L'AFFAIRE DU COLLIER
Cette même année, Marie-Antoinette se vit atteinte plus cruellement par un événement qui eut le plus grand retentissement. Ses ennemis voulurent l'exploiter contre elle pour sa condamnation; mais, en réalité, ce fut « la condamnation de la calomnie ».
1 F. Rocquain, L'Esprit révolutionnaire avant la Révolution.
L'HISTOIRE. — LOUIS XVI. o03
Depuis qu'il avait été rappelé de Vienne, le cardinal de Rohan était en disgrâce auprès de Marie -Antoinette, dont il voulait regagner la faveur. Grand seigneur, dissipé, ami du charlatan Cagliostro1 qu'il avait présenté à Paris, entouré de llatteurs et d'espions, il fut victime d'une étrange machination.
Le 3 août 1785, les joailliers Bœhmer et Bossang réclamaient à Mm" Campan, dame d'honneur de Marie-Antoinette. 1,600,000 francs, prix d'un collier que le cardinal de Rohan. grand aumùnier de France, avait acheté au nom de la Reine. .Marie-Antoinette, mise au courant de ce qui s'était passé par Bœhmer. alla aussitôt se plaindre au Roi, qui, le 15 août, jour de l'Assomption, à midi, au moment d'aller à la messe, fit appeler le cardinal dans son cahinet. La Reine l'attendait aussi. Là eut lieu la scène suivante, dont Mme Campan fait le récit :
Le Roi lui dit : « Vous avez acheté des diamants à Bœhmer? — Oui, Sire. — Qu'en avez-vous fait? — Je croyais qu'ils avaient été remis à la Reine. — Qui vous avait chargé de cette commission? — Une dame appelée Mme la comtesse de Lamolte -Valois, qui m'avait présente une lettre de !a Reine, et j'ai cru faire ma cour à Sa Majesté en me chargeant de cette commission. »
Alors la Reine l'interrompit et lui dit : « Comment, Monsieur, avez-vous pu croire, vous à qui je n'ai pas adressé la parole depuis huit ans, que je vous choisissais pour conduire cette négociation, et par l'entremise d'une pareille femme? — Je vois bien, répondit le cardinal, que j'ai été cruellement trompé; je paierai le collier. L'envie que j'avais de plaire à Votre Majesté m'a fasciné les yeux; je n'ai vu nulle supercherie et j'en suis fâché. »
Alors il sortit de sa poche un portefeuille dans lequel était la lettre de la Reine à Mrae de Lamotte pour lui donner cette commission. Le Roi la prit, et la montrant au cardinal, dit : « Ce n'est ni l'écriture de la Reine, ni sa signature; comment un prince de la maison de Rohan et un grand aumônier de France a-t-il pu croire que la Reine signait Mûrie-Antoinette de Francel Personne n'ignore que les reines ne signent que de leur nom de baptême. Mais, Monsieur, continua le Roi en lui présentant une copie de sa lettre à
1 Cagliostro, venu on ne sait d'où, eut vite un succès enthousiaste, mais éphémère, dans ce monde de la Cour qui ne croyait plus à Dieu, mais se passionnait pour le surnaturel. Le cardinal de Rohau l'avait reçu dans son château île Saverne et dans son palais à Paris. Il lit aussitôt un grand nombre de prosélytes (le duc de Chartres. MM. de Caylus, de Luxembourg, de Créquy, Lauzun).
Bœhmer, avez-vous écrit une lettre pareille à celle-ci? » Le cardinal, après l'avoir parcourue des yeux : « Je ne me souviens pas,, dit-il. de l'avoir écrite. — Et si l'on vous montrait l'original signé de vous? — Si la lettre est signée de moi, elle est vraie. — Expliquez-moi donc, continua le Roi, toute cetle énigme; je ne veux pas vous trouver coupable, je désire votre justification. Expliquez-moi ce que signifient toutes ces démarches auprès de Bœhmer, ces assurances et ces billets?»
Le cardinal pâlissait alors à vue d'œil, et s'appuvant contre la table : « Sire, je suis trop troublé pour répondre à Votre Majesté d'une manière... — Remettez-vous, Monsieur le cardinal, et passez dans mon cabinet; vous y trouverez du papier, des plumes et de l'encre; écrivez ce que vous avez à me dire. »
Le cardinal passa dans le cabinet du Roi, et revint un quart d'heure après avec un écrit aussi peu clair que l'avaient été ses réponses verbales. Le Roi lui dit alors : « Retirez-vous, Monsieur. »
Le cardinal fut arrêté1 et conduit à la Bastille, non sans avoir pu faire brûler toute la correspondance de Mme de Lamotte, et ainsi disparurent les preuves écriles de l'escroquerie de cette aventurière et de l'innocence absolue de la Reine dans cette odieuse machination.
