‹ Le château de Versailles et ses dépendancesChapitre 126 sur 166 · LA VENERIE · texte numérisé non relu

LA VENERIE

tour de la carcasse et des membres du cerf, jusqu'à ce que le grand veneur, d'après l'ordre du Roi, eût fait signe de la gaule de leur laisser toute liberté; alors le commandant sonnoit et les autres veneurs ensuite; les uns et les autres, pendant la curée, parloient de temps en temps aux chiens en criant : Hallali, valets, hallali, hallali! En les tenant sous le fouet avant la curée, on leur dit : Derrière, chiens, derrière! La curée faite, c'est-à-dire les os bien nettoyés, le dernier valet de chiens prenoit le forhu1, appeloit les chiens en criant : Tayau, tayau! en les menant du côté du chenil, et lorsqu'ils étoient près de la porte, le valet de chiens jetoit au milieu d'eux ce forhu, qui étoit avalé dans la minute; à cet instant, les fanfares redoublement et on finissoit en sonnant la retraite. Le Roi pour lors rendoit sa gaule au grand veneur, lequel, à la tête de tous les veneurs, accompagnoit Sa Majesté jusqu'à son carrosse2. »

La chasse du sanglier dépendait du capitaine général îles toiles de chasse et de l'équipage du sanglier ou vautrait.

Cet officier était chargé de prendre avec ses toiles, dans toutes les forêts de France, les cerfs, biches, faons et autres animaux, pour repeupler les parcs des maisons royales. Il avait sous ses ordres un nombre considérable de gens et la direction de la chasse du sanglier, soit qu'on l'attaquât dans l'enceinte des toiles, soit qu'on le chassât avec le vautrait3. L'attaque dans les toiles4 était préférée. Dans la chasse au vautrait, celui qui tuait le sanglier avait la hure et en apportait l'oreille au Roi, au bout de son sabre, à la manière de Perse. (Dangeau.j

A la date du 30 octobre 1707, le Mercure raconte ainsi une chasse à Fontainebleau :

Les toiles étoient tendues dans les ventes de Bombou. Il y avoic dans l'enceinte un grand nombre de sangliers et d'autres bêtes fauves, savoir : des cerfs, des biches, des chevreuils et des renards.

1 La panse du cerf vidée, lavée et mise au bout d'une fourche.

s D'Yauville, Traité de Vénerie.

3 Equipage de vautres, c'est-à-dire de chiens destinés à la chasse du sanglier et se vautrant comme eux dans la boue.

* On appelle ainsi les filets destinés au sanglier.

La Cour s'y rendit, et le Roi, la reine d'Angleterre, le Roi son fils, Ih princesse sa sœur, Mme la duchesse de Bourgogne et Madame éloient dans le même carrosse, et toutes les princesses et les dames suivaient dans les carrosses et dans les calèches du Roi et de Mme la duchesse de Bourgogne, et un grand cortège de seigneurs à cheval suivis d'un grand nombre de carrosses. Il y avoit plusieurs chariots préparés dans l'enceinte en manière de plate-forme, garnis de sièges couverts de tapis pour les dames, et des dards. Il y avoit aussi un grand nombre de chevaux de main, prêts pour les seigneurs qui voudroient aller à coups d'épée sur ces animaux. Le roi d'Angleterre et Mgr le duc de Berry en dardèrent plusieurs. On en tua seize des plus considérables et quelques renards. Cette chasse donna beaucoup de plaisirs à Leurs Majestés Britanniques, aussi bien que le spectacle qui accompagne toujours ces chasses, à cause de la multitude des gens qui environuent les toiles et de la grande quantité de peuple que la curiosité fait monter sur les arbres et qui forme une tapisserie admirable par sa diversité, partout où la vue peut s'étendre.

Le service de la chasse au loup était dirigé par le grandlouvetier. C'était la chasse de prédilection du Dauphin fils de Louis XIV, et pour laquelle il avait une écurie spéciale. La plus belle fut celle de Meudon, le 7 août 1699, où il fit une telle destruction de loups qu'il en purgea les environs de Paris.

La Volerie se composait du service du grand-fauconnier et du vol du Cabinet, ce dernier indépendant. Le grand-fauconnier dirigeait les neuf vols suivants : 2 vols pour milan; 1 vol pour héron ; 2 vols pour corneille ; 1 vol pour les champs, c'est-à-dire pour la perdrix; 1 vol pour rivière, c'est-à-dire pour le canard; 1 vol pour pie; 1 vol pour lièvre. Les oiseaux de chasse étaient le gerfaut, le tiercelet, le sacre, le faucon, le lanier, l'allet, l'autour, l'épervier, l'émerillon et le marot. Des lévriers et des épagneuls étaient attachés, les premiers au vol pour le héron, les seconds au vol de la perdrix.

Le capitaine du vol du Cabinet commandait à cinq vols pour corneille, pour pie, pour les champs, pour émerillon et pour lièvre.

Louis XIV et Louis XV goûtèrent peu ce genre de chasse, si à la mode jusqu'alors. Dangeau nous dit que Louis XIV prenait souvent le prétexte du mauvais temps pour ne pas aller voler.

