LES ECURIES
dépenses de la Grande-Ecurie et recevait le serment de tous ceux qui dépendaient de son service. Un de ses principaux privilèges était de marcher devant le Roi, portant l'épée royale dans le fourreau de velours bleu fleurdelisé d'or et pendue au baudrier de même étoffe, son cheval caparaçonné de même, lorsque le Roi faisait une première entrée à cheval dans les villes de son royaume. Il portait aussi l'épée royale aux pompes funèbres. A la mort du Roi, tous les chevaux de l'écurie et du haras devenaient sa propriété.
La Grande-Ecurie renfermait 300 chevaux : chevaux de main du Roi et des princes, et coureurs.
Le premier écuyer, qu'on appelait tout court Monsieur le Premier, commandait la Petite-Ecurie ; il avait dans son service les carrosses, les calèches, les chaises roulantes, les chaises à porteurs.
Le personnel de la Petite-Ecurie se composait de20écuyers pour accompagner le Roi à la guerre et à la chasse, ou le suivre quand il allait en carrosse, de 3 écuyers de la Petite- Ecurie, de 32 pages, de 15 valets de pied, de 12 maîtres palefreniers, de 4 maréchaux de forge, de 4 porte-chaises, de 4 cochers du corps, de cochers des carrosses et de postillons. En 1712. le Roi avait 25 beaux attelages, chacun de 10 chevaux.
Le nombre des chevaux sous Louis XV était, en 1750, de 2,200, dans la Grande et la Petite-Ecurie, sans compter les 300 chevaux de la Vénerie1.
Les pages de la Chambre du Roi et ceux des deux écuries appartenaient tous à la noblesse. Ils étaient instruits à toutes sortes d'exercices, à monter à cheval, à voltiger, à tirer des armes, aux exercices de guerre, à la danse, gymnastique du temps. Ils avaient un gouverneur et des précepteurs pour les mathématiques, le dessin, l'histoire et la géographie.
Les fonctions des pages auprès du Roi étaient nombreuses. Ils l'accompagnaient à la guerre et étaient attachés à son service et à celui des aides de camp du Roi. Le soir, ils éclairaient le Roi en portant un flambeau de poing en cire blanche. Quand il allait tirer, ils tenaient ses chiens, portaient les fusils et le gibier dans les carniers ; dans certaines
1 Dussieux, Les Ecuries du Roi. {Le Château de Versailles, t. II.)
circonstances, ils servaient à la table du Roi ; ils éclairaient autour de son carrosse quand il revenait, la nuit, de Maiiy. Des pages remplissaient le même service près du Dauphin et du duc de Bourgogne1.
Il n'est pas un étranger de marque que Louis XIV n'ait invité à visiter ses écuries, dont il était très fier : rois, ambassadeurs et princes étrangers.
Pendant la période qui va de 4682 à la Révolution, de nombreuses fêtes eurent lieu dans la Grande-Ecurie.
En 4682, il y eut dans la carrière deux défis à la bague courus par le Dauphin, en présence de la Reine, de la Dauphine et d'une grande partie des dames de la Cour.
Dans la seconde course, le Roi était présent, et l'adresse des jouteurs fut telle qu'il fut impossible de proclamer un vainqueur.
La même année, dans le Manège, transformé en salle de spectacle, fut exécuté le nouvel opéra de Lulli, Pei-sée, qui eut un grand succès. Le Roi complimenta le compositeur ainsi que les principaux interprètes, « M"e Le Rochois, la cantatrice la plus parfaite qu'eût encore possédé l'Opéra, et Pécourt, danseur célèbre2 ».
L'année 4685, on y donna la première représentation de l'opéra de Roland, de Lulli et Quinault (8 janvier). Le 5 mars, on exécuta l'opéra d'Armide, des mêmes auteurs.
Les 4 et 5 juin, il y eut un grand carrousel dont le sujet était tiré des guerres de Grenade. Ecoutons Dangeau :
C'étoit les Abencérages et les Zégris. Monseigneur étoit chef des premiers, et M. de Bourbon des autres. On avoit joint aux Abencérages les Gazuls, les Alabèzes et les Almoradis, et aux Zégris les Vanègues, les Gomèles et les Maces; ainsi, quoiqu'il n'y eût que deux partis, il y avoit buit troupes distinguées par les couleurs.
