LA DAUPHINE MARIE-ANTOINETTE ET LA COUR
La chute de Choiseul avait porté à la tête du pouvoir trois créatures de Mme Du Barry : le chancelier Maupeou, l'abbé Terray et le duc d'Aiguillon, le triumvirat . Le premier continua son œuvre, qui se termina par un coup d'Etat. En 177:2. le Parlement de Paris était supprimé.
1 Choiseul s'était fait dresser dans son salon un métier à tapisserie, auquel il travaillait avec beaucoup d'assiduité. Le parfilage était l'occupation en honneur parmi les femmes, dans les salons de Paris et dans les châteaux. On défaisait les galons, les épaulettes, les vieilles étoffes, pour en retirer les fds d'or et d'argent, avec lesquels ou faisait des objets de toutes sortes, qu'on offrait en cadeau. Dans ce monde noble du xvme siècle, il n'était guère d'hommes qui n'eussent quelque talent de salon : beaucoup rimaient, étaient acteurs de société, musiciens, peintres île nature morte, etc.
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Cet homme noir et blême, dont les yeux pénétrants, aigus •et soupçonneux « semblaient errer sans cesse à la recherche d'une proie 1 », reçut les encouragements de Voltaire, qui ne pardonnait point aux parlements leurs persécutions contre les gens de lettres, le supplice de Calas et du chevalier de La Barre. A ses yeux, l'établissement des six Conseils supérieurs de justice suffisait pour rendre le règne de Louis XV « cher à la France », étant donné surtout que le ministre annonçait la suppression de la vénalité des offices, des épices, le rapprochement de la justice des justiciables.
Au fond, les philosophes et les encyclopédistes ne pouvaient qu'applaudir à ce renversement si facile d'un des plus solides étais du trône2. Pour le peuple, c'était un enseignement et, comme on l'a dit, une leçon de méthode révolutionnaire. La noblesse d'épée avilie, la noblesse de robe presque détruite, c'en était fait de la solidité du régime : le Roi allait bientôt se trouver seul, sans appui, en face de la nation.
Mais, en ce moment. Paris ne voyait dans l'acte de Maupeou qu'une provocation du pouvoir absolu. Les princes du sang prirent tous parti contre la royauté3, et le prince de Conti se distingua par son ardeur. Ils se brouillèrent avec le Roi, et Mme du Deffand écrivait : « C'est la tour de Babel, c'est le chaos, c'est la fin du monde; personne ne s'entend, tout le monde se hait, se craint, cherche à se détruire. La guenon qui nous gouverne est aussi insolente que bête! »
En cette année 1771, troublée entre toutes, eut lieu le mariage du premier frère du Dauphin, le comte de Provence, avec une princesse de Savoie (14 mai). Tout se passa comme pour le Dauphin, avec le même cérémonial.
1 F. Rocquaiû, L'Esprit révolutionnaire avant la Révolution, 1. VIII.
s D'Alembert disait du Parlement Maupeou : « Celui-ci est une bête puante, mais l'ancien était une bête venimeuse. »
3 Sauf le comte de la Marche, fils du prince de Conti, que celui-ci ne voulut plus voir. L'opposition des princes ne paraissait pas sérieuse aux veux clairvoyants; ils ne cherchaient, pensait-on, comme au temps de la Fronde, qu'à faire payer leur complicité. En effet, leur brouille avec le Roi dura à peine deux ans. Moyennant des promesses, les maisons d'Orléans, de Condé, de Bourbon firent amende honorable. Seul, le prince de Conti résista, ce qui fit dire à Louis XV : « Mon cousin l'avocat n'est point las de chicaner. >•
4o6 LE CHATEAU DE VERSAILLES.
Il y eut appartement dans la Galerie, où le Roi joua air lansquenet; puis Sa Majesté alla souper au grand couvert dans la salle de spectacle. Le 15, Louis XY tint appartement dans la Galerie et y assista au très beau feu d'artifice qu'avaient préparé les artificiers du Roi, Torré, More! et Seguin1. Les hauts du Parc et les Fer-à-Cheval furent le théâtre d'une brillante illumination. Le 16, la famille royale vit jouer, à l'Opéra, la Heine de Golconde; le 20, il y eut bal paré à l'Opéra; le 25, on donna la seconde représentation de la Reine de Golconde: le 29, on joua les Projets de l'Amour, ballet héroïque de Mondonville; le 31, Gaston et Bayard,. tragédie de Debelloy. Le 5 juin, la seconde représentation des Projets de l'Amour termina les fêtes.
