marie-Thérèse, quand le mariage fut arrêté, avait demandé pour elle un précepteur français. Choiseul envoya l'abbé de Vermond, fort honnête homme, et qui prit sa tâche à cœur pendant les dix-huit mois qu'elle dura. Il trouva une élève aimable et reconnaissante, mais légère, incapable d'effort, qu'il fallait instruire en l'amusant. 11 lui apprit à parler convenablement français.
An physique, elle est de taille moyenne; elle a une ligure des plus agréables, sans qu'elle soit régulièrement belle, des yeux très vifs, une chevelure d'un blond cendré; le front est un peu trop haut et trop bombé ; la lèvre inférieure est la lèvre autrichienne, épaisse, mais sans excès.
Dans les derniers temps, sa mère, son frère, l'empereur Joseph II, l'ont instruite de leur mieux sur le» affaires de la politique, l'ont mise en garde contre les entraînements du pouvoir et les écueils de la Cour. Mais quelle expérience ne faudrait-il pas. ou quelle possession de soi-même, pour triompher des obstacles que la jeune Dauphine va trouver à Versailles dès le premier jour'.'
A peine arrivée, on chercha à la circonvenir, et les divers partis qui s'agitaient à la Cour s'appliquèrent à la compromettre et à s'en faire une alliée.