‹ Le château de Versailles et ses dépendancesChapitre 109 sur 166 · LOUIS XVI ET MARIE-ANTOINETTE · texte numérisé non relu

LOUIS XVI ET MARIE-ANTOINETTE

Sitôt Louis XV mort, Versailles fut déserté. Le lendemain, la Cour partit pour Choisy. Le duc d'Aven, le duc d'Aumont, le grand aumônier et le grand maître des cérémonies, M. de Dreux, restèrent, de par leur charge, autour du Roi; mais, à cause du caractère de la maladie, on ne put l'embaumer.

Pendant que Mme Du Barry était enfermée à l'abbaye de Pont-aux-Dames, « celui qui l'avait donnée au feu Roi, et qu'on appelait généralement du surnom de Roué, se cacha. On assura d'abord qu'on devait l'arrêter; cependant, il n'en fut rien. Ainsi finit ce beaucoup trop brillant règne d'une famille qui, quinze jours auparavant, menait tout1 ».

Le 12 mai, à huit heures du soir, le cercueil, placé sur un vaste carrosse, escorté d'une vingtaine de pages et d'une quarantaine de gardes à cheval portant des flambeaux, se dirigeait sur Saint-Denis. A Versailles, le peuple encombrait les abords du Château; dans la cour, au passage du cortège, il resta silencieux, mais dans les avenues, il laissa éclater sa joie inconvenante, accueillant par les cris de : « Taïaut! taïaut! » le convoi qui partait au grand trot.

1 Duc de Groy, Mémoires.

l'histoire. — LOUIS XVI. 471

A Saint-Denis, à l'arrivée, à onze heures du soir, les mêmes scènes indécentes se reproduisirent : « Voilà le plaisir des dames, voilà le plaisir! » chantait-on à la vue du cercueil1. Pendant le mois qui suivit sa mort, épitaphes injurieuses, placards, satires abondèrent, « et l'on ne se souvint du feu Roi que pour insulter sa mémoire2 ».

Le 10 mai 1774, le Dauphin devenait roi sous le nom de Louis XVI.

Son avènement fut salué par les vœux de la nation. On se plaisait à lui reconnaître trois qualités inestimables : l'amour de la justice, l'économie et la pureté des mœurs. Le règne des favorites était passé.

La disgrâce du duc d'Aiguillon combla de joie ses ennemis. « Eh bien, voilà l'impie Achab détruit : lajoie est universelle, écrit Mme du Deffand à Mme deChoiseul... enfin, on balaye la Cour, et quand elle sera bien nettoyée, bien propre, on y replacera les meubles qui doivent l'orner : je ne puis vous exprimer ma joie3. »

Il semblait, en effet, que la fortune de Choiseul allait de nouveau resplendir; la reine Marie- Antoinette lui restait profondément attachée et son influence était de plus en plus grande sur le Roi. La disgrâce de Maupeou et de l'abbé Terray, qui suivit celle de D'Aiguillon, pouvait le faire espérer. Mais Louis XVI, cédant à ses tantes et épousant la haine de son père et les rancunes de son ancien gouverneur La Vauguyon, resta inflexible. Choiseul put néanmoins reparaître à Versailles, mais accueilli froidement par le Roi, il reprenait le chemin de Chanteloup. Ses partisans, toutefois, ne désespérèrent pas de voir le monarque, qu'on savait faible et irrésolu, céder enfin aux sollicitations renouvelées de la Reine.

Louis XVI et Marie-Antoinette arrivaient au trône un peu prématurément. Le Roi a vingt ans, la Reine dix-huit. « Mon Dieu, qu'allons-nous devenir? écrivait-elle à sa mère. Nous sommes épouvantés de régner si jeunes ! » Malheureusement, ni l'un ni l'autre, avec des facultés sérieuses, n'au-

1 De tous les courtisans, le prince de Soubise, frère de Mme de Marsan, fut le seul qui accompagna le cercueil à Saint-Denis.

2 F. Rocquain, L'Esprit révolutionnaire avant la Révolution.

3 4 juin 1774.

ront les qualités maîtresses qui imposent l'autorité et la font respecter. Bon, animé des meilleures intentions, désireux de faire le bien du peuple, Louis XVI manque d'énergie et de fermeté. Il n'a pas de volonté.

