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TURGOT — LA POLITIQUE DE LA COUR LES RÉFORMES ET LES PRIVILEGES

Au milieu des difficultés suscitées de toutes parts, le Ministère poursuivait son œuvre réparatrice. Malesherhes, le comte de Saint-Germain, chacun dans leur ministère, secondaient les vues du contrôleur général. « Nos ministres sont des chirurgiens qui nous coupent bras et jambes, écrivait la comtesse de La Marck à Gustave IIP; il faut espérer que le bon tempérament de la France supportera sans périr tant d'opérations cruelles. On est toujours dans l'attente de quelque ordonnance et nous trouvons la crise un peu forte. » Mais des cabales de plus en plus ardentes s'étaient formées à la Cour contre Turgot, qui eurent le Parlement pour appui.

1 Baudrillart, Histoire du Luxe, t. VI. Cité par Dussieux, t. II.

4 De 1774 jusqu'en 1789, les dépenses, d'après le Livre Rouge conservé aux Archives nationales, s'étaient élevées à 227,98o,7Ui livres. Mesdames tantes ont obtenu sur ce total 7bi,000 livres. Le comte de Provence, le plus âpre à la curée, se fait donner en cinq fois 14,450,000 livres, dont 5 millions pour se constituer 500,000 livres de rente viagère. Le comte d'Artois obtient 1 1.800.000 livres en quatre fois. Tout le monde demande et a une part nu butin, pension, dot pour sa fille, somme pour payer ses dettes : 800.000 livres à Mme de Poliguac pour la dot de ?a tille. 200.000 livres a M. de Sartiue pour payer ses dettes, 100,000 à M. d'Angiviller. 200.000 a M. de Lamoignon, garde des Sceaux, 166.666 à Mme de Maurepas, après, la mort de son mari. Extrait du Livre Bouge. Dussieux, t. IL)

3 Lettre citée dans Geliroy et d'Arneth, Marie-Antoinette, IL

Le Roi, qui d'abord avait tenu ferme et fait enregistrer les édits sur la suppression des corvées et des jurandes par un lit de justice (12 mars 1776), dut céder devant le nombre des ennemis puissants de son ministre : la Cour (les frères du Roi), le clergé, la magistrature, les financiers, les dévots et un parti nouveau, les antiéconomistes, qui ralliait la bourgeoisie industrielle et commerçante.

Le contrôleur général n'avait plus pour lui que le menu peuple et les philosophes; cependant, Louis XVI tenait bon, s'écriant, dit-on : « Je vois bien qu'il n'y a que Turgot et moi qui aimions le peuple. » Ici se place la funeste intervention de Marie-Antoinette. Poussée par son entourage, elle n'eut de cesse qu'elle n'eût obtenu sa disgrâce1. Le procès du comte de Guines, ambassadeur à Londres, en fut le prétexte. Celui-ci, accusé de contrebande, de jeu sur les fonds publics et de gains illicites par la divulgation du secret des affaires de l'Etat, fut cependant acquitté par le Parlement. La Reine, qui n'avait cessé de le soutenir, demanda le renvoi de Turgot, qui avait poursuivi l'affaire. Elle aurait même voulu qu'il fût envoyé à la Bastille, en même temps que le comte de Guines aurait été déclaré duc. « Il a fallu, dit Mercy, les représentations les plus fortes et les plus instantes pour arrêter les effets de la colère de la Reine, qui n'a d'autre motif que celui des démarches que Turgot a cru devoir faire pour le rappel du comte de Guines. Ce même contrôleur général jouissant d'une grande réputation d'honnêteté et étant aimé du peuple, il sera fâcheux que sa retraite soit en partie l'ouvrage de la Reine. Sa Majesté veut également faire renvoyer le comte de Vergennes, aussi pour cause du comte de Guines, et je ne sais pas encore jusqu'où il sera possible de détourner la Reine de cette volonté. »

Toute la Cour fut ravie du renvoi de Turgot. Quand Louis XVI traversa la Galerie, les applaudissements éclatèrent. « On aurait dit, écrit Mercier, une coalition de malfaiteurs qui se réjouissaient du licenciement des maréchaussées. »

En 1777, la nouvelle de l'arrivée prochaine à Paris de

1 Le comte de Vergennes, ministre des Affaires étrangères, devait être englobé dans la disgrâce de Turgot.

l'empereur Joseph II. frère de la Reine, avait rempli d'espérance le parti de Choiseul. Mais il devait compter avec la cabale de Rohan, dont la vieille comtesse de Marsan était le personnage le plus remuant. La grande aumônerie étant vacante, elle rappela que cette charge avait été promise à son neveu, le prince Louis, dont la vie de désordre était peu f ai te pour la remplir. Il fut nommé pour un an. En même temps, un autre Rohan, le prince de Guéménée, obtenait du Roi d'importants fiefs en Alsace.