LA VÉNERIE. b3o

u Au début du règne, quand le Roi volait, il était à cheval, ainsi que les daines qui l'accompagnaient. Plus tard, il allait à la volerie en calèche. En 1698, il abandonna au duc de Bourgogne la direction de la Volerie et plaça le grand fauconnier sous ses ordres. Le 24 avril de la même année, le Roi alla cependant voler dans la plaine du Vésinet, en compagnie du roi d'Angleterre et du prince de Galles. Madame, qui ne manquait aucune occasion, y était à cheval, ainsi que Mme la Duchesse. On prit un milan noir, et le Roi fit expédier une ordonnance de six cents écus pour le chef du vol ; il en donne autant tous les ans au premier milan noir qu'on prend devant lui. Autrefois, il donnait le cheval sur lequel il était monté et sa robe de chambre '. »

L'Electeur de Bavière, qui était passionné pour cette chasse, trouva magnifiques, en 1713, les équipages de la Volerie.

Dangeau mentionne aussi les accidents de chasse arrivés -aux princes et aux princesses : ils étaient fréquents'2.

Louis XIV, qui était prudent, en eut cependant trois à son avoir. Il se cassa le bras, à Fontainebleau, en 1666. Le 15 mars 1706, « à la fin de la chasse, le cerf étant aux abois, vint droit à la calèche du Roi, qui lui donna un coup de fouet; le cerf sauta entre les deux chevaux de derrière de la calèche. et emporta les rênes que le Roi tenait à la main ». Le 23 mars 1713, « un des chevaux de la calèche du Roi s'abattit dans une descente et dans un endroit assez dangereux; mais le Roi, qui est fort adroit et qui mène mieux. qu'homme du inonde, porta les trois autres chevaux du côté où il n'y avoit rien à craindre. Madame, dont la calèche suit toujours celle du Roi, dit qu'il auroit été en grand danger s'il eût été moins adroit ».

La princesse Palatine, mère du Régent, qui fut une intrépide chasseresse, courant tous les jours le loup ou le cerf, tomba vingt-quatre ou vingt-cinq fois. Elle écrit en 1683 :

Dans la. dernière chasse que nous avons suivie à Fontainebleau, il aurait pu m'arriver un grand malheur si, me souvenant à propos

1 Dangeau. [Mémoires, 16S8-1709-1713 .

2 Le Dauphin, intrépide chasseur de sangliers et surtout de loups, eut trois accidents ; le duc d"Orléans (le futur Régent) eut le bras démis.

de mes anciens sauts, je ne me fusse lestement élancée de mon cheval. Une biche effrayée par la chasse, et de plus par la rencontre d'un cavalier qui me précédait, s'élança droit sur moi avec une telle violence que, malgré tous mes efforts pour retenir mon cheval, je ne pus l'arrêter assez court pour éviter le choc de la bête, qui vint en bondissant frapper ma monture à la bouche, et brisa les branches, le mors et la bride. Mon cheval eut si peur, qu'il ne savait plus ce qu'il faisait; il soufflait comme un ours et se jeta de côté. Mais quand je vis qu'il ne tenait plus le mors, je lui tournai la bride dansla bouche, et m'élançant à terre, je le tins ferme jusqu'à ce que mes gens accourussent à mon aide. Si je n'avais pas fait cela si lestement, mon cheval m'aurait infailliblement cassé le col. Cette aventure a fait un tel bruit a la Cour, que, pendant deux jours, on n'a pas parlé d'autre chose. Ici, on transforme la moindre bagatelle en une grosse affaire.

En 1697, il lui arriva un accident plus grave, à Fresnes.

Je vais vous raconter, écrit-elle, ce qui m'est arrivé. Il y a un mois, je fus avec M. le Dauphin à la chasse du loup. 11 avait plu, le terrain était glissant. Nous avions cherché un loup durant deux heures, et, ne le trouvant pas, nous nous rendîmes dans une autre enceinte où nous comptions en trouver un. Au moment où noussuivions un sentier, il en part un presque devant mon cheval, qui s'emporte et se dresse sur ses deux pieds de derrière; il glisse et s'abat sur le côté droit, mon coude rencontre une grosse pierre et je me démis l'os.

L'accident le plus dramatique fut celui qui coûta la vie au duc de Berry. Il s'était déjà blessé trois fois, en 1704 et 1705 ; en 1712, il avait crevé un œil à Monsieur le Duc. En 171-4, il se blessa de nouveau et en mourut. Comme il chassait au bois, son cheval glissa des pieds de devant sur la terre humide. Il le retint avec force, et le cheval se releva si brusquement que le pommeau de la selle l'atteignit entre la poitrine et l'estomac; «. le même soir, rapporte la Palatine, il fit du sang, et défendit à son valet de chambre d'en parler », et le samedi il alla à la chasse. Ce même jour, un paysan qui avait vu le coup que le prince avait reçu, demanda à un des gens du Roi : « Comment se porte M. le duc de Berry? — Fort bien, répondit l'autre, car il court le loup aujourd'hui.. — Si cela est qu'il se porte bien, dit le paysan, il faut que les princes aient les os plus durs que nous autres paysans, car je lui vis recevoir un coup à la chasse, en relevant son cheval, dont trois paysans en seraient crevés. »

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