Ainsi, sur le choix des ministres, il n'a pas d'idée arrêtée. D'après les conseils de Madame Adélaïde, il mande M. de Machault, pour lui confier le ministère. Le même courrier portait une lettre à M. de Maurepas, qu'on désirait consulter sur l'étiquette des funérailles. Maurepas, arrivé le premier, est aussitôt reçu par le Roi au moment où l'huissier vient annoncer que le Conseil est assemblé. Le Roi y entre sans congédier Maurepas qui le suit et, se croyant le premier ministre, s'assoit et prend part aux affaires. « C'est à ce singulier hasard qu'il dut de gouverner la France pendant dix ans]. »

N'ayant ni majesté, ni distinction, lourd et gauche, peu soigné dans sa mise, peu respecté de ses frères, Louis XVI n'est guère fait pour régner. Il aime la chasse, où il passe la plus grande partie de son temps. De 477-4 à 4787, comme il le constate dans son Journal, il a tué 4,274 cerfs et 489,254 pièces de gibier de toute espèce. Les jours qu'il n'a pas chassé, Louis XVI écrit : Rien, et souvent il ajoute la cause. Ainsi : Rien. Mort de M. de Maurepas. — Rien. Mort de l'impératrice Marie- Thérèse.

Assez instruit sur certains points, en histoire et en géographie par exemple, il ne s'occupe en réalité que de travaux manuels. Comme lorsqu'il était Dauphin, il tourne, il forge; avec l'aide de Gamain et de Durey, garçon de forge, il fait de la serrurerie. La Reine l'appelle parfois son Vulcain. Il est porté aux exercices violents et ses amusements avec ses frères dégénèrent plus d'une fois en pugilat. Mais ce sont là des défauts de jeunesse et d'éducation qui pouvaient sans doute se corriger; malheureusement, ce qui reste inéluctable, c'est l'indécision et la faiblesse de son caractère, qui expliqueront, en grande partie, les malheurs de son règne.

1 G. Maugras, Le Duc de Lauzun et ta Cour de Marie- Antoinette. — Maurepas avait soixante-dix ans. Tout jeune, il avait été iniaistre sous Louis XV et il était resté en exil depuis vingt-cinq ans pour avoir chansonné Mme de Pompadour.

l'histoire. — LOUIS XVI. iT3

D'une moralité exemplaire, Louis XVI sut résister à toutes les entreprises de la haute noblesse corrompue pour renouveler le règne des maîtresses royales1, et ce fut un grand soulagement pour l'opinion, qui espéra, avec la fin du favoritisme, plus d'ordre dans l'administration et dans les finances, plus de justice dans la répartition des impôts.

Il voulut aussi entrer délibérément dans la voie des réformes, mais il n'eut pas la force de briser des résistances intéressées. Dans son zèle sincère pour le bien public, il appela Turgot au contrôle général; et quand celui-ci lui eut «lit : « Sire, j'avoue que j'aurais préféré garder le ministère de la Marine.... mais ce n'est pas au Roi que je me donne, c'est à Phonnête homme », le Roi lui prit les deux mains en disant : « Vous ne serez pas trompé. — Sire, ajouta celui-ci, je dois représenter à Votre Majesté la nécessité de l'économie et Elle doit, la première, donner l'exemple; M. l'abbé Terray l'a sans doute dit à Votre Majesté. — Oui, il me l'a dit. mais il ne me l'a pas dit comme vous2. »

Malheureusement, quand les privilégiés, intéressés au maintien des abus, élevèrent la voix, Louis XVI n'osa pas soutenir son ministre, et en n'aidant pas énergiquement à l'adoption des réformes salutaires, il prépara insensiblement une révolution devenue inévitable.

La reine Marie-Antoinette ^tait dans tout l'éclat de sa jeunesse et de sa beauté. Dans le bal masqué donné en 1775. en l'honneur du mariage de Madame Clotilde, elle parut comme une déesse. « On ne pouvait avoir des yeux que pour la Reine, s'écrie Walpole; les Hébé et les Flore, les Hélène et les Grâces ne sont que des coureuses de rue à côté d'elle. Quand elle est debout ou assise, c'est la statue de la beauté; quand elle se meut, c'est la grâce en personne. »

Et cet éloge, qui parait un dithyrambe, s'accorde avec le

1 Dès 1777. la cabale avait cherché à lui donner pour maîtresse une actrice en renom, MUo Contât, de la Comédie-Française. (Lettre de Mercy à Marie-Thérèse, 16 avril.)