M. le duc de Saint-Aignan étoit maréchal de camp général; le duc de Gramont commandoit les Alabèzes et les Almoradis, et je commandois les Abencérages et les Gazuls ; le duc dTzès et le marquis de Tilladet étoient maréchaux de camp des Zégris, et en commandoient chacun vingt. Il y eut une course pour les dames, et en-
1 Etat de la France, 1712.
8 Le Roi, Histoire de Versailles (d'après Je Mercure galant de 1(382).
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suite on courut trois courses pour le prix. Le prince Camille de Lorraine le cagna : il fit onze têtes dans ses trois courses, et personne ne disputa avec lui; il étoit des Gazuls. Le prix est une fort belle épée de diamants, qu'il vint recevoir à cheval des mains du Roi. qui étoit sur son écbafaud. Après les courses finies, nous rentrâmes tous dans le Manège par les quatre coins où nous étions postés, et fîmes une petite comparse devant le Roi, que S. M. trouva fort bien entendue, et ensuite nous remarcbâmes jusque dans la grande cour du Château, dans le même ordre que nous étions venus. M. de Saint-Aignan, M.M. de Gramont, d'L'zès, de Tilladet et moi saluâmes le Roi de l'épée ; tous les chevaliers que nous conduisions marcboient la lance à la main.
Le mardi 5, on recommença le carrousel; on fit la même marche, et, malgré le vilain temps qui nous incommoda fort, le Roi trouva le spectacle encore plus beau que le premier jour. On retrancha la course des dames. Le marquis de Plumartin, qui étoit Alabèze, du parti des Abencérages, sous le duc de Gramont, emporta les douze tètes dans les trois courses; personne ne lui disputa le prix, et il vint le recevoir des mains du Roi; c'éloit une épée de diamants fort bien mise en œuvre, et à peu près de même valeur que celle du prince Camille.
Les ambassadeurs moscovites, qui n'avoient point vu la fête le jour d'auparavant, étoient sur les échafauds de la droite, d'où les spectateurs se retirèrent fort vite durant la pluie; mais, dès qu'elle fut passée, toutes les places furent bientôt reprises.
Un nouveau carrousel eut lieu l'année suivante : il dura deux jours (28 et 29 mai 1686).
Sous Louis XV, la salle du Manège, dont l'acoustique était bonne, servit aux représentations d'opéra. Le grand ordonnateur de ces fêtes était le maréchal de Richelieu, premier gentilhomme de la Chambre et favori du Roi.
La plus éclatante fut celle en l'honneur du mariage du Dauphin avec l'infante d'Espagne, Marie-Thérèse, et qui dura plusieurs jours (1745). On représenta le ballet de la Princesse de Navarre, dont les paroles étaient de Voltaire et la musique de Rameau. Le théâtre, décoré selon le style de l'époque, représentait les Pyrénées, et Voltaire, paraphrasant la parole célèbre de Louis XIV, faisait chanter à l'Amour, descendu sur son char, son arc à la main :
De rochers entassés, amas impénétrable, Immense Pyrénée. en vain vous séparez Deux peuples généreux à mes lois consacrés; Cédez à mon pouvoir aimable;
o28 LE CHATEAU DE VERSAILLES.
Cessez de diviser les climats que j'unis ;
Superbe montagne, obéis; Disparaissez, tombez, impuissante barrière,
Je veux dans mes peuples chéris
Ne voir qu'une famille entière.
Reconnaissez ma voix et l'ordre de Louis; Disparaissez, tombez, impuissante barrière...
« La montagne s'abimoit insensiblement et il se formoit à sa place un vaste et magnifique temple consacré à l'Amour, au fond duquel est un trône que l'Amour occupe. » (Mercure.)
Malgré les critiques nombreuses des ennemis de Voltaire, la Princesse de Navarre avait réussi. « Le Roi en a été très content, écrivait le maréchal de Saxe à Mme du Chàtelet, et même il m'a dit que l'ouvrage n'étoit pas susceptible de critique. »
Le 24 février, il y eut bal paré. Le 27, on rejoua la Princesse de Navarre, et le 1er mars, un autre opéra de Lulli et Quinault, Thésée, fut représenté.
Le 31 mars, on donna une autre œuvre de Rameau, Platée, qui eut moins de succès que la Princesse de Navarre; le divertissement parut trop long et trop uniforme.
La même année, le 27 novembre, au lendemain de la victoire de Fontenoy, Louis XV assista, au Manège, à un ballet à grand spectacle, Le Temple de la Gloire, dû à la collaboration de Voltaire et de Rameau. On déploya un luxe prodigieux. Toutefois, si la musique plut, il n'en fut pas de même des paroles, qui furent très critiquées. « Voltaire était le soir au souper du Roi, et le Roi ne lui a dit mot », dit Luynes. Cependant, le poète avait voulu se montrer bon courtisan; sous une allégorie transparente, Louis XV était comparé à Trajan, souverain victorieux et clément.
L'année 1745 finit avec la représentation à'Annide. En 1746, il n'y eut que quatre représentations; elles eurent lieu dans le courant de mars et furent interrompues par la mort de la Dauphine. Mais elles recommencèrent en 1747, lors du mariage du Dauphin avec la princesse Marie-Josèphe de Saxe, le 9 février.
Le jour du mariage, un grand bal paré fut donné au Manège. « On dansa, dit Luynes, une vingtaine de menuets; ensuite, il y eut une grande collation, après laquelle on dansa deux contredanses. »