Le mariage du plus jeune frère, le comte d'Artois, avec une belle-sœur du comte de Provence, eut lieu en 1773, et ce fut l'occasion de nouvelles fêtes.
Le 18 novembre, la Cour assista à l'opéra d'Ismenor; le 19, il y eut bal paré dans le salon disposé sur la scène de la salle de l'Opéra. Après le bal, la Cour revint à la galerie des- Glaces voir le feu d'artifice qu'on n'avait pu tirer le 16, à cause du mauvais temps. Le feu commença par une batterie de 800 gros marrons2 et 700 fusées d'honneur. On vit ensuite une cascade de feu tomber dans l'eau des deux bassins du parterre du Nord, du centre desquels s'élevait un grand jet. Enfin commença le drame pyrique des Forges de Vulcain,. œuvre de Torré, qui fut d'une magnificence et d'une précision étonnantes.
Le mariage des frères du Dauphin eut pour conséquence d'amener à la Cour deux nouvelles princesses, dont le caractère devait mal s'accorder avec celui de Marie-Antoinette. D'ailleurs, Mme Du Rarry, pour se venger du mépris que lui témoignait la Dauphine, qu'elle savait toujours dévouée à l'exilé de Chanteloup, dressa ses batteries pour accaparer leur confiance. Elle composa leur maison de ses créatures ;.
Nous sommes au moment de l'apogée de l'influence de la
1 Les détails de cette fête se trouvent dans un précieux album de la Bibliothèque de Versailles, composé de quinze aquarelles de Maurisant.
2 Marron, espèce de pétard.
3 Mme de Valentinois, qui était, avec la maréchale de Mirepoix, l'insé-
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favorite. Avec le duc d'Aiguillon au ministère, elle comptait avoir, elle aussi, son Choiseul, et jamais le crédit de Mme de Pompadour n'avait atteint le sien. « Elle décidait de toutes les grâces et de tous les emplois, il n'y en avait que pour ses protégés et ses adulateurs. » L'abbé Terray, contrôleur général, dut trouver « trois millions et demi pour la Maison prodigieuse du comte de Provence, et celle du comte d'Artois menaçait d'être aussi grosse1 ».
Malgré tout, le cercle de Mme Du Barry demeurait fort restreint avec ses trois intimes, Mme de Mirepoix, Mme de Valentinois et Mmc de Montmorency, qui d'ailleurs se détestaient. La favorite ne cessait de se plaindre au Roi des « préventions et des haines» de la Dauphine à son égard, qu'elle disait, sinon suggérées, du moins entretenues à plaisir par Mesdames, et surtout par Madame Adélaïde, chef d'une coterie remuante, toujours disposée aux cancans et aux intrigues. Mesdames étaient d'une dévotion excessive, tracassière et jalouse. Louis XV intervint, pria l'ambassadeur de Marie- Thérèse de sermonner la Dauphine, afin qu'elle accordât au moins « le traitement que toute personne présentée était en droit d'attendre ». Mercy engagea la Dauphine à satisfaire le Roi et d'adresser « une seule fois la parole » à Mme Du Barry, lui disant que par là « tous les motifs spécieux de plainte cesseraient, et que si, après cela, on la voulait engager à des connaissances plus étendues, elle se trouverait avoir des armes pour s'en défendre ».
Malgré l'opposition de Madame Adélaïde, il fut décidé que, le 11 septembre, lorsque la Dauphine verrait Mme Du Barry au cercle, elle lui dirait un mot. Ce jour-là, le cercle se tenait chez la Dauphine2. Mmc Du Barry y vint avec M1?6 de Valentinois ; Mercy s'y trouvait aussi et raconte la scène :
Mme la Dauphine m'appela pour me dire qu'elle avait peur, mais que tout l'arrangement subsistait. La partie de jeu étant sur la On, Mme la Dauphine m'envoya me placer auprès de la favorite, avec
parable de Mme Du Barry. fut dame d'atours de la comtesse de Provence, tandis que le comte de Modène, lame damnée de La Vauguyon, devenait gentilhomme d'honneur du comte de Provence.
