LA DISGRACE DE CHOISEUL — L'EXIL A CHANTELOUP
Marie-Antoinette avait promis à sa mère d'être toujours reconnaissante envers Choiseul. qui avait fait son mariage, et de l'avoir toujours en amitié. Son attitude franche à cet égard devait exciter aussitôt des défiances, d'autant plus qu'elle ne cacha point son aversion pour MmeDu Barry. D'autre part, la cabale qui avait pour chef le duc de la Yauguyon et Mme de Marsan1 (le parti dévot) essaya par tous les moyens de s'emparer de son esprit et de la soustraire à l'influence de l'abbé
1 Mme de Marsan était gouvernante des « petites Mesdames » Clotilde et Elisabeth. C'était une Rohan.
-de Vermond et de la duchesse de Noailles, de lui imposer même un confesseur1. Choiseul fit échouer tous ces plans.
Restait le parti de Mesdames : Madame Adélaïde, Madame Victoire et Madame Sophie. La première, seule, comptait. De -caractère impérieux, Madame Adélaïde voulait conserver -son influence, dominer, sinon gouverner. Sans grand esprit, ses intrigues dévoilent une singulière inconséquence. Elle a d'abord haï Marie-Antoinette, et quand on est allé à sa rencontre avant le mariage, elle a dit : « Si j'avais des ordres à donner, ce ne serait pas pour envoyer chercher une Autrichienne »; et ce mot ne sera pas perdu. Violente et agressive vis- ^i-vis de Mme Du Barry, elle rêve parfois de la voir épouser Louis XV2. Toutefois, obéissant à sa mère, qui jugeait Mesdames pleines de vertus et de talents, la jeune Dauphine va essayer de « mériter » leurs amitiés. Madame Adélaïde abusera de sa franchise pour lui faire déclarer une guerre ouverte à la favorite. Et, dès que Marie-Antoinette secouera le joug, elle donnera avec ses sœurs libre cours à ses méchancetés, et leur salon du rez-de-chaussée sera le principal foyer des attaques et des calomnies lancées contre elle.
Pour apprendre à vivre à la Cour et maintenir l'autorité respectueuse que sa naissance et son titre devaient lui donner, Marie-Antoinette ne pouvait compter sur le Dauphin. Il avait reçu du duc de la Vauguyon une éducation étroite et bigote. C'était un gros garçon de seize ans, lourd, sans élégance ni coquetterie, dont le seul goût, mais extraordinaire, en dehors de la chasse, était le travail manuel, maçonnerie, menuiserie, etc. « Il a toujours quelque chose de nouveau à faire arranger dans l'intérieur de ses appartements, écrit le comte de Mercy; il travaille lui-même avec les ouvriers à remuer des matériaux, des poutres, des pavés, et se livrant des heures entières à ce pénible exercice, il en revient quelquefois plus fatigué que ne le serait un manœuvre obligé de remplir
1 L'abbé de Vermond n'eut en somme, malgré ses efforts, d'ailleurs louables, que peu d'influence sur Marie-Antoinette. — La duchesse de Noailles, femme du maréchal de Noailles (1715-1793;, plus tard duc de Mouchy. avait été surnommée par la Dauphiue : « Madame l'Etiquette ».
: D'accord avec Madame Louise, la carmélite, Madame Adélaïde chercha à obtenir du Pape l'annulation du mariage de Mmc Du Barry, de façon que Louis XV put épouser sa maîtresse.
L'HISTOIRE. — LOUIS XV. 't'tO
ce travail. J*ai vu en dernier lieu Madame la Dauphine excessivement impatientée et chagrinée de cette conduite; je puis en juger par la vivacité des plaintes qu'elle m'en fit1. »
Donc, aucun appui du côté de son époux pour cette jeune princesse vive et franche, d'esprit léger, sans méchanceté, mais maladroite, surtout parce qu'elle était étrangère et dépaysée dans un milieu où l'intrigue était souveraine.
Dès le début, elle eut contre elle tous ceux qui se disputaient sans succès le gouvernement de sa personne, et, en plus, le cercle de Mme Du Barry, parce qu'elle était acquise aux Choiseul. Les frères du Roi lui seront nuisibles aussi : le comte de Provence, par ambition, le comte d'Artois, par légèreté.
Comme la Dauphine aime le plaisir, elle s'y livre parfois un peu follement avec le jeune comte d'Artois, très étourdi, compromettant, qui continuera a entraîner Marie-Antoinette, reine, à toutes sortes de parties, aux courses, à l'Opéra de Paris, à des fêtes auxquelles le Roi ne paraîtra pas2.
