MARIE-ANTOINETTE ET LA VIE DE LA COUR
11 y eut dans les premières années du règne un renouveau de fêtes de toutes sortes à la Cour : bals, comédies, jeu, soupers semblables à ceux des petits Cabinets de Louis XV, et où la suppression de l'étiquette permettait aux hommes de s'asseoir à table à côté des princesses royales.
Une nouveauté fut introduite dans les bals par Marie-Antoinette : il y eut « de nouvelles quadrilles composées de différentes sortes de mascarades; les contredanses figurées en ballet nécessitèrent la composition d'habillements qui absorbaient, dit Mercy, la majeure partie de son temps ». (Lettre du 7 octobre 1774.)
En même temps, le goût anglais des courses de chevaux commence à se développer en France et à intéresser la Cour : on allait assister à ces réunions à la plaine des Sablons, et l'attrait du jeu, des paris, passionna non seulement la noblesse, mais la petite bourgeoisie"-.
1 Walpole. — En cette même année 1775, la comtesse d'Artois mettait au monde le duc d'Angoulème.
2 Parmi les princes ou grands seigneurs qui faisaient courir, étaient
On imagina aussi des courses en traîneaux qui amusaient beaucoup la Reine, mais la passion qui posséda le plus fortement la Cour fut celle du jeu.
Cette passion sévit aussi, nous l'avons vu, dans la seconde partie du règne de Louis XIV : Mme de Montespan avait perdu des sommes énormes à la bassette, et plus d'une fois le Grand Roi dut payer les dettes de la jeune duchesse de Rourgogne. Sous la Régence et sous Louis XV, elle ne fit qu'empirer. Cependant, on ne voyait figurer à la Cour que les jeux de commerce, tels que le cavagnole, et non ceux de hasard. Le gros jeu se tenait chez la maîtresse en titre et jamais chez la Reine.
Sous Louis XVI, la passion du jeu prit des proportions inouïes. Marie-Antoinette1 joua d'abord chez Mme de Guéménée et chez Mme de Lamballe ; puis, un jour, elle demanda au Roi la permission de jouer au pharaon et de faire venir des banquiers de Paris. « Louis XVI, faible comme toujours, objecta les défenses portées contre les jeux de hasard; enfin, par condescendance, il donna l'autorisation demandée, mais pour une fois seulement. Alors on joua pendant trente-six heures, et deux nuits de suite la Reine resta à la table de jeu jusqu'à cinq heures du matin.
« A partir de ce moment, le jeu est installé à la Cour, et il en résulte mille inconvénients qui ne sont pas sans gravité. Le moindre est l'introduction de gens tarés et dont le seul mérite est d'être joueurs2. »
Dans l'été de l'année 1775. Marie-Antoinette vit à la Cour une jeune femme qui, par la grâce de son visage et l'air de candeur aimable répandu sur sa personne, lui parut être l'amie sûre, discrète et dévouée qu'elle appelait de ses vœux <*t que n'avaient pas été complètement ni Mme de Lamballe, ni Mme Dillon", ni Mme de Guéménée.
La comtesse Jules de Polignac3 n'était pas une habituée
le comte «l'Artois, le duc de Chnrtros, le duc de Lauzun, le prince de Guéménée, etc.
1 « La Reine, dit M. de Mercy dans sa Correspondance, avait un goût immodéré pour le jeu. »
2 G. Maugras, Le Duc de Lauzun et la Cour de Marie- Antoinette, t. II. ' Née de Polastron. Elle mourut en Russie en 1793, à quarante-quatre
de la Cour; elle avait des goûts simples et se plaisait dans la vie de famille; elle était d'ailleurs peu fortunée. La Reine la pria de s'installer près d'elle avec les siens.
Personnellement, Mme de Polignac fut digne de l'amitié de Marie-Antoinette; elle demeura ce qu'elle était, désintéressée, modeste et délicate, mais elle fut l'instrument obligé et souvent inconscient de la coterie qui s'agita autour d'elle, âpre pour conserver l'influence et insatiable dans ses intérêts.