1 Duc de Croy. Mémoires.
2 Salle HG.
•laquelle je liai conversation. Mme la Dauphine commença à parler aux dames ; elle arrivait de mon côté et n'était plus qu'à deux pas, lorsque Madame Adélaïde, qui ne la perdait point de vue, éleva la voix et dit : « Il est temps de s'en aller, partons ; nous irons attendre le Roi chez ma sœur Victoire. » A ce mot, Mme la Dauphine s'éloigna, et tout l'arrangement fut manqué
Le Roi en fut très mécontent : mais ce n'était que partie remise; Marie-Antoinette parla à Mme Du Rarry, celle-ci étant venue lui faire sa cour, suivant l'usage, en compagnie de Mmes d'Aiguillon et de Mirepoix. La princesse adressa •d'abord la parole à Mme d'Aiguillon. Passant ensuite devant la favorite, et la regardant sans gêne ni affectation, elle lui dit : « Il y a bien du monde aujourd'hui à Versailles », après quoi elle parla tout de suite à Mme de Mirepoix (2 janvier 1772). Quelques mois après (26 juillet), la Dauphine fut un peu moins laconique. Mme Du Rarry, accompagnée de la duchesse d'Aiguillon, étant arrivée chez elle après la messe du Roi, celle-ci, après avoir adressé la parole à cette dernière, se tourna ensuite vers la favorite. « Elle dit quelques mots sur le temps, sur les chasses, de façon que, sans interpeller directement la comtesse Du Rarry, celle-ci pouvait cependant croire que ces paroles s'adressaient aussi bien à elle qu'à la duchesse d'Aiguillon. » La favorite et le Roi furent très satisfaits de cette concession de Marie-Antoinette.
La Dauphine, sur les conseils de sa mère, s'était affranchie de la domination de Mesdames; dès lors, elles lui déclarèrent une guerre sourde. Leur cabinet1 devint le principal foyer des attaques et des calomnies lancées contre Marie-Antoinette etqui, du rez-de-chaussée duChàteau, se répandaient promptement dans toute la Cour et à Paris.
Les filles de Louis XV eurent pour auxiliaires dans leur oeuvre perfide les comtesses de Provence et d'Artois, la première surtout, qui croyait servir en cela l'ambition de son mari, qui hériterait de la couronne si le Dauphin n'avait pas d'enfant.
1 Madame Adélaïde occupe une partie de l'appartement du Dauphin, au rez-de-chaussée; Mesdames Sophie et Victoire- sont logées dans l'ancien appartement des Bains (52, 53, 54, 55 et partie de 56, avec des dépendances). La salle 54, située à l'angle du Parterre d'Eau et du Parterre du Nord, leur servait de salon commun. Le Dauphin et la Dauphine sout logés dans les appartements de la Reine.
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Nous savons, surtout par le comte de Mercy, grâce à sa correspondance régulière avec Marie-Thérèse, ce qui se passait dans cette Cour de la fin du règne de Louis XV. Le Roi baisse de plus en plus, sa lête s'affaiblit, il est en proie à un ennui occasionné peut-être par « le désordre général qui l'environne de toutes parts... il parait ne pas se plaire dans la compagnie de Mme DuBarry », qui a « infiniment peu de ressource dans l'esprit et dans le caractère »; il « ne trouve plus chez elle qu'une dissipation médiocre et entremêlée de tous les inconvénients dont il éprouve à chaque instant les effets » par ses « continuelles importunités pour obtenir des grâces souvent injustes, presque toujours pour des gens peu estimables... ».
Sans doute, son premier enthousiasme pour la favorite s'est refroidi avec le temps, mais l'habitude le tient attaché plus que jamais à ses liens et, pour essayer de se désennuyer, il se déplace, il fait toujours de petits voyages à ses maisons de plaisance, où Mmo Du Barry ne peut jamais réussir à faire venir la Dauphine.
Celle-ci se sent tout de même bien isolée. Le Dauphin, atteint d'une légère infirmité qui lui interdit toute paternité, reste sept ans sans y porter remède, et il faudra que Joseph II, empereur d'Allemagne et frère de Marie-Antoinette, vienne en France pour le décider à subir une insignifiante opération, d'où dépend la succession directe de la Couronne. Bien qu'il ail organisé un petit théâtre dans son appartement, pour que la famille royale s'y distraie après le souper, il est surtout absorbé par ses travaux manuels. La Dauphine s'en plaint à plusieurs reprises avec vivacité, et comme elle aime le plaisir, elle écoute cet étourdi de comte d'Artois, qui la compromet en l'entraînant dans toutes les fêtes, aux courses, à l'Opéra de Paris1.