2 C'est après cette entrevue que Turgot écrivait à Louis XVI la lettre célèbre qui renferme l'exposé de ses idées sur l'administration des finances et où il montre nettement les manœuvres prochaines des privilégiés et de la « Ligue pour les abus », qui prévaudra contre le ministre réformateur : « J'aurai à lutter contre la générosité de Votre Majesté et des personnes qui lui sont des plus chères... etc. »

témoignage de tous les contemporains qui l'ont vue de près. Ce qui la rend surtout incomparable, ce n'est pas la régularité des traits, car elle tient de sa famille cet ovale long et étroit particulier à la nation autrichienne, c'est l'éclat du teint, l'agrément dans le port de sa tête, une élégance suprême dans toute sa personne. Mme Vigée-Lebrun ', qui fit d'elle tant de portraits, dit qu'elle « était grande, admirablement bien faite. Ses bras étaient superbes, ses mains petites, parfaites de forme, et ses pieds charmants. Elle était la femme de France qui marchait le mieux; portant la tête fort élevée, avec une majesté qui faisait reconnaître la souveraine au milieu de toute sa Cour, sans pourtant que cette majesté nuisît en rien à tout ce que son aspect avait de doux et de bienveillant ». L'éclat du teint a surtout enthousiasmé l'artiste habituée à voir de près tant de belles physionomies. Elle n'en a jamais vu d'aussi brillant, et brillant est le mot; car sa peau était « si transparente, qu'elle ne prenait point d'ombre : les couleurs me manquaient, dit-elle, pour peindre cette fraîcheur, ces tons si fins qui n'appartenaient qu'à cette charmante figure et que je n'ai retrouvés chez aucune femme ».

Devenue Reine, elle resta ce qu'elle avait été Dauphine : gaie, légère, amie du plaisir. Malgré les conseils et les exhortations de l'impératrice Marie-Thérèse, qui ne cessait de lui dire : « En politique, abstenez-vous; restez neutre au milieu des partis; laissez agir le Roi », elle ne sut pas se pénétrer de ces devoirs, ni garder la réserve et la retenue qui convenaient à son état. Ronne et bienveillante, elle avait pourtant un penchant assez prononcé à la moquerie. Pour flatter son goût, son entourage essayait de la divertir aux dépens des autres, d'où des inimitiés vives qui se traduisaient parfois par des chansons2.

Le besoin d'amitié dont elle ne trouvait pas la satisfaction dans sa famille, la gaucherie du Roi et son abstention singulière, l'hostilité sourde de certains membres de la famille

1 Mme Vigée-Lebrun (lToo-1842) peignit plus de vingt fois la Reine, dans toutes les poses et dans tous les costumes. Elle a laissé, sous le titre de Souvenirs, des mémoires fort intéressants.

2 Exemple :

Petite Reine de vingt ans, Vous qui traitez si mal les gen9, Vous repasserez la barrière...

l'histoire. — LOUIS XVI. 475

rovale, la poussèrent à ces intimités féminines dont on devait plus tard lui faire un crime et qui étaient alors à la mode . Ce fut une nouvelle forme de favoritisme, qu'on allait condamner avec plus de sévérité que l'ancien. Etrangère, appartenant à une nation dont la politique avait été fatale aux intérêts français, elle eut contre elle, dès le début, les ennemis de l'alliance autrichienne et les partisans des jésuites, ennemis de Choiseul, négociateur du mariage du Dauphin avec l'Autrichienne; Mesdames, tantes du Roi, qui ne lui pardonnaient pas d'avoir échappé à leur influence; les comtesses de Provence et d'Artois, par jalousie. De là allaient partir les médisances, les calomnies et les injures à son égard.

Quelles dispositions n'eût-il pas fallu à Marie-Antoinette, quels dons naturels, quelle prudence et quelle habileté pour parer le mal, pour se faire accepter par cette foule de mécontents pour les désarmer tout au moins! Au lieu de cela, ce furent ses défauts réels qui choquèrent et irritèrent, le sansgêne la légèreté dans les paroles comme dans la conduite. la moquerie, le dédain de l'étiquette qui l'entraînèrent vers l'abîme. Dès le premier jour, « il s'établit des ateliers de calomnie qui jetèrent dans le public plus de contes odieux sur elle plus de chansons, de vers et de prose de cette espèce, qu il n'en fut jamais dirigé contre personne2 ». C'était le vieux fonds de méchants et sales propos, déjà utilisé contre M Du Barry et d'autres maîtresses de Louis XV, « qu'on rajeunissait de temps en temps pour les besoins des sots et des mauvaises langues de la Cour »; et c'est de la Cour que partirent toutes les attaques odieuses qui signalèrent Mane- \ntoinette, Y Autrichienne, aux haines populaires, comme une ennemie de la France et une femme perdue. A chacun ses responsabilités.

« « Elles portent des autels à l'amitié, elles récitent des hymnes ; à l'amiti liportrait de la délicieuse amie est caché dans le brace lot eE ne parlent plus qu'en s'extasiant des charmes de l'am.U e. Cet étalage de sensiblerie date de la même époque que les jockeys. » (Tableau de Paris.)

■ Am. Renée, Louis XVI et sa Cour.

Page 1