Sur ces entrefaites. Joseph II arrivait à Paris incognito, sous le nom de comte de Falkenstein. Il venait, au nom de Marie -Thérèse, pour observer, s'informer et conseiller sa sœur, dont les faits et gestes, rapportés par Mercy, ne laissaient pas d'incpiiéter.

A peine arrivé, il se met à l'œuvre. La princesse de Lamballe lui déplaît. Il refuse de jouer au pharaon chez Mme de Guéménée, disant qu'il n'était pas assez riche et que, d'ailleurs, « le jeu fait entrer dans nos appartements des gens qui sont faits pour rester dans l'antichambre ». Il n'a pas de peine à voir que cette maison est un vrai tripot, ce qui n'empêche pas Marie-Antoinette d'y retourner faire sa partie quand l'Empereur est sorti. Il fait entendre à sa sœur que Mme de Polignac, dont il ne conteste pas les bonnes qualités, est trop jeune et a un entourage incapable de bons conseils. Il lui fait beaucoup de morale sur les dangers de son imprévoyance et de sa légèreté, d'autant plus regrettables qu'il lui reconnaît « de l'esprit et une justesse de pénétration » qui l'a souvent étonné1.

La famille royale lui plaît médiocrement2. La froideur de .Monsieur, la grossièreté « piémontaise » de Madame, et surtout Fétourderie et les impolitesses de ce « petit-maître »

1 D'Arncth. Lettre de Joseph 11 à son frère Léopold.

2 Joseph II fut scandalisé de la conduite indécente des frères du Roi au souper du 21 avril :

« Le souper fut plus que gai, dit M. de Mercy, de la part du Roi et des deux princes ses frères. Ils se mirent tellement à leur aise, qu'au lever de table ils s'amusèrent à des enfantillages, à courir dans la chambre, à se jeter sur les sophas, au point que la Reine et les princesses en furent embarrassées à cause de la présence de l'Empereur, qui, sans paraître faire attention à ces incongruités, continuait la conversation avec les princesses. Madame, dans un mouvement d'impa

de comte d'Artois le choquent. 11 prédit à la Reine qu'elle se fera le plus grand tort en continuant à le fréquenter. Il a de la .sympathie pour Louis XVI, le meilleur de la famille, « un peu faihle, mais point imbécile », apathique, mais ayant du bon sens et du jugement.

L'Empereur n'avait pas seulement pour mission de morigéner sa sœur; il devait encore engager le Roi « à renoncer à l'étrange réserve qu'il observait près de la Reine. De ce côté du moins, il obtint gain de cause, et, sur ses énergiques observations, Louis XVI, après sept ans de réflexions et d'hésitations1 », se décida enfin, grâce à une légère opération chirurgicale, à devenir pour Marie-Antoinette autre chose qu'un mari platonique.

En quittant Paris, Joseph II causa une immense déception au parti Choiseul en ne s'arrêtant pas à Chanteloup, par égard pour le Roi, pour M. de Maurepas et les autres ministres; ce fut la ruine définitive de toutes les espérances.

Les abus de toute espèce que Joseph II rencontra partout à Versailles lui firent dire que, si on ne s'arrêtait pas, il y aurait une révolution terrible. M. de Maurepas, le plus sceptique et le plus léger des hommes, « qui n'avait pas craint d'appeler Turgot au ministère, le vit partir sans grand regret et resta premier ministre ». Quand il l'eut remplacé par Clagny (et Malesherbes par Amelot), il avait dit en riant : « Au moins, on ne m'accusera pas d'avoir choisi ceux-là pour leur esprit. » Quelques mois après, le banquier genevois Xecker, réputé très compétent en matière financière, succédait en réalité à Turgot, bien que sa qualité d'étranger et de protestant ne lui eut valu que le titre de directeur général des finances. Mais les réformes plus modestes qu'il essaya d'accomplir allaient voir se dresser contre elles cette Ligue pour les abus qui avait renversé son prédécesseur.

Marie-Antoinette ne tint pas longtemps les promesses de prudence et de déférence qu'elle avait faites à son frère.

tience, appela son époux et lui dit qu'elle ne l'avait jamais vu si enfant. Tout cela se termina cependant de bonue grâce, sans que l'Empereur eût laissé remarquer la surprise que lui avait causée uu si étrange spectacle. »

1 G. Maugras, Le Duc de Lauzun et la Cour de Marie-Antoinette, (h. VIII.

«Forte de son honnêteté, de son mépris ou de sa froideur pour le vice », elle se croyait tout permis. Elle reprend sa vie dissipée et les inconséquences continuent1. Sa mère s'évertuait à lui prodiguer ses conseils dans ses lettres, et il en sera ainsi jusqu'à sa mort, en 1780, le vigilant Mercy et le bon abbé de Vermond y ajoutant leurs respectueuses remontrances; elle continue à s'amuser « comme un page ».

En l'année 1778, la comtesse d'Artois mettait au monde son second fils, le duc de Berry, dont la destinée devait être tragique (24 janvier).