Franche, enjouée, gracieuse, nullement infatuée, car elle
1 Elle n'eut d'ailleurs jamais d'inclination véritable pour lui. Pendant une maladie du comte d'Artois, elle se montra très indifférente, et comme Mercy lui en faisait la remarque, elle répondit « qu'elle ne prenait aucun intérêt au prince, son beau-frère ; que, liée avec lui par des occasions de pur amusement, toute amitié cessait avec ces amusements, parce que le jeune prince n'avait aucune qualité qui pût lui concilier plus d'affection ». — « Je suppliai la Reine, ajoute M. de Mercy, de garder cette réflexion pour elle seule. »
sait accepter les conseils et les remontrances, sensible, bienveillante pour les faibles et pour les petits, Marie-Antoinette a beaucoup de grandes qualités qui conviennent à une future souveraine; mais elle est trop désireuse de plaire et, par là, trop sensible à la flatterie; elle aime trop le plaisir, elle est trop faible pour ses amis, ses protégés, elle dépend trop de qui l'amuse. Cette légèreté de caractère peut, en 1773, être mise sur le compte de l'âge et passer pour espièglerie. Mercy note qu'elle est portée à se moquer des ridicules, sans assez de retenue1, d'où l'origine d'inimitiés qui ne pardonneront pas. Il relève chez elle sa légèreté, son manque de réflexion, « dès qu'il s'agit de quelque objet sérieux et qu'elle entrevoit de la gêne ». C'est de la paresse d'esprit, résultant en partie de sa première éducation, au point qu'elle n'a pas le goût de lire, sa lecture se bornant à « parcourir les gazettes, aux nouvelles d'Autriche ».
Et puis, elle a des défauts d'enfant gâté. « Elle est obstinée, impatiente et colère2. » L'adulation de Versailles, de sa Maison, de ses tantes (dans les premières années), la soumission de son mari, « né pour être gouverné toute sa vie », l'ont rendue volontaire, entêtée, capricieuse. On s'en aperçoit bien dans sa manière de traiter M. de Marigny3, ou l'architecte Gabriel, pour des travaux d'appartements qui n'avancent pas assez vite à son gré ou dont l'exécution lui déplaît.
Il ne lui arrive pas toujours de garder de la mesure dans ses amitiés ou ses antipathies. Elle est extrême en tout : M. d'Aiguillon fait « des horreurs »; M. de Saint-Mégrin, fils de M. de la Yauguyon, « est encore plus dans l'intrigue, et plus méchant que son père ».
Elle a souvent raison, quoiqu'elle doive poursuivre un
1 Marie-Thérèse lui écrit : « On prétend que vous commencez à donner du ridicule au monde, d'éclater de rire au visage des gens. Cela vous ferait un tort infini, et ferait douter de la bonté de votre cœur... » Et cela était vrai. Elle raillait souvent le parti dévot et son chef, M. de la Vauguyon, ennemi de Choiseul.
2 De Nolhac, Marie-Antoinette Dauphine, chap. V.
3 M. de Marigny, frère de Mme de Pompadour, demeura directeur général des bâtiments, jardins, arts et mauufactures juscpj'en 1773. 11 donna sa démission et ne tarda pas à prendre le nom de marquis de Méuars, du nom du château qu'il s'était fait bâtir en 1764.
jour, d'un ton presque aussi âpre, des ministres de Louis XVI qui seront Malesherbes et Turgot. Mais elle a appris à se mêler d'affaires de gouvernement « dans les petits comités de Mesdames, où l'on épluche la conduite des princes du sang et des ministres, et elle y adopte toujours les jugements violents de Madame xVdélaïde1 ».
Elle mécontente le prince de Condé à propos du lit de justice qui va casser le Parlement; elle s'aliène les Broglie, les Rohan. dont l'un d'eux, le prince Louis, ambassadeur à Vienne2, futur cardinal, avait été rappelé pour ses agissements. Il y eut contre elle, de la part de cette famille puissante, des rancunes inassouvies, et on retrouvera sa main « dans toute la trame des calomnies ourdies contre Marie- Antoinette, devenue reine ».
Par tactique, le parti adverse opposait à cette attitude de la jeune Dauphine la conduite « irréprochable » de ses bellessœurs, les comtesses, de Provence et d'Artois, et il se formait un parti « piémontais », ayant pour chef secret le comte de Provence. Il prédisait que Marie-Antoinette apporterait dans les affaires politiques, si on la laissait faire, cet esprit turbulent avec lequel les archiduchesses ses sœurs, à Naples et à Palerme, « mettaient sens dessus dessous les Etats de leur mari3 ». Le comte de Provence, sérieux et instruit, était dissimulé et fourbe. En juin 1774, les princes et les princesses étant réunis, eurent l'idée de répéter quelques scènes de comédie; on en choisit une de Tartufe. Le comte de Provence, avant joué ce rùle : « Cela a été rendu à merveille, dit le Roi; les personnages y étaient dans leur naturel4. » Quant au comte d'Artois, il est toujours étourdi, maladroit, compromettant, peu respectueux.