Cette coterie va exploiter l'esprit de frivolité de la Reine, qui gâte en elle tant de bonnes qualités. Elle se composait du comte Jules de Polignac, simple colonel, sans fortune; de la comtesse Diane de Polignac, belle-sœur de la comtesse Jules, de mœurs décriées, laide, spirituelle et boute-en-train, mais d'un esprit à l'emporte-pièce, et du comte de Vaudreuil. homme du meilleur monde, séduisant, fort à la mode, mais perdu de dettes, avide et impérieux, ne pensant qu'à faire fortune. Il accablera la Reine de ses exigences. Sa liaison avec la comtesse Jules était publique, et il possédait sur elle un empire absolu.
M. de Vaudreuil fit admettre dans la société deux de ses amis, MM. de Resenval et d'Adhémar. Le premier était un officier suisse, déjà sur le retour, ayant beaucoup d'esprit, de vanité, et de moralité nulle. Le second était aussi un homme aimable, spirituel et fort beau. Tels étaient les chefs, les maîtres de cette société intime, où la Reine se figurait trouver l'amitié, le dévouement et le désintéressement, tandis que ses membres n'avaient qu'un seul but, exploiter à leur profit le crédit de la souveraine. Les ducs de Coigny et de Guines vinrent aussi se joindre à cette société.
On sait les abus qui s'étaient manifestés au moment de la faveur de Mme de Lamballe. Avec les Polignac. la mesure fut comble et le favoritisme ne connut pas de bornes. Le comte fut fait duc: on créa pour lui une cbarge nouvelle, celle de survivancier du premier écuyer de la Reine, avec <S0,000 livres d'appointements et une pension de 12.000 autres livres ; on le nomma ensuite grand maître des relais de
ans. — « C'était, dit le duc de Lévis, la plus céleste figure qu'on put voir. Son regard, son sourire, tous ses traits étaient angéliques. Elle avait une de ces tètes où Raphaël sait joindre une expression spirituelle à une douceur infinie. »
France. La comtesse, devenue duchesse, eut un tabouret à la Cour et fut nommée gouvernante des Enfants de France.
La comtesse Diane, malgré sa mauvaise réputation, devint dame d'honneur de Madame Elisabeth. D'autres membres de la famille eurent aussi leur part; enfin, pendant que le comte d'Adhémar devenait premier écuyer de Madame Elisabeth. M. de Vaudreuil touchait une pension de HO, 000 livres. En réalité. Vaudreuil et Besenval, dont la conversation spirituelle avait séduit la Reine, dominaient la société desPolignac.
Cette liaison de la Reine avec la coterie Polignac fut jugée plutôt sévèrement. Marie-Thérèse, l'abbé de Vermond, tous ceux qui tenaient à elle, regrettaient de la voir si indulgente sur les mœurs et la réputation. Louis XVI, par faiblesse ou inconscience, laisse faire. R se couche tous les soirs à onze heures. Après son départ, la Reine et ses intimes courent à leurs plaisirs. On va au bal masqué de l'Opéra, où la confusion des rangs est complète. « Elle croyait n'être jamais reconnue, dit le prince de Ligne, et l'était toujours; elle cherchait surtout à intriguer les étrangers. » Alors elle ne rentrait à Versailles qu'à sis heures du matin. Une nuit, le Roi, mécontent, avait fait fermer toutes les grilles du Château, et la Reine et le comte d'Artois ne purent se faire ouvrir; mais Louis XVI pardonnait toujours.
Cette vie libre de Marie-Antoinette, cette passion des plai-
frivoles, ses fréquentations avec le comte d'Artois et tant
d'autres gentilshommes, français ou étrangers, provoquaient
nécessairement les commentaires les plus violents et les plus
perfides.
