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LES FAVORITES DE LA REINE LA SUPPRESSION DE L'ÉTIQUETTE

Femme de tête comme sa mère, et capable de seconder ses vues politiques, Marie-Antoinette ne l'était nullement. Sur ce point, elle s'en tint à demander à Louis XVI que Choiseul put reparaître à la Cour. Quant au reste, c'est-à-dire à pousser le Roi dans le jeu de la politique autrichienne, comme le demandaient Marie-Thérèse et le comte de Mercy, son représentant, ce fut peine perdue.

La jeune Reine ne songeait qu'au plaisir et la politique ne pouvait lui convenir. Tout entière à Trianon, que le Roi venait de lui donner, et à son amitié pour la princesse de Lamballe, elle ne se préoccupa que de supprimer l'étiquette et avec elle les ennuis qu'elle entraînait, au risque d'être blâmée par sa mère de tous les écarts qu'elle commettait '.

La princesse de Lamballe2 fut la première amie de la Reine. « Elle était extrêmement jolie, dit Mme de Genlis, et quoique sa taille n'eût aucune élégance, qu'elle eût des mains affreuses, qui, par leur grosseur, contrastaient singulièrement avec la grâce de son visage, elle était charmante sans aucune régularité; son caractère était doux, obligeant, égal et gai, mais elle était absolument dépourvue d'esprit; sa vivacité, sa gaieté et son air enfantin cachaient agréablement sa nullité; elle n'avait jamais un avis à elle, mais, dans la conversation, elle adoptait toujours l'opinion de la personne qui passait pour avoir le plus d'esprit. »

Pour elle, Marie-Antoinette fit revivre la charge inutile de surintendante à la Cour qui avait été supprimée à la mort de

1 Dans une lettre (16 juillet 1774), Marie-Thérèse la met en garde contre sa tendance à la familiarité : « On dit qu'on ne connaît pas la Reine des autres princes, que la familiarité est extrême... » contre la hardiesse du comte d'Artois : « On le dit hardi à l'excès; cela ne convient pas que vous le tolériez, et vous pourriez à la longue vous en trouver le plus mal ; il faut rester à sa place, savoir jouer son rôle, etc.. »

2 Née à Turin en 1749 et l'une des filles du prince de Savoie-Carignan (Louis-Victor), elle avait épousé le prince de Lamballe, fds du duc de Penthièvre.

l'histoire. LOUIS XVI. 477

M,le de Clermont, avec 200,000 livres d'appointements1; mais l'influence de cette favorite fut assez éphémère, tant à cause de son peu d'esprit que des querelles incessantes qu'elle ne cessait d'exciter avec les dames d'honneur et d'atours. Elle aimait profondément la Reine et devait redevenir l'amie des mauvais jours.

Le laisser-aller excessif de Marie-Antoinette et son goût des fêtes ne purent s'accommoder de l'étiquette. Une fois reine, elle la supprima, et ce fut une véritable révolution dont les contemporains se font l'écho :

L'usage le plus anciennement établi voulait qu'aux yeux du public les reines de France ne parussent environnées que de femmes; l'éloignement des serviteurs de l'autre sexe existait même aux heures des repas, pour le service de table; et quoique le Roi mangeât publiquement avec la Reine, il était lui-même servi par des femmes pour tous les objets qui lui étaient directement présentés à table. La dame d'honneur, à genoux pour sa commodité sur un pliant très bas, une serviette posée sur le bras, et quatre femmes en grand habit, présentaient les assiettes au Roi et à la Reine. La dame d'honneur leur servait à boire. Ce service avait anciennement appartenu aux filles d'honneur. La Reine, à son avènement au trône, abolit de môme cet usage; elle se dégagea aussi de la nécessité d'être suivie, dans le palais de Versailles, par deux de ses femmes en habit de cour, aux heures de la journée où les dames n'étaient plus auprès d'elle. Dès lors, elle ne fut plus accompagnée que d'un seul valet de chambre et de deux valets de pied. Toutes les fautes de Marie-Antoinette sont du genre de celles que je viens de détailler. La volonté de substituer successivement la simplicité des usages de Vienne à ceux de Versailles lui fut plus nuisible qu'elle n'aurait pu l'imaginer 2.

Par là, Marie-Antoinette achevait la désorganisation de la Cour3. La manière dont elle comprenait les fêtes et les diver-

* En même temps, le frère de Mme de Lamballe obtenait 40,000 livres de pension et irn régiment, et la comtesse de la .Marche, son amie, après sa séparation d'avec son mari, une pension de 60,000 livres.

- .Mme Campan, Mémoires (1752-1822). Elle fut lectrice de Mesdames vers 1767. Elle devint ensuite femme de chambre de Marie-Antoinette. Sous la Révolution, elle ouvrit à Saint-Germain un pensionnat où elle compta parmi ses élèves Ilortense de Beauharnais. En 1807, elle fut placée à la tète de la maison d'Ecoueu.

3 II est non de citer encore ce détail des Mémoires de Mmc Campan, qui explique la résolution que prit Marie-Antoinette de rompre avec les importunités de l'étiquette :

« L'habillement de la Reiue était un chef-d'œuvre d'étiquette; tout y

tissements l'amena à y appeler toutes les personnes qui jouissaient d'une réputation de talent; d'où le mélange des classes qui augmenta de jour en jour. Les personnes qui tenaient aux vieilles formes furent trouvées gênantes et, pour la plupart, durent se retirer1.