Dans une lettre à sa mère, Marie-Antoinette juge en quel-
1 De Nolhac. Marie-Antoinelle Dauphine, chap. V.
2 Le prince de Soubise, le vaincu de Rosbach, était le chef de cette maison. Le luxe et la vie dissipée du cardinal-ambassadeur avaient scandalisé l'impératrice Marie-Thérèse.
3 « On se promettait bien d'en exploiter un jour le souvenir, pour peu que le sang de l'Autriche se montrât en France vif et entreprenant comme on l'avait vu en Italie. » (De Nolhac, Marie-Antoinette Dauphine, chap. V.)
1 Mercy.
ques mots les trois frères : « ... plus je suis convaincue que, si j'avais à choisir un mari entre les trois, je préférerais encore celui que le Ciel m'a donné ; son caractère est vrai, et quoiqu'il est gauche, il a toutes les attentions et complaisances possibles pour moi1. »
Pour ses belles-sœurs, elles sont laides et jalouses, toujours prêtes, surtout la comtesse de Provence, aux petites trahisons. Madame, comme on l'appelle2, a de l'esprit et une certaine grâce dans les manières, mais peu de bonté; sa sœur, la comtesse d'Artois, est sotte, maussade et disgracieuse; elle fut bientôt abandonnée par son frivole mari; la fidélité de Monsieur devait durer quelques années.
La sœur du Dauphin, Madame Clotilde (le gi^os Madame) > était fort bien élevée, douce, aimable; mais à seize ans elle fut mariée (1775) et partit pour le Piémont, qu'elle édifia par ses vertus.
Madame Elisabeth, autre sœur du Dauphin, née en 1764, n'avait que six ans à l'arrivée de Marie-Antoinette à la Cour. Passionnément attachée à son frère, qu'elle ne voulut pas quitter pour se marier, elle devait partager son triste sort.
Nous avons dit que Mesdames, filles de Louis XV, s'étaient d'abord emparées de la jeune Dauphine, isolée et sans guide sérieux dans cette Cour dangereuse. Mais quand celle-ci secoua le joug, elles devinrent ses ennemies.
Une lettre très intéressante de Marie-Antoinette à Marie- Thérèse, datée du 12 juillet 1770, donne des détails curieux sur sa vie journalière :
Votre Majesté est bien bonne de vouloir bien s'intéresser à moi et même de vouloir savoir comme je passe ma journée. Je lui dirai donc que je me lève à dix heures ou à neuf heures, et, m'étant habillée, je dis mes prières du matin, ensuite je déjeune, et de ià je vais chez mes tantes, où je trouve ordinairement le Roi. Cela dure jusqu'à dix heures et demie; ensuite, à onze heures, je vais me coiffer. A midi, on appelle la chambre, et la tout le monde peut entrer, ce qui n'est point des communes gens. Je mets mon rouge et lave mes mains devant tout le monde; ensuite les hommes sortent et les daines restent, et je m'babille devant elles. A midi est la messe; si
1 15 décembre 1775.
2 Le eouite de Provence allait s'appeler « Monsieur » au début du règne de Louis XVI.
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le Roi est à Versailles, je vais avec lui et mon mari et mes tantes à la messe; s'il n'y est pas, je vais seule avec M. le Dauphin, mais toujours à la même heure. Après la messe, nous dînons à nous deux devant tout le monde, mais cela est fini à une heure et demie, car nous mangeons fort vite tous les deux. De là je vais chez M. le Dauphin, et s'il a affaires, je reviens chez moi, je lis, j'écris ou je travaille, car je fais une veste pour le Roi, qui n'avance guère, mais j'espère qu'avec la grâce de Dieu elle sera iinie dans quelques années. A trois heures, je vais encore chez mes tantes, où le Roi vient à cette heure-là; à quatre heures vient l'abbé J chez moi; à cinq heures, tous les jours, le maître de clavecin ou à chanter jusqu'à six heures. A six heures et demie, je vais presque toujours chez mes tantes, quand je ne vais pas promener ; il faut savoir que mou mari va presque toujours chez mes tantes. A sept heures, on joue jusqu'à neuf heures, mais quand il fait beau, je m'en vais promener, et alors il n'y a point de jeu chez moi, mais chez mes tantes. A neuf heures, nous soupons, et quand le Roi n'y est point, mes tantes viennent souper chez nous; mais quand le Roi y est, nous allons après souper chez elles, nous attendons le Roi, qui vient ordinairement à dix heures trois quarts; mais moi, en attendant, je me place sur un grand canapé et dors jusqu'à l'arrivée du Roi; mais quand il n'y est pas, nous allons nous coucher à onze heures. Voilà toute notre journée. Pour ce que nous faisons les dimanches et fêtes, je me réserve à le lui mander une autre fois.