Le 2-2 août, Marie-Antoinette écrivait cette lettre à son frère Joseph II :
Vous aurez déjà su, mon très cher frère, la catastrophe du cardinal de Rohan. Je profite du courrier de M. de Vergennes pour vous en faire un petit abrégé. Le cardinal est convenu d'avoir acheté en mon nom et de s'être servi d'une signature qu'il a cru la mienne, pour un collier de diamants de 1,600,000 francs. Il prétend avoir été trompé par une Mme Valois de Lamotle. Cette intrigante du plus bas étage n'a nulle place ici et n'a jamais eu d'accès auprès de moi. Elle est depuis deux jours dans la Bastille, el quoique par son premier interrogatoire elle convienne d'avoir eu beaucoup de relations avec le cardinal, elle nie fermement d'avoir eu aucune part au marché du collier. Il esta observer que les articles du marclié sont écrits de la main du cardinal; à côté de cbacun. le mot « approuvé » de la même écriture qui a signé au bas « Marie-Antoinette de France ». On présume que la signature est de la dite Valois de la Motte. On l'a comparée avec des lettres qui sont certainement de sa main; on n'a pris nulle peine pour contrefaire mon écriture, car elle ne lui ressemble en rien, et je n'ai jamai- signé : de France. C'est un étrange roman aux yeux de tout ce pays-ci que de vouloir
1 Le jour de l'Assomption, à midi, au moment où il se rendait à la chapelle du Château, en camail et en rochet, pour y revêtir les habits pontificaux et officier en présence de la famille royale.
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supposer que j'ai pu vouloir donner une commission secrète au cardinal.
Tout avoit été concerté entre le Roi et moi: les ministres n'en ont rien su qu'au moment où le Roi a fait venir le cardinal et l'a interrogé en présence du garde des Sceaux et du baron de Breteuil. J'y étois aussi, et j'ai été réellement touchée de la raison et de la fermeté que le Roi a mise dans cette rude séance. Dans le moment que le cardinal supplioit pour n'être pas arrêté, le Roi a répondu qu'il ne pouvoit y consentir, ni comme roi. ni comme mari. J'espère que cette affaire sera bientôt terminée, mais je ne sais encore si elle sera renvoyée au Parlement ou si le coupable et sa famille s'en rapporteront à la clémence du Roi ; mais dans tous les cas je désire que cette horreur et tous ces détails soient bien éclaircis aux yeux de tout le monde.
En réalité, le crédule cardinal, qui croyait en Cagliostror avait été dupe encore une fois. Dans son vif désir de recouvrer la bienveillance de la Reine, il se laissa persuader par l'intrigante de Lamotte qu'elle lui saurait gré de lui acheter ce beau collier qu'elle désirait. En même temps, elle lui procurait des entrevues nocturnes, dans le parc de Versailles', avec une fille nommée Oliva, qui ressemblait vaguement à la Reine.
M. de Vergennes. qui conseillait d'étouffer l'affaire, ne fut pas écouté. Forte de son innocence, la Reine avait demandé l'arrestation et le proci -
Le retentissement fut énorme et la Cour fut universellement blâmée du scandale soulevé. Le clergé, la haute noblesse se rangèrent autour de la famille de Rohan (Rohan-Soubise- Guéménée), encore si puissante. Cagliostro, à cause de ses relations avec le prélat, fut aussi embastillé.
On employa tout pour rendre l'accusé sympathique; la chanson proclamait l'innocence du cardinal :
.Notre Saint-Père l'a rougi; Le Roi, la Reine l'ont noirci; Le Parlement le blanchira.
Alléluia*.
Au lieu de l'appeler devant un tribunal ecclésiastique, on le cita devant le Parlement, où il avait beaucoup de parents et
' Dans le bosquet de Vénus, aujourd'hui bosquet de la Reine (ancien Labyrinthe . Voir^Fr. Funck-Breutano, L'Affaire du Collier, 1901. 2 On portait des chapeaux de paille au fond écarlate et bordés d'un
d'amis; quant aux juges suspects de peu de sympathie, on essaya de les corrompre par l'argent et par les femmes1. Enfin, le 30 mai 1786. le cardinal comparaît. Tous les Rohan, les Guéménée, les Soubise étaient rangés à la porte de la Grand'Chambre. Quand les juges parurent : « Messieurs, leur dit la comtesse de Marsan en s'avançant, vous allez nous juger tous. »
L'arrêt fut rendu le 31 mai. Le cardinal était renvoyé purement et simplement, ainsi que Cagliostro et la demoiselle Oliva. Mme de Lamotte était condamnée au fouet et à la détention à la Salpêtrière. Le cardinal triomphant fut acclamé par la foule et, le lendemain, dut paraître au balcon de son hôtel illuminé2.
Ce jugement était pour Marie-Antoinette une cruelle injure; elle écrivait à Mme de Polignac : « Venez pleurer avec moi, venez consoler votre amie, ma chère Polignac. Le jugement qui vient d'être prononcé est une insulte affreuse. Je suis lia ignée dans mes larmes de douleur et de désespoir. On ne peut se flatter de rien quand la perversité semble prendre à tâche de rechercher tous les moyens de froisser mon âme. Quelle ingratitude! Mais je triompherai des méchants en triplant le bien que j'ai toujours tâché de faire. Il leur sera plus aisé de m'affliger que de m'amener à me venger d'eux. Venez, mon cher cœur. »
Mais l'animosité contre elle ne devait pas cesser, au point que, pour éviter des insultes grossières, on dut retirer du Salon de peinture son portrait qui y était exposé.