‹ Le château de Versailles et ses dépendancesChapitre 119 sur 166 · LE GRAND-COMMUN · texte numérisé non relu

LE GRAND-COMMUN

présentoit la serviette. D'autrefois, quand il venoit de Saint-CIoud, le Roi, en arrivant à table, demandoit un couvert pour Monsieur, on bien lui demandoit s'il ne vouloit pas dîner. S'il le refusoit, il s'en alloit un moment après, sans qu'il fût question de siège ; s'il l'acceptoit, le Roi demandoit un couvert pour lui. La table étoit carrée; il se mettoit à un bout, le dos au cabinet. Alors le grand chambellan, s'il servoit, ou le premier gentilhomme de la Chambre, donnoit à boire et des assiettes à Monsieur, et prenoit de lui celles qu'il ôtoit, tout comme il faisoit au Roi; mais Monsieur recevoit tout ce service avec une politesse fort marquée. S'ils alloient à son lever, comme cela leur arrivoit quelquefois, ils ôtoient le service au premier gentilhomme de sa chambre et le faisoient, dont Monsieur se montroit fort satisfait. Quand il étoit au dîner du Roi, il remplissoit et égayoit fort la conversation. Là, quoiqu'à table, il donnoit la serviette au Roi en s'y mettant et en sortant; et en la rendant au grand chambellan, il y lavoit. Le Roi, d'ordinaire, parloit peu à son dîner, quoique par-ci par-là quelques mots, à moins qu'il n'y eût de ces seigneurs familiers avec qui il causoit un peu plus, ainsi qu'à son lever.

De grand couvert à dîner, cela étoit extrêmement rare : quelques grandes fêtes1, ou à Fontainebleau quelquefois, quand la reine d'Angleterre y étoit. Aucune dame ne venoit au petit couvert. J'y ai seulement vu très rarement la maréchale de la Molhe, qui avoit conservé cela d'y avoir amené les Enfans de France, dont elle avoit été gouvernante. Dès qu'elle y paroissoit, on lui apportoit un siège, et elle s'asseyoit, car elle étoit duchesse à brevet.

Au sortir de la table, le lloi rentrait tout de suite dans son cabinet.

Quelquefois (et cela devint moins rare dans les trois dernières années de sa vie), Louis XIV allait dîner à Marly ou à Trianon, avec la duchesse de Bourgogne, Mme de Maintenon et les dames de la Cour. Il travaillait ensuite avec quelqu'un de ses ministres, et, pendant l'été, passait le reste du temps « à se promener avec les dames, à jouer avec elles et assez. souvent à leur faire tirer une loterie ». En 1712, la solennité de ces repas finit par fatiguer le Roi, qui, comme nous l'apprend Dangeau, commença à faire porter son dîner chez Mme de Maintenon.

Le souper « au grand couvert » avait pour témoins la Maison royale, ainsi que beaucoup de courtisans et de dames, tant assises que debout... « Les jours de médecine,

1 A la Pentecôte, par exemple, le Roi dînait en public avec la famille ruyale. — Le jour de la Saiut-Louis, vingt-quatre violons jouaient pendant le dîner.

qui revendent tous les mois au plus loin, il la prenoit dans son lit, puis entendoit la messe, où il n'y avoit que les aumôniers et les entrées. Monseigneur et la Maison royale venoient le voir un moment; puis M. du Maine, M. le comte de Toulouse , lequel y demeuroit peu , et Mme de Maintenon venoient l'entretenir. Il n'y avoit qu'eux et les valets intérieurs dans le cabinet, la porte ouverte. Mme de Maintenon s'asseyoit dans le fauteuil au chevet du lit. Monsieur s'y mettoit quelquefois, mais avant que Mme de Maintenon fût venue, et d'ordinaire après qu'elle étoit sortie; Monseigneur toujours debout, et les autres de la Maison royale un moment. M. du Maine, qui y passoit toute la matinée et qui étoit fort boiteux, se mettoit auprès du lit sur un tabouret, quand il n'y avoit personne que Mme de Maintenon et son frère. C'étoit où il tenoit le dé à les amuser tous deux, et où souvent il en faisoit de bonnes. Le Roi dînoit dans son lit, sur les trois heures, où tout le monde entroit, puis se levoit, et il n'y demeuroit que les entrées. Il passoit après dans son cabinet, où il tenoit conseil, et après il alloit à l'ordinaire chez Mme de Maintenon, et soupoit à dix heures au grand couvert. »

Le Journal de la santé du Roi1 , par Vallot, d'Aquin et Fagon, ses trois premiers médecins, donne des détails curieux sur l'appétit prodigieux de Louis XIV, qui ne cessait d'étonner ceux qui le voyaient. Il supporte d'ailleurs assez mal cette nourriture trop abondante et succulente qui le rend malade ; il a des migraines continuelles, des vapeurs, comme on disait, des mélancolies, des vertiges, desétourdissements; avec cela, la goutte et la gravelle.

C'est la rançon de l'intempérance, qui le rend incapable de résister à la tentation de se modérer. Si son principal médecin, Fagon, obtient pour le moment quelque promesse de sobriété relative, « les goulus de la Cour » murmurent, le blAment et veulent que le Roi mange davantage; et dans cette modération passagère pour le souper, il mange tout de même quatre ailes, quatre cuisses et quatre blancs de poulet2. A Versailles, Fagon est à peu près le maître; mais à Marly, Louis XIV

1 Précieux manuscrit qui se trouve à la Bibliothèque nationale. Il a été publié par Le Roi (1862).

s Fagon, Journal, 1708.

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