De même qu'on avait voulu donner une maitresse au Roi, on voulut donner aussi un amant à la Reine, qui en fil l'aveu au prince de Ligne1. Ce grand seigneur était un de ces étrangers tout français et tout aimables avec lesquels se plaisait particulièrement Marie-Antoinette. C'était dans une de ces promenades à cheval, tout seul avec la Reine, quoique entourée de son fastueux cortège royal, qu'elle lui apprenait
' Le prince de Ligue (1735-1814), d'origine belge, était entré de bonne heure au service de l'Autriche. Il voyagea ensuite dans l'Europe occidentale, visita Voltaire à Fernev, et devint, à la Cour de Louis XVI, le favori de la mode. — Ses Mélanges sont un très curieux document des mœurs et de la physionomie d'une époque.
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mille anecdotes intéressantes qui la regardaient et tous les pièges qu'on lui avait tendus pour lui donner des amants. Tantôt, c'était la maison de Noailles, qui voulait qu'elle en prît le vicomte, tantôt la cabale Choiseul, qui lui destinait Biron (Lauzun). « La duchesse de Duras, l'une des quinze dames du Palais, quand elle étoit de semaine, nous accompagnoit à cheval; mais nous la laissions avec les écuyers, et c'étoit l'une des étourderies de la Reine et un de ses plus grands crimes, puisqu'elle n'en faisoit point d'autre que de négligence à l'égard des ennuyeux et des ennuyeuses qui sont toujours implacables '. » Sans doute, elle eut le tort d'êtreun peu trop familière avec des hommes compromettants comme Besenval. Mais, en réalité, il n'y eut que des imprudences et de la légèreté de la part d'une jeune femme qui aimait démesurément les hommages2.
Sa prétendue galanterie, sentiment profond d'amitié et peut-être distingué pour une ou deux personnes3, fut une coquetterie générale de femme et de reine pour plaire à tout le monde, comme le disait le prince de Ligné. Elle en usa sans doute immodérément. Les imprudences continuelles par lesquelles elle se livre à des ennemis qui la guettent, cette « dissipation de la Reine », le comte de Mercy les signale à Marie-Thérèse pour ainsi dire au jour le jour. Elle ne peut résister d'aller aux bals du Palais-Royal et aux bals masqués de l'Opéra. « Elle parle à tout le monde, s'y promène suivie de jeunes gens, d'un nombre d'étrangers, particulièrement des Anglais qu'elle distingue, et tout cela s'est passé avec une tournure de familiarité à laquelle le public ne s'accoutumera jamais4. »
Le Roi, d'ailleurs, n'y voyait aucun mal et approuvait tout ce qu'elle faisait, riant de ses aventures, par exemple celle du dimanche gras de 1779, au bal de l'Opéra, où il la laissa aller seule, incognito, suivie d'une dame du Palais, et qui prêta contre elle à une accusation grave, celle d'avoir été,
1 Prince de Ligne, Mélanges.
- A propos de l'audience accordée à Lauzun, voir Mme Campan et G. Maugras, Le Duc rie Lauzun, t. II.
3 Le duc de Coigny et M. de Fersen.
* Février 1776 {Correspondance de Mercy, II).
l'histoire. — LOUIS XVI. 489
dans une maison particulière, à un rendez-vous que lui avait donné le duc de Coigny, premier. écuyer.
Nous avons dit que le comte d'Artois l'entraînait souvent aux courses de chevaux, où sa majesté de reine avait à souffrir. En 1777. il imagina un nouveau genre d'amusement. Mercy en fait la description, non sans en être mécontent. Il avait fait « établir vers les dix heures du soir, sur la grande terrasse des jardins de Versailles, les bandes de musique de la garde française et suisse. Une foule de monde, sans en excepter le peuple de Versailles, se rendait sur cette terrasse, et la famille royale se promenait au milieu de cette cohue, sans suite et presque déguisée. Quelquefois, la Reine et les princesses royales étaient ensemble; quelquefois aussi, elles se promenaient séparément, prenant une seule de leurs dames sous le bras. Le Roi a été une fois ou deux de son côté et seul à ces promenades; il a paru s'en amuser, et cela les a d'autant plus autorisées ».
