‹ Le château de Versailles et ses dépendancesChapitre 115 sur 166 · NECKER — LE TRIOMPHE DE LA COTERIE POLIGNAC GALONNE — L'OPPOSITION · texte numérisé non relu

NECKER — LE TRIOMPHE DE LA COTERIE POLIGNAC GALONNE — L'OPPOSITION

Cependant, le pauvre Louis XVI continuait à manquer de prestige et d'influence. Comme il était de plus en plus le jouet de sa femme, c'est à Marie-Antoinette, comme jadis aux favorites, que les courtisans s'adressaient. La coterie Polignac était de plus en plus avide, et la comtesse Jules, avec son air de candeur, s'en faisait l'infatigable intermédiaire. Ses prétentions ne connurent plus de bornes et elle poussa la Reine à s'occuper de la politique. Par elle, la coterie disposait des ministères. C'est elle qui provoqua le remplacement de Sartine, à la Marine, par le marquis de Castries; qui appela à la Guerre, à la place de Montbarey, le comte de Ségur, que la goutte rendait impotent (1780). C'est elle enfin qui décida la chute de Necker. Celui-ci, qui ralliait contre lui, comme Turgot, la masse des privilégiés, ne pouvait convenir à cause de sa parcimonie, et Maurepas lui-même l'abandonnait (1781). Malgré tout, le pays ne désespérait pas encore du Roi, qu'il savait bon et bien intentionné, et Paris fêta le grand événement qui venait de s'accomplir : la naissance d'un Dauphin 22 octobre 1781). — Louis XVI avait alors vingt-sept ans. et Marie-Antoinette un an de moins.

La naissance d'un Dauphin assurait l'hérédité directe au trône; elle venait au moment où, malgré le renvoi de Necker, « l'intérieur n'avait jamais été si tranquille », et la joie fut générale et sincère. Elle se manifesta partout, principalement aux spectacles gratuits. A la Comédie-Italienne, un couplet, se rapportant à l'héritier du trône, finissait par ces paroles :

Qu'il soit tardif à y monter, Tardif à en descendre...

Il y eut des fêtes nombreuses; la plus belle fut celle de

l'Hôtel de Ville, le 21 janvier 1782, où la Heine assista après avoir été à Notre-Dame et à Sainte-Geneviève.

Le 30 janvier, dans la salle des Machines1 (les coulisses de l'Opéra), à Versailles, où eut lieu la fête des gardes du corps, elle « ouvrit le bal par une contredanse avec le premier garde du corps qui se trouva à sa portée. Le Roi ne dansa pas. La nuit, il y eut bal masqué dans la même salle. On avait distribué 3,000 billets pour le bal paré et 0,000 pour le bal masqué2 ».

Le 2-2 novembre 1781, le comte de Maurepas mourait à l'âge de quatre-vingt-un ans, « dans l'appartement en haut des petits cabinets », mais sa disparition ne faisait pas un grand vide. Louis XVI parut un instant vouloir gouverner avec des ministres obscurs, mais incapables d'arrêter le torrent des dépenses; et la Reine, qui, « pour les grâces de la Cour », avait toujours de l'influence, céda encore à la coterie Polignac en faisant appeler, malgré les résistances du Roi, M. de Calonne au contrôle général, que M. de Vaudreuil voulait « absolument» (1783).

Elégant, spirituel et brillant, sans moralité, « panier percé3 », Calonne, dévoué à ses protecteurs, tint vis-à-vis d'eux les engagements qu'il avait pris et leur donna, à la Reine la première, à pleines mains. Mais le déficit devenu énorme devait bientôt l'acculer à une mesure quasi révolutionnaire : la convocation d'une assemblée de notables.

Le duc d'Orléans mourait en 1785, à l'âge de soixante ans. Ce fut un prince peu ambitieux, affable, généralement aimé. 11 vivait, depuis son veuvage, tantôt au Palais-Royal, plus souvent dans sa délicieuse propriété de Ragnolet, en compagnie de Mme de Montesson, que le Roi ne lui permit pas d'épouser. Il avait vécu en mécène, protégeant les artistes et les gens de lettres, sans faire d'opposition au pouvoir royal.