Telle était la vie de chaque jour, dont la monotonie était aggravée par les exigences de l'étiquette, qui lui devinrent insupportables. Elle chercha toutes les occasions de s'y soustraire, de multiplier les occasions de fêtes, et de s'y montrer en pleine possession de sa jeunesse heureuse et de sa naturelle gaieté. Elle donna des concerts très goûtés2, elle y fut « charmante, attentive avec tout le monde... et donnant par là un spectacle plein de grâces et d'agréments, qui depuis longtemps n'était plus connu à cette Cour-ci3 » ; elle rétablit les bals, qui se donnaient régulièrement chez elle tous les lundis d'hiver, et y entraînait le Dauphin, dont on constatait avec plaisir l'humeur plus mondaine; elle assistait aussi à ceux que donnaient Madame Clotilde et Mme de Noailles, qui était encore sa dame d'honneur. Elle y vint la première lois avec le Dauphin, qui la conduisait sous le bras; il dit en entrant à la
1 L'abbé de Vermond.
1 Au salon de la Paix 114).
3 Mercy, 12 juin 1772.
comtesse de Noailles : « J'espère, Madame, que vous voudrez bien recevoir le mari et la femme; nous ne venons pas ici pour apporter de la gène, mais pour partager vos amusements. »
La chasse à travers les grandes forêts royales fut un de ses plaisirs favoris, et elle aimait y accompagner le Roi et le Dauphin, qui s'y passionnait jusqu'à l'extrême fatigue; elle tint même à les suivre à cheval à côté du Roi, et Marie- Thérèse, qui craint celte nouveauté, a dû se résigner, sachant qu'elle est accompagnée de M. de Tessé et de M. de la Châtaigneraie, écuyers aussi prudents qu'habiles; elle a demandé seulement d'avoir un portrait d'elle dans a l'habit de cheval qui lui sied si bien. Ce pastel, placé à Schœnbrunn, avec le joli buste de Lemoyne, a fait les délices de la famille : il est dans le cabinet où travaille l'Impératrice et met sans cesse devant ses yeux l'image déjà bien transformée de la chère -absente1 ».
Sa bonté naturelle et sa générosité d'àme, qu'elle eut l'occasion de montrer en maintes circonstances, ses actes de charité spontanée, répandus dans le public, l'avaient vite rendue populaire, et Paris lui fit, lors de son entrée solennelle, retardée trois ans2, un accueil triomphal. Elle eut lieu le 8 juin 1773. au milieu des acclamations de tout un peuple, ce qui fit dire galamment au maréchal de Brissac, gouverneur de Paris : « Madame, vous avez là deux cent mille amoureux! » Très émue, elle voulut, entraînant le Dauphin, se mêler à la foule; et quand elle rendit compte à sa mère de cette fête inoubliable, Marie-Antoinette terminait ainsi sa lettre : « Qu'on est heureux, dans notre état, de gagner l'amitié d'un peuple à si bon marché! Il n'y a pourtant rien de si précieux : je l'ai bien senti et ne l'oublierai jamais. » La lune de miel avec Paris continua après cette éclatante journée : à l'Opéra, à la Comédie-Française, où elle assiste au Siège de Calais, et <lnnne avec le Dauphin le signal des bravos; aux Italiens, partout, elle cherche à communier avec les Parisiens; et puis
1 De Nolhac, Marie-Antoinette Dauphine, chap. V.
2 II était d'usage que les Dauphines fissent leur entrée à Paris, sitôt après leur mariage; mais l'entourage du Roi et l'influence de Madame Adélaïde avaient reculé le plus possible cette cérémonie, par crainte d'une manifestation enthousiaste en faveur de la Dauphine.
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elle visite la capitale en détail, ses monuments; elle parcourt les baraques de la foire, se promène à pied à la fête de Saint- Cloud, va voiries bals en plein vent, et le petit peuple acclame cette princesse bonne, peu fière, dont la splendide jeunesse est un charme pour lui '.