Reste le Roi. Louis XV a gracieusement accueilli la fille de Marie-Thérèse et lui montre une bonté toute paternelle. Elle lui dit : « Mon papa », et lui saute au cou. Toutefois, aucun secours sérieux ne peut venir de lui, et, d'autre part, Choiseul et ses partisans allaient avoir le dessous dans leur hostilité contre la favorite et ses amis.
Il n'eût tenu qu'à Choiseul, comme nous l'avons vu, de se concilier Mme Du Barry; mais, mal conseillé quant à ses intérêts par son entourage, il ne lui épargnait pas ses sarcasmes, et toute sa coterie, dirigée par sa sœur, la comtesse de Gramont, L'imitait3. Aux épigrammes de salon et aux satires sous le manteau de la cheminée vint s'ajouter « une campagne des plus violentes, de chansons, de ponts-neufs, de
1 17 juillet 1773. — Ces goûts persisteront, et nous verrons le Dauphin, devenu roi, faire des serrures et forger avec Gamain.
s Nous avons, pour nous renseigner sur la Cour de Versailles à la fin du règne de Louis XV, un témoin précieux, qui sait observer et voir juste. C'est le comte de Mercy-Argenteau, ambassadeur de Marie-Thérèse, dont la correspondance offre un tableau complet et fidèle de la Cour de France à celte époque.
3 Mme du Deffand. très bien informée, reprochait à Mmes de Beauvau ël de Gramont de mal conseiller Choiseul. — Le prince de Beauvau était maréchal de France et gouverneur du Languedoc.
vaudevilles, de pièces de théâtre qui furent autorisés par le lieutenant de police1 ». Choiseul laissait publier ces libelles, et payait pour les inspirer.
Louis XV. qui voulait avant tout sa tranquillité, essaya de rétablir la paix. Malgré que Choiseul ménageât beaucoup les. parlements, qui faisaient une vive opposition au pouvoir royal, il appréciait les services de son ministre, auquel il était habitué. Il lui répugnait de voir de nouveaux, visages et il lui écrivit une lettre pressante pour lui demander de changer d'attitude vis-à-vis de sa maîtresse :
Vous faites bien mes affaires, je suis content de vous, maisgarez-vous des entours et des donneurs d'avis ; c'est ce que j'ai toujours haï et ce que je déteste plus que jamais. Vous connoissez Mme Du Barry, ce n'est assurément point M. de Richelieu qui me l'a fait connoitre, quoiqu'il la connût, et il n'ose pas la voir, et la seule fois qu'il l'a vue un moment, c'est par mon ordre exprès. J'ai pensé la connoitre avant son mariage. Elle est jolie, j'en suis content et je lui recommande tous les jours de prendre garde aussi à ses entours et donneurs d'avis, car vous croyez bien qu'elle n'en manque pas. Elle n'a nulle haine contre vous; elle connoit votre esprit et ne vous veut point de mal. Le déchaînement contre elle a été affreux, à tort pour la plus grande partie. L'on seroit à ses pieds si Ainsi va le monde.
Elle est très jolie, elle me plaît ; cela doit sufiire. Veut-on que je prenne une tille de condition? Si l'archiduchesse étoit telle que je la désirerois, je la prendrois pour femme avec grand plaisir, mais je voudrois la voir et la connoitre auparavant. Son frère en a été chercher une et il n'a pas réussi. Je crois que je verrois mieux que lui, car il faudra bien faire une fin; et le beau sexe autrement me troubleroit toujours, car très certainement vous ne verrez pas de ma part une dame de Maintenon. En voilà, je pense, assez pour cette fois-ci...
Cette archiduchesse à laquelle Louis XV fait allusion est Elisabeth d'Autriche, une des sœurs de Marie-Antoinette sur laquelle il avait fait prendre des renseignements par l'intermédiaire du comte de Broglie, le chef de son ministère secret. Un agent fut envoyé de Vienne. Mais ce beau projet en resta là2. Louis XV ne bavait jamais bien pris au sérieux.