Son fils, le duc de Chartres, qui, malgré ses concessions aux

1 Duc de Croy, Mémoires. — Cette anuée-là (3 mars;, Madame Sophie mourait au Château. — Le 20 mai, le grand-duc (depuis Paul Ier) et la grande-duchesse de Russie, sous le nom de comte et comtesse du Nord, vinrent habiter Versailles pendant un mois.

2 Le mot est de Maurepas, qui ajoutait, au moment où Calonne briguait de succéder à Necker : « Mettre les finances dans sa main! Le trésor royal serait bientôt aussi sec que sa bourse. »

idées nouvelles, devait mourir sur l'échafaud en 1793 ', fut un tout autre personnage. Sec et égoïste, il n'eut pour amis que des compagnons de plaisir et de débauche. En 17(19, il avait épousé Mlle de Penthièvre, dont la vie fut irréprochable, mais qui ne put fixer son volage époux. Quand, à l'occasion des fêtes du mariage, ils parurent tous deux au bal de l'Opéra, « les tilles de Paris les plus renommées assistèrent à la représentation en costume de veuves. Elles purent bientôt quitter leurs crêpes, car le prince ne fut pas long à leur revenir ».

Marie-Antoinette avait marqué de bonne heure son antipathie pour le prince; quand il demanda la charge de grand amiral, elle lui fut refusée. Il se mit alors à la tête d'un parti d'opposition qui ralliait un grand nombre de seigneurs mécontents : il était d'ailleurs de bon ton alors, pour les princes du sang, de fronder le Gouvernement et de soutenir les revendications populaires, dans la mesure où leurs propres intérêts ne devaient pas en souffrir. Au fond, le prince, devenu duc d'Orléans à la mort de son père, se faisait, comme tous les gens de la haute société, une illusion complète sur les événements, et aucun d'eux ne croyait à une véritable révolution.

A cette époque, les représentants les plus brillants de l'aristocratie étaient entrés dans la franc-maçonnerie ; Marie- Antoinette écrivait à sa sœur : « Tout le monde en est; on sait ce qui s'y passe; où donc est le danger? » On applaudissait, au théâtre du Château, ces vers de la tragédie de Brutus :

Je suis fils de Brutus, et je porte en mon cœur La liberté gravée et les rois en horreur.

Les doctrines de la liberté et de l'égalité, acclamées au théâtre, soutenues comme instruments de protestation, répandues par les brillants officiers français revenus d'Amérique, s'insinuaient peu à peu dans le public et jusque dans les couches inférieures du peuple. Elles devaient bientôt engendrer des actes.

Nous sommes au beau temps du ministère de Calonne,

1 Connu surtout dans l'histoire sous le nom de Philippe-Egalité; il fut 1 e père du roi Louis-Philippe.

quand il dit à la Reine : « Madame, ce qui est possible est fait, ce qui est impossible se fera » ; qu'il lui achète le château de Saint-Cloud, et au Roi, celui de Rambouillet: quand il tient bourse ouverte aux courtisans et aux femmes. On ne connut que plus tard sa méthode désastreuse d'anticipations. Pour le moment, l'argent s'échappait du Trésor comme d'une source inépuisable, devant le public ébloui; les parlements avaient désarmé, et « à la Cour, d'où paraissaient enfin bannis les mots d'économie et de réforme, on était dans l'enchantement ».

Mais l'illusion dura peu. Les emprunts succédant aux emprunts, à des taux de plus en plus élevés, le Parlement protesta. Il se plaignit qu'une partie des deniers de l'Etat servit à payer les dépenses du comte de Provence et du comte d'Artois, et à acheter pour la Reine et pour le Roi des châteaux de plaisance et des forêts de chasse.

L'opposition du Parlement devait ruiner le crédit du contrôleur général, qui eut beau faire intervenir Louis XVI. Le Roi réclama « sans partage le pouvoir législatif », qui résidait en lui seul. Ces procédés arbitraires se greffant sur les dépenses et les gaspillages de la Cour, en provoquant des luttes semblables à celles qui avaient agité la fin du règne de Louis XV. créèrent un état d'esprit de moins en moins favorable à la royauté, aux princes du sang, à Marie-Antoinette surtout. Elle put s'en apercevoir le jour où elle se rendit en grande pompe à Notre-Dame pour remercier Dieu de la naissance du duc de Normandie. Sur son passage, il n'y eut pas une acclamation. « Mais que leur ai-je donc fait? » s'était-elle écriée, surprise et affligée de ce silence *.

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