Il y eut plus de facilités de rapports entre tous les membres de la famille royale, et par là une familiarité peu propre à maintenir le respect dont Louis XIV avait voulu entourer la royauté. A cette première faute s'en ajoutèrent d'autres : le caprice dans le choix et la succession des favorites, et la préférence trop visible que la Reine marque à beaucoup d'étrangers avec lesquels elle semble surtout se plaire, les comtes Esterhazy et de Fersen entre autres. Le comte de La Marck lui en fait un jour la remarque, lui disant que les gentilshommes français pouvaient en être vexés. « Vous avez raison, lui répondit-elle, mais c'est que ceux-là ne me demandent rien. »

Après la princesse de Lamballe, les faveurs de la Reine

était réglé. La dame d'honneur et la dame d'atours, toutes deux si elles s'y trouvaient ensemble, aidées de la première femme et de deux femmes ordinaires, faisaient le service principal; mais il y avait entre elles des distinctions. La dame d'atours passait le jupon, présentait la robe. La dame d'honneur versait l'eau pour laver les mains et passait la chemise. Lorsqu'une princesse de la famille royale se trouvait à l'habillement, la dame d'honneur lui cédait cette dernière fonction, mais ne la cédait pas directement aux princesses du sang; dans ce cas, la dame d'honneur remettait la chemise à la première femme, qui la présentait à la princesse du sang. Chacune de ces dames observait scrupuleusement ces usages, comme tenant à des droits. Un jour d'hiver, il arriva que la Reine, déjà toute déshabillée, était au moment de passer sa chemise; je la tenais toute dépliée; la dame d'honneur entre, se hâte d'ôter ses gants et prend la chemise. On gratte à la porte, on ouvre : c'est Mme la duchesse d'Orléans; ses gants sont ôtés, elle s'avance pour prendre la chemise, mais la dame d'honneur ne doit pas la lui présenter; elle me la rend, je la donne à la princesse. On gratte de nouveau; c'est Madame, comtesse de Provence; la duchesse d'Orléans lui présente la chemise. La Reine tenait ses bras croisés sur sa poitrine et paraissait avoir froid. Madame voit son attitude pénible, se contente de jeter son mouchoir, garde ses gants, et, en passaut la chemise, décoiffe la Reine, qui se met à rire pour déguiser son impatience, mais après avoir dit plusieurs fois entre ses dents : « C'est odieux ! quelle importunité ! »

1 Ainsi la comtesse de Noailles, dame d'honneur, que la Reine avait surnommée Madame l'Etiquette. Elle fut remplacée par la princesse de- Chimay (qui a donné son nom à Yattique du Château, aile du Midi). Elle resta dame d'honneur jusqu'en 1780.

allèrent à Mme de Guéménée, et, successivement, à la comtesse Dillon, à la comtesse de Polignac et à la comtesse d'Ossun. Plus tard, Mme de Lamballe redevint son amie. Les favoris français furent : MM. de Guines, d'Adhémar, de Vaudreuil, de Polastron, de Besenval, le duc de Coigny.

Les premiers mécontentements se manifestèrent dans la famille royale à l'occasion de la venue à Versailles de l'archiduc Maximilien, frère de la Reine (février 177o). Les princes du sang (Orléans, Condé, Conti) refusèrent d'aller voir l'archiduc, sous prétexte que, voyageant incognito, il leur devait la première visite, et le prince autrichien fut fêté par les seuls frères du Roi. Louis XVI lui donna, le 19 février, une fête dans le salon d'Hercule; on joua la Fêle du Château, intermède des Raliens. Le 27 février, les comtes de Provence et d'Artois lui donnèrent à leur tour une fête au Manège. Le terrain du Manège fut transformé en une foire ; on y traça sept rues couvertes, bordées de boutiques, de cafés et de différents spectacles. On mit à contribution l'Opéra et la Comédie-Italienne; on joua entre autres un opéra-comique de Gluck, Le Poirier ou l'Arbre enchanté. Il y eut ensuite bal et souper. La fête coûta 600,000 livres.

Pendant ce temps, les Parisiens applaudissaient les princes venus dans la capitale afin de défendre devant un archiduc l'amour-propre national.

Cette même année. Versailles eut sa petite émeute à propos des réformes de Turgot. L'édit sur la libre circulation des grains et farines dans le royaume fît croire que le blé allait être accaparé. Le S mai, le Roi, qui voulait soutenir son ministre, tint un lit de justice, pendant que vingt-cinq mille hommes marchaient sur Saint-Germain et Paris révoltés. « Trois ou quatre cents paysans et femmes, sans armes, se portèrent au marché de Versailles, voulant tout piller; le prince de Beauvau se porta au-devant d'eux, les calma, et ils se retirèrent1 », pendant que Turgot allait apaiser Paris. Mais la préparation des réformes qu'il méditait : suppression des corvées et des jurandes, réforme de l'impôt, projet d'éducation nationale, etc., ne contentait que les philosophes. Tous ceux que ces changements contrariaient dans leurs

1 Duc de Croy, Mémoires.

intérêts et leurs préjugés devinrent ses ennemis irréconciliables. Dans les émeutes de Versailles et de Paris, leurs mains semblaient visibles... « Beaucoup de ces émeutiers, qui, tout en criant contre la cberté du pain, pillaient ou brûlaient les magasins de blé, avaient des demi-louis d'or dans leur poche1. »

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