Ces promenades nocturnes furent l'objet de nombreuses critiques et devinrent l'occasion de nouvelles calomnies. Mme de Lamotte les mit à profit plus tard pour tromper le cardinal de Rohan.
Marie-Thérèse, en remerciant Mercy de sa vigilance, prévoit une catastrophe. Elle lui écrit : « Je suis bien touchée de vos services et attachement qui n'ont pas d'exemple; mais je le suis aussi de l'état de ma fille, qui court a grands pas à sa perte, étant entourée de bas flatteurs qui la poussent pour leurs propres intérêts. »
Mais la principale occupation à la Cour était le jeu. Bien que le Roi eût interdit les jeux de hasard, Marie-Antoinette laissa jouer au pharaon chez elle ou chez Mme de Guéménée. Elle perdit 500 louis en une soirée, 7,556 en une année. C'était surtout à Marly que le jeu faisait rage, à cause du relâchement de l'étiquette.
Les parties devenaient plus d'une fuis tumultueuses et indécentes, et occasionnaient de la part des banquiers des reproches à quelques grandes dames sur leur façon déjouer. « II y eut un soir, entre le duc de Fronsac et la comtesse de Gramont. une scène assez vive en ce genre. De pareils scandales, qui ne peuvent être ignorés, ne manquent pas de faire naître bien des propos. La Reine en a senti tout l'embarras,
et elle a cru en éviter une partie en retournant de temps en temps jouer chez la princesse de Guéménée. D'ailleurs, les pertes au jeu augmentent, les finances de la Heine en sont entièrement épuisées, les anciennes dettes par conséquent ne se paient pas, et il n'y a jamais de fonds pour des actes de bienfaisance1. »
Peu à peu, pour recruter le jeu, on en vint à admettre tout le monde, même des fripons. Une fois, on donna au banquier un rouleau de jetons pour un rouleau de louis ; une autre fois, au jeu de la Reine, on vola dans la poche du comte de Dillon un portefeuille qui contenait pour 500 louis de billets de banque.
La comédie se jouait sur plusieurs théâtres : à la salle de spectacle du Château, à l'Orangerie, chez la duchesse de Polignac, chez la comtesse Diane, chez Mme d'Ossun et cbez la Reine, où l'on joua des proverbes en J781. En 1775. elle avait organisé chez elle des concerts tous les lundis, sans étiquette, depuis six heures jusqu'à neuf; elle y chantait dans une société de dames choisies et d'hommes aimables, qui n'étaient « pas de la jeunesse : M. de Duras, le duc de Noailles, le baron de Besenval, d'Esterhazy, M. de Polignac, de Guéménée, et deux ou trois autres2 ». Et puis, c'est la comédie au Petit-Trianon, lieu de prédilection de la Reine, où elle fait venir dès 1776 les meilleurs acteurs de Paris. On y entend un jour le Barbier de Sévi/le, et elle y donne ces représentations d'amateurs qui l'enchantent.
Sur le chapitre des modes, même ardeur pour la nouveauté. Le célèbre coiffeur Léonard imagina pour elle d'étranges et extravagantes coiffures : le Quèsaco (aigrette) et le pouf au Sentiment, entre autres, furent les plus célèbres. Par l'échafaudage des gazes, des fleurs et des plumes, elles atteignent une telle hauteur que les femmes ne trouvaient pas de voitures assez élevées pour s'y placer3.
Toutes les femmes s'affolaient du pouf au Sentiment. Le nom de pouf provenait de la confusion d'objets que cette coiffure pouvait contenir, et celui de sentiment, parce qu'ils
' 12 septembre 1777 (Mercy, III).
- Ibid. — Lettre au comte de Rosenberg.