Mais l'événement important fut la naissance d'une princesse royale. Le 19 décembre, Marie-Antoinette, après huit ans de mariage, donnait le jour à son premier enfant. Marie- Thérèse-Charlotte de France fut appelée Madame Royale. Elle devait épouser plus tard le duc d'Angoulème.

Madame, fille du Roi, vint au monde avant midi, le 19 décembre 1778. L'étiquette de laisser entrer indistinctement tout ce qui se présentait au moment de l'accouchement des reines fut observée avec une telle exagération, qu'à l'instant où l'accoucheur Vermond dit à haute voix : « La Reine va accoucher », les Ilots de curieux qui se précipitèrent dans la chambre furent si nombreux et si tumultueux, que ce mouvement pensa faire périr la Reine. Le Roi avait eu, dans la nuit, la précaution de faire attacher avec des cordes les immenses paravents de tapisserie qui environnaient !e lit de Sa Majesté ; sans cette précaution, ils auraient, à coup sûr, été renversés sur elle. Il ne fut plus possible de remuer dans la chambre, qui se trouva remplie d'une foule si mélangée, qu'on pouvait se croire dans une place publique. Deux savoyards montèrent sur des meubles pour voir plus à leur aise la Reine placée en face de la cheminée, sur un lit dressé pour le moment de ses couches. Ce bruit, le sexe de l'enfant que la Reine avait eu le temps de connaître par un signe convenu, dit-on, avec la princesse de Lamballe, ou une faute de l'accoucheur, supprimèrent à l'instant les suites naturelles de l'accouchement. Le saug se porta à la tète, la bouche se tourna, l'accoucheur cria : a De l'air, de l'eau chaude, il faut une saignée au pied! » Les fenêtres avaient été calfeutrées; le Roi les ouvrit avec une force que sa tendresse pour la Reine pouvait seule lui donner, ces fenêtres étant d'une très grande hauteur et collées avec des bandes de papier dans toute leur étendue. Le bassin d'eau

1 Ainsi, en 1779, ayant la rougeole, elle demanda pour gardes-malades MM. de Coiguy, de Guines, Esterhazy et de Besenval. Sous prétexte de contagion, le Roi est exclu de son appartement.

chaude n'arrivant pas assez vite, l'accoucheur dit au premier chirurgien de la Reine de piquer à sec; il le lit, le sang jaillit avecforce, la Reine ouvrit les yeux. On eut peine à retenir la joie qui succéda si rapidement aux plus vives alarmes. On avait emporté la princesse de Lamhalle sans connaissance. Les valets de chambre, les huissiers prenaient au collet les curieux indiscrets qui ne s'empressaient pas de sortir pour dégager la chambre.

Cette cruelle étiquette fut pour toujours abolie. Les princes de la famille, les princes du sang, le chancelier, les ministres suffisent bien pour attester la légitimité d'un prince héréditaire. La Reine revint des portes de la Mort; elle ne s'était point senti saigner, et demanda, après avoir été replacée dans son lit, pourquoi elle avait une bande de linge à la jambe. Le bonheur qui succéda à ce moment d'alarme fut aussi excessif que sincère. On s'embrassait, on pleurait de joie1.

La même année, le 20 mars, Louis XVI reçut les commissaires américains à Versailles et, pour la première fois, on leur accorda le rang et les prérogatives de représentants d'un Etat indépendant. Franklin avait tenu à se montrer avec son simple costume habituel, sans aucun apparat extérieur, n'ayant pas même d'épée au côté. Il parut à la Cour « avec le costume d'un cultivateur américain ; ses cheveux plats sans poudre, son chapeau rond, son habit de drap brun contrastaient avec les habits pailletés, brodés, les coiffures poudrées et embaumantes des courtisans de Versailles. Cette nouveauté charma toutes les têtes vives des femmes françaises »,

dit Mme Campan.

La cause américaine avait dès le premier jour suscité en France le plus vif enthousiasme. Elle avait séduit cette noblesse qui n'était pas pourtant « démocrate », mais qui trouvait là sans cloute un motif de manifester contre l'Angleterre, en même temps qu'une occasion de satisfaire cette humeur aventureuse et ce besoin d'activité qui n'étaient pas encore éteints en elle.

Parmi les milliers de volontaires de tous pays qui accoururent au secours des insurgents américains, les Français occupaient le premier rang. Pendant que Louis XVI disait à leurs délégués, Franklin, Deane et Lee : « Assurez bien le Congrès de mon amitié ; j'espère que ceci sera pour le bien des

1 Mme Campan, Mémoires.

l'histoire. LOUIS XVI. i99

deux nations», le jeune marquis de La Fayette, à peine âgé de vingt ans, venait, au lendemain de son mariage, prendre congé de lui. Il partait pour l'Amérique, mettre son épée au service de ceux qui combattaient pour leur indépendance. « Dès que je connus la querelle, avait-il dit, mon cœur fut enrôlé et je ne songeai plus qu'à joindre nos drapeaux! o

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