Mnic Campan, Mémoires, I
l'histoirr. — LOUIS XVI. 491
devaient se rapporter à ce qu'on aimait le plus. Bachaumont, comme modèle du genre, cite celui de la duchesse de Chartres et le décrit ainsi : « Au fond est une femme assise sur un fauteuil et tenant un nourrisson ; ce qui désigne M. le duc de Valois et sa nourrice. A la droite est un perroquet becquetant une cerise, oiseau précieux, à la princesse. À gauche est un petit nègre, image de celui qu'elle aime beaucoup. Le surplus est garni de touffes de cheveux de M. le duc de Chartres, son mari, de M. le duc de Penthièvre, son père, de M. le duc d'Orléans, son beau-père. Toutes les femmes veulent avoir un pouf et en raffolent. »
Ce fut la mode des coiffures allégoriques : un cyprès et une corne d'abondance, symboles de la mort de Louis XV el des espérances du nouveau règne. 11 y eut la coiffure de l'Inoculation, où l'on voyait un serpent, une massue, un soleil levant et un olivier. Mme de Polignac, après le combat de la Belle-Poule, se mit sur la tête une frégate avec ses mâts et ses voiles. La femme d'un amiral anglais, pour constater la puissance de son pays, se coiffa d'une flotte tout entière. La Reine porta un jardin anglais avec ses montagnes, ses prairies et ses ruisseaux argentins, avec un immense panache qui soutenait tout l'édifice par derrière. Cette coiffure avait été imaginée par elle pour ses courses de traîneaux. On vit encore des coiffures à l'Iphigénie, des bonnets à la Marmotte, à la Daphné, à la Victoire, au Becquot, les coiffures en calèche, à la Minerve, en corbeille, au Colisée, à la Voltaire, aux Papillons, à l'Eurydice, aux Baigneuses, à la Modestie, à la Frivolité, les poufs à la Puce, les toques à l'Espagnolette, les casques à la Dragonne, les Levers de la Reine, etc. '.
La Reine en vint à admettre chez elle Mlle Bertin, marchande de modes, qui donnait alors le ton à Paris. Cette audacieuse innovation fut généralement blâmée. Mme Campan en donne les raisons dans les lignes qui suivent : « L'art de la marchande reçue dans l'intérieur, en dépit de l'usage qui en éloignait sans exception toutes les personnes de sa classe, lui facilitait les moyens de faire adopter, chaque jour, quelque mode nouvelle. La Reine, jusqu'à ce moment, n'avait développé qu'un goût fort simple pour sa toilette;
1 Dussieux, t. IF.
elle commença à en faire une occupation principale : elle fut naturellement imitée par toutes les femmes. On voulait à l'instant avoir la même parure que la Reine, porter ces plumes, ces guirlandes auxquelles sa beauté, qui était alors dans tout son éclat, prêtait un charme infini. La dépense des jeunes dames fut extrêmement augmentée; les mères et les maris en murmurèrent ; quelques étourdies contractèrent des dettes; il y eut de fâcheuses scènes de famille, plusieurs ménages refroidis ou brouillés, et le bruit général que la Reine ruinerait toutes les darnes françaises. »
A partir de 4 776, la Cour perdit beaucoup de son animation, soit à cause du parti pris de Marie-Antoinette de ne s'occuper que des personnes de sa société particulière1, soit à cause du gros jeu, qui éloignait beaucoup de gens. Les bals étaient presque déserts, comme d'ailleurs le Palais ; le comte de Mercy le constate en 1778, où, au Jour de Tan, « qui est l'occasion la plus marquée, il n'y avait pas la moitié du monde que Ton était accoutumé à y voir autrefois ».
La Reine, qui en avait été choquée, fit quelques efforts pour attirer plus de monde ; elle fixa trois jours par semaine où l'on serait « assuré de pouvoir lui faire sa cour » , à l'heure de son dîner et le soir, à son jeu.
Malgré cet effort, le gros jeu continuait à éloigner grand nombre de personnes. La dissipation et le gaspillage devaient continuer à se donner carrière sous un roi qui, voulant le bien, n'avait pas la force de vouloir. Il se montre aussi impuissant devant la marée montante des dépenses de la Cour qu'en face des privilégiés qui combattent des ministres réformateurs comme Malesherbes et surtout Turgot.
Les dépenses de la Cour et des maisons royales et princières étaient énormes : 37,700,000 livres, et le gaspillage était éhonté.
En voici des exemples : Mesdames sont censées brûler pour 205,000 francs de bougies ; les premières femmes de chambre de la Reine se font 50.000 livres de revenu par la vente des bougies. Madame Elisabeth est censée manger dans
1 Cette raison est donnée par Mercy; il insiste sur cette sorte de société qui. en s'appropriant tous les agréments de la Cour, en exclurait le reste de la grande noblesse...
l'année 70,000 livres de viande et 30,000 de poisson. Un premier maître d'hôtel tirait de sa charge 84,000 livres : un secrétaire des commandements (à 900 francs d'appointements . 200,000 livres. Le nombre des officiers, serviteurs, valets, garçons est prodigieux : 4,000 dans la maison du Roi, 500 chez la Reine, 420 chez Monsieur, 456 chez le comte d'Artois, 256 chez Madame, 239 chez la comtesse d'Artois, 210 chez Mesdames, plus les maisons militaires1.
Chacun, suivant son influence, pille le Trésor, qui peu à peu se vide, et cette curée, à laquelle Turgot voulait mettre hon ordre, va rendre nécessaires sous peu d'années la convocation des Etats généraux, et la Révolution2.