LA FIN DE LOUIS XV
Cependant, à la Cour, on commençait à s'inquiéter de la fin prochaine du Roi. Mercy écrivait, le 19 février 1774, à Marie- Thérèse :
A force de soius, j'ai découvert que les craintes de Mme Du Barry et de son entourage étaient fondées en partie sur des propos que le Roi coninieuce à tenir de temps en temps sur son âge, sur l'état de sa santé, et sur le compte effroyable qu'il s'agira de rendre un jour à l'Etre suprême de l'emploi de la vie qu'il nous a accordée dans ce monde. Ces réflexions, occasionnées par le trépas de quelques personnes de l'âge du Roi, et mortes presque sous ses yeuxs, ont fort alarmé les gens qui retiennent ce monarque dans ses erreurs actuelles, et dès ce moment un chacun a cru devoir songer aux moyens de trouver un abri selon les événements possibles.
Mme Du Barry et son parti essayèrent, mais en pure perte, de se rapprocher du Dauphin et de la Dauphine. En même temps., ils s'efforçaient de distraire le Roi et de multiplier les petits voyages qui lui plaisaient, à Choisy, à Saint-Hubert, à Bellevue, à Trianon, mais de sombres pressentiments l'assiégeaient; il restait fort effrayé des paroles menaçantes de l'abbé de Beauvais, dans son prêche du jeudi saint à la cha-
1 Eu cette année 1174, Marie-Antoinette rendait à l'art un service signalé en soutenant son ancien maître de musique, l'Autrichien Gluck, qui venait faire jouer, à l'Opéra de Paris, Iphigénie en Aulide, dont la première représentation eut lieu le 19 avril. Cet opéra ne fut goûté que des connaisseurs. Par contre, Mme Du Barry se préparait à faire venir à Paris le fameux Piccini, et « on se promettait grand plaisir à suivre cette rivalité des deux musiques, aiguisée par la lutte des partis à la Cour ». (De Nolhac, Marie-Antoinette Dau}>hine, chap. V.)
2 Le marquis de Chauvelin était tombé mort eu jouaut aux cartes, le 23 novembre 1773: le maréchal d'Armentières venait de mourir subitement, ainsi que l'abbé de la Ville, directeur aux Affaires étrangères. Ce dernier avait été frappé au lever du Roi.
pelle de Versailles : « Encore quarante jours, et Ninive sera détruite ! » Et il s'était fait à lui-même l'application de cette prophétie.
Le 27 avril, s'étant trouvé malade à Trianon, La Martinière, son premier chirurgien, « homme décidé et un des seuls qui lui parlât avec force », l'obligea à rentrer à Versailles. Le duc de Croy raconte longuement, et avec un vif intérêt, ce drame à plusieurs scènes de la maladie mortelle du Roi. Le 29 avril, Louis XV est saigné deux fois; le 30, la petite vérole se déclare, bénigne dès les premiers jours, alarmante ensuite; Mesdames viennent dans sa chambre soigner leur père, placé sur un lit de camp, et, malgré toutes les représentations et le danger de la contagion, elles refusent de s'éloigner1. On discute avec la Faculté pour savoir si l'on doit, oui ou non, cacher au malade le nom de son mal, et il est décidé qu'on ne lui dira rien, mais qu'on ne le trompera pas, s'il devine. Madame Adélaïde, en sa qualité d'aînée, a pris la direction de l'intérieur. Le soir, quand Mesdames rentrent chez elles, le valet de chambre, La Borde, introduit la favorite, qui reste toute la nuit. « Je déplais à toute la famille, disaitelle; qu'on me laisse m'en aller! » Mais le duc d'Aiguillon lui fait entendre qu'elle ne doit pas déserter son poste.
Dans cette crise, hors quelques gens de service comme La Borde ou quelques amis personnels, comme MM. de Noailles et de Soubise, c'est beaucoup moins la maladie du Roi qui préoccupe la Cour que ses conséquences politiques. « Je songeai d'abord, dit de Croy, à examiner les physionomies, et j'ai vu peu de spectacles aussi caractérisés. Tous ceux, en grand nombre et bien connus, du parti de la dame marquaient nettement la fureur et le désespoir. Tous ceux qui s'étaient attachés au Roi, comme nous, marquaient la douleur et l'inquiétude. En ce moment, je me retraçai le tableau de tous les caractères et de toutes les situations. Enfin, pour cette fois, je considérai tous les miroirs de l'âme à découvert2. »
1 Cette maladie était une menace pour toute la famille royale, car les Bourbons, seuls parmi les maisons régnantes, avaient refusé d'accepter l'inoculation.