1 G. Maugras, Le Duc de Lauzun et la Cour intime de Louis XV,. t. I, chap. xvn.
s Correspondance de Louis XV, I, publiée par M. Boutaric. — Un autre projet, plus étrange encore, fut celui du mariage de Louis XV avec
L'HISTOIRE. — LOUIS XV. 'ioT
Choiseul ne céda pas aux instances du Roi et. dès lorsr Mme Du Barry, désirant sa disgrâce, trouva des alliés pour le perdre dans l'esprit du Roi. Le chancelier de Maupeou fut pour elle l'auxiliaire le plus précieux, car il avait poussé Louis XV à briser la résistance des parlements contre les impôts arbitraires et o la tyrannie royale1 », tandis que Choiseul était d'avis de les ménager. Il avait même pris le parti du Parlement de Bretagne et remplacé le gouverneur, le duc d'Aiguillon, accusé par le procureur général La Chalotais.
Avec son caractère indécis, le Roi avait résisté longtemps. Sans doute, le souvenir de la Fronde hantait son esprit, mais, d'autre part, le Parlement avait les sympathies du peuple et il lui semblait périlleux d'engager une lutte à outrance avec un corps immense, apparenté avec toute la moyenne noblesse, et qui était, aux yeux du pays, le représentant de la justice et des lois. Cependant, Maupeou, audacieux et sans scrupules, ingrat envers Choiseul qui l'avait appelé aux Sceaux, voulait occuper le poste de premier ministre en gagnant les bonnes grâces de la favorite. Celle-ci, pour amener le Roi à prendre une résolution énergique contre les parlementaires, avait mis dans ses appartements le portrait de Charles Ier, par Van Dyck, qu'elle avait acheté à Londres. Elle le fit placer dans son salon, et, toutes les fois que le Roi paraissait faiblir, elle lui rappelait la fin tragique de ce prince; le Parlement de Paris était comparé au Parlement anglais, qui avait livré le malheureux Stuarl au bourreau.
D'autre part, l'abbé Terray, contrôleur général et àme damnée de Maupeou, pour perdre plus sûrement Choiseul dans l'esprit du Roi, exagérait le déficit des finances et prédisait la banqueroute, au moment où le premier ministre songeait à faire la guerre pour relever son crédit, et à soutenir, en vertu du Pacte de famille, l'Espagne contre l'Angle-
Mme Du Barry. Madame Louise, la carmélite, était a la tète de ces négociatious (dissolution par le Pape du mariage de la favorite, atin qu'elle pût épouser le Roi;. — Mercy, I, 175.
1 Au mois de novembre 1770, Louis XV avait lancé un édit par lequel il défendit à tous les parlements de se servir désormais des termes d'unité, d'indivisibilité ou de classe, de correspondre les uus avec les autres, etc. C'était une déclaration de guerre qui allait être bientôt suivie de leur suppression.
>io2 LE CHATEAU DE VERSAILLES.
terre, si ces deux pays., comme il semblait, en venaient aux mains.
En somme, tout conspirait contre Choiseul : le parti dévot, qui ne lui pardonnait pas l'exil des jésuites, se rangea derrière Mme Du Barry contre le premier ministre, qui représentait à leurs yeux les parlementaires et les philosophes. Le Roi n'avait jamais compris les seconds; quant aux premiers, il les haïssait, il se plaignait « de ces grandes robes qui voulaient le mettre en tutelle » et les regardait comme « une assemblée de républicains ». Le fait est qu'ils croyaient habile de demander la convocation des Etats généraux, et la seule pensée d'un tel événement le transportait de fureur.
Maupeou sut tirer parti de cet état d'esprit. La lutte du Roi avec le Parlement de Paris, à propos de l'édit de novembre 1770, devint une guerre ouverte. Le chancelier lui persuada que, soutenu secrètement par Choiseul, il provoquerait la guerre civile, et sa perte fut décidée. Mis au courant de la tension qui existait entre l'Angleterre et l'Espagne, le Roi mande Choiseul. lui fait avouer que la guerre est inévitable et qu'il faut s'y préparer. « Monsieur, s'écrie-t-il, furieux, je vous avais dit que je ne voulais point la guerre! »
Le jour même I2i décembre 1770), M. de la Vrillière1 lui portait une lettre du Roi qui l'exilait à Chanteloup. Il devait partir dans les vingt-quatre heures.
Détesté par le parti dévot qui faisait corps autour de la favorite, haï de l'héritier du trône, élève docile de la Vauguyon, Choiseul ne devait plus revenir aux affaires. Il se retira sans beaucoup d'amertume dans sa magnifique terre île Chanteloup, en Touraine, pour y vivre de la vie de famille, en simple gentilhomme campagnard. Mme du Déliant!, qui l'y vit en 1772, écrivait à Walpole : « Il s'amuse de tout; on ne peut être plus aimable, plus doux, plus facile... Il a trouvé en lui tous les goûts qui pouvaient remplacer les occupations, il semble qu'il n'ait jamais fait d'autre étude que de faire valoir sa terre. Il bâtit des fermes, il défriche des terrains; il
'• M. de la Vrillière, ministre de la Maison du Roi. s'était successivement appelé Phélippeaux, Saint-Florentin et La Vrillière, d'où cette épitaphe :
Ci-git. malgré son rang, un homme fort commun.