8 Mémoires du duc de Croy lTi'T-1784).
Cependant, la question de la confession du Roi et des sacrements passionnait les deux partis, Barrien et Antibarrien, qui se livraient bataille sur le corps du mourant. Le parti dévot ou des jésuites (ironie des choses !) s'opposait à la communion du Roi. qui aurait eu pour effet l'exil de Mme Du Barry, tandis que le parti Choiseul, qui était celui des philosophes et des incrédules, la demandait pour des raisons opposées. « On entendait crier au scandale des hommes et des femmes qu'on savait ne pas croire en Dieu. »
Comme l'état du malade s'aggravait de plus en plus, les partisans des sacrements l'emportèrent. Le 7 mai, le cardinal de la Roche-Aymon, grand aumônier de France, lui donna le viatique. Le duc d'Orléans et le prince de Condé, qui, en qualité de princes du sang, avaient veillé le Roi, tirèrent la nappe de communion, et aucun prince ne pénétra dans la chambre, à cause de la contagion. Ensuite, le cardinal s'avançant à la porte du cabinet1 pour parler au public qui s'y trouvait, dit en substance : « Messieurs, le Roi me charge de vous dire qu'il demande pardon à Dieu de l'avoir offensé et du scandale qu'il a donné à son peuple. Que si Dieu lui rend la santé, il s'occupera de faire pénitence, de soutenir la religion et de soulager son peuple. » Le Roi ajouta : « J'aurais voulu avoir la force de le dire moi-même ! » Puis s'adressant, quelque temps après, à Madame Adélaïde : « Je ne me suis jamais trouvé mieux, ni plus tranquille. »
Quand il avait été mis au courant de son état, il avait dit à Mme Du Barry : « Il ne faut pas recommencer le scandale de Metz. Si j'avais su ce que je sais, vous ne seriez pas entrée. Je me dois à Dieu et à mon peuple; il faut donc que vous vous retiriez. » Le lendemain, le duc d'Aiguillon l'avait fait conduire à sa propre maison de campagne de Rueil, à deux lieues de Versailles, tout prêt à la rappeler si un mieux se produisait, tant pour sa fortune personnelle que pour répondre au secret désir du Roi.
Le 8, ce mieux sembla se produire, et l'on vit aussitôt une longue file de carrosses se diriger sur Rueil : « les gens prudents allaient faire leur cour » à la favorite ; mais l'amélioration ne se soutint pas, et le mardi 10 mai, vers quatre heures
1 Du cabinet du Conseil.
de l'après-midi, le duc de Bouillon, grand chambellan, paraissait à la porte de l'QEil de-Bœuf : « Messieurs, le Roi est mort. Vive le Roi ! »
6 Ainsi finit un des hommes qui avaient le plus de bonnes qualités, s'il avait su se fier à lui-même, décider par luimême, ne pas se livrer aux femmes et se laisser conduire par elles. » Cette opinion d'un duc de Croy, courtisan honnête et sans passion, observateur clairvoyant, est bien près de la vérité. Négligé dans son éducation première, corrompu de bonne heure par le milieu où il vivait, sans volonté, mais sans méchanceté, Louis XV fut le roi le plus néfaste de notre histoire; à sa mort, il était devenu comme étranger au pays : son nom ne rappelait plus que les scandales de la débauche et la misère du pays accablé par les impôts.
Au moment où Louis XV mourait. Mme Du Barry était internée à l'abbaye de Pont-aux-Dames, en Brie, qui n'était pas seulement couvent, mais prison d'Etat pour les femmes placées sous le coup de lettres de cachet. En même temps. ses amis, d'Aiguillon, Maupeou, Terray, étaient disgraciés.
Mais Maurepas, oncle de la duchesse d'Aiguillon, devenu premier ministre, ne tarda pas à être son libérateur. Elle quitta Pont-aux-Dames, après y avoir résidé du 10 mai J774 au 25 mars 1775. Elle y laissa de bons souvenirs et y revint plus d'une fois par plaisir. Après avoir habité Saint-Vrain, près de Montlhéry, parce qu'elle ne pouvait s'approcher à moins de dix lieues de la Cour, à la fin d'octobre 4776, elle eut la permission de revenir à sa maison de Louveciennes, que Louis XV lui avait donnée et où elle s'établit définitivement1.
Bien que le parti de Choiseul, contre lequel elle eut à défendre sa situation, l'eût avilie à plaisir, Mme Du Barry a trouvé grâce devant Thistoire impartiale comme, de son vivant, vis-à-vis des contemporains qui n'avaient pas eu à prendre parti. Tous le> témoignages concordent, et les plus autorisés, comme ceux du duc de Croy et de Sénac de Meilhan2, pour la présenter comme une personne bonne, ne
1 Vatel, 2l/me Du Barry, t. II, XXIX.
2 Fils du premier médecin de Louis XV. Sénac de Meilhan (1736-1803) était intendant général de la Guerre en 1776.
l'histoire. — LOUIS XV. 469
s'étant pas mêlée aux affaires d'Etat, « n'ayant jamais fait de mal. avec tout pouvoir de nuire», généreuse, ayant « un bien meilleur cœur » que Mme de Pompadour. En dépit de sa mauvaise éducation première, elle sut prendre le ton et les manières des femmes de la Cour, et sa causerie « avait du charme ».
Depuis sa retraite, la lecture étant après sa toilette sa principale préoccupation, elle parut instruite.
Lors de la Révolution, dit Sénac, elle se signala par son dévouement et une bonté singulière pour ceux qui étaient menacés d'en être les victimes.
Elle avait protégé les arts par les commandes intelligentes qu'elle avait faites et qui dénotaient un véritable goût, et, en cela, elle suivit l'exemple de sa devancière; grâce à elle, le Louvre a pu acquérir quelques chefs-d'œuvre.
A Louveciennes, sa vie fut partagée entre l'amitié et les devoirs de bienfaisance1.
1 Voir le très intéressant ouvrage de M. Claude Saint-André, Madame Du Barry, d'après les documents authentiques Emile-Paul, éditeur).