Ayant porté trois noms et n'en laissant aucun.
l'histoire. — LOUIS XV. 4o3
achète des troupeaux pour les revendre au commencement de l'hiver, quand ils auront engraissé les terres et qu'il aura vendu leur laine. Je suis intimement convaincue qu'il ne regrette rien et qu'il est parfaitement heureux ! »
Cette disgrâce avait accru sa popularité parce qu'on voyait en lui la victime d'une favorite détestée. On fit des portraits, on frappa des médailles destinées à perpétuer le souvenir de ce grave événement. Au dehors, l'émotion ne fut pas moindre. « Il vaudrait mieux pour nous, disait-on en Angleterre, que la France eût dix provinces de plus, comme la Corse, qu'un ministre comme M. de Choiseul. »
Pendant quelque temps, le Roi ne permit pas qu'on se rendit près de l'exilé, mais bientôt, devant l'insistance de personnes haut placées, la rigueur des premiers refus fléchit, pour faire place à cette formule : « Le Roi ne permet ni ne défend. »
Aussitôt, ce fut une affluence ininterrompue. « Aller à Chanteloup, disait Mme du Deffand, c'est aller à la Cour, c'est rechercher le grand monde, se mettre au bon ton, acquérir le bon air. -> Rien ne met plus en lumière que cet empressement la décadence du prestige royal et le triomphe d'une puissance nouvelle, l'opinion publique. Et pendant qu'une infime coterie s'empressait autour de Mme Du Barry et l'encensait, comme la maréchale- duchesse de Mirepoix et quelques autres, la grande masse de la noblesse se portait à Chanteloup, jusqu'au duc d'Orléans, « ce gros prince, très bon homme, content de tout ce qu'il voyait et de tout ce qu'il faisait, ayant le mérite de laisser l'âme en paix... ». A la fin de son exil, le duc de Choiseul, voulant témoigner à ses nombreux visiteurs la reconnaissance que lui inspirait leur constante sympathie, fit construire dans son parc une pagode chinoise, en pierres de taille et haute de plus de 120 pieds, « l'édifice le plus beau, le plus extraordinaire que jamais particulier ait élevé ». Dans le salon principal, six tables de marbre, de 6 pieds de hauteur sur 3 de largeur, contenaient les noms, rangés par ordre alphabétique, de toutes les personnes qui étaient venues à Chanteloup1.
1 Mme du Defl'and, Correspondance inédite, publiée par le marquis do Sainte-Aulaire, t. I.
!ilik LE CHATEAU DE VERSAILLES.
Le bon abbé Barthélémy fut l'un des familiers les plus assidus et les plus goûtés. C'est pour le duc et la duchesse de Choiseul qu'il composa son charmant ouvrage, le Voyage d' ' Anacharsis en Grèce, que le public accueillit avec une extrême faveur. On vivait paisiblement dans cet exil doré. La matinée était employée à écrire d'un coté, à faire sa toilette de l'autre, ensuite à des arrangements domestiques. On dînait à deux heures. Après dîner, c'étaient des parties de whist ou de trictrac. A six ou sept heures, on se retirait pour souper à dix. On faisait ensuite un pharaon jusqu'à une heure. Pendant les longues journées d'hiver, souvent on jouait la comédie, on faisait de la musique; le duc avait la faiblesse de jouer de la flûte, il avait même celle de faire de la tapisserie1. En hiver, les chemins étaient trop mauvais pour pouvoir sortir; mais en été on faisait de longues promenades, quelquefois même des excursions dans le voisinage ; souvent, on chassait. La lecture tenait aussi une grande place à Chanteloup : livres, discours académiques, brochures et gazettes y étaient régulièrement envoyés par Mme du Deffand. Les philosophes y étaient très goûtés, sinon dans leur personne, du moins dans leurs doctrines, dans les idées nouvelles qu'ils répandaient : on y était d'accord sur le terrain de l'absolutisme royal, sans prévoir d'ailleurs le moins du monde qu'ils aidaient à préparer la Révolution prochaine.