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LES PREMIERS TRAVAUX

Louis XIV avait voulu que les travaux des jardins et des eaux marchassent de pair avec les constructions. Ils commencent dès 1662. De ce côté, peu de chose existait. Sous Louis XIII, comme le montre le plan de Gomboust, le jardin entourant le Château du côté de l'ouest comprenait une dizaine de carrés de plates-bandes en arabesques, avec petits jets d'eau, et de parterres de gazon en grandes broderies, selon le style de la Renaissance italienne, exécutés en buis taillés, en espaces sablés et en pelouses de couleurs différentes. Il était l'œuvre de Jacques de Menours1, neveu et successeur de Jacques Boyceau.

Comme on le voit, le jardin avait peu d'importance, le parc acquis par Louis XIII ayant été disposé surtout pour la chasse. C'est en 1662 seulement que commencent les grands travaux de Le Nôtre, secondé par l'énergique volonté de Louis XIV, dont les ambitions de grandeur ne pouvaient

1 Batiffol, L'Origine du Château de Versailles {Revue de Paris, 15 juin 1909).

s'accommoder d'un espace si restreint et si pauvre d'eau. Pour construire « des terrasses, des bosquets, des escaliers élevés, des orangeries hautes comme des cathédrales, il fallut violenter la nature, amasser terrassements sur terrassements, détourner des rivières, fouiller la terre jusqu'à des proportions immenses, et forcer le site à se prêter aux combinaisons architecturales du nouvel art1 ».

A proprement parler, ce style n'était pas nouveau, puisqu'il venait d'Italie, mais il fut élargi et adapté à une fonction nouvelle. Il n'a pas manqué de critiques. Il faut bien dire qu'à cette époque le sentiment pur de la nature n'était pas en honneur; par eux-mêmes, les objets inanimés n'avaient ni àme, ni beauté propre; ils avaient, pour « l'honnête homme » du xvne siècle, l'importance accessoire d'un cadre ou d'un fond de tableau. Comme Taine le dit si justement, toute l'attention était occupée par le tableau luimême, c'est-à-dire par l'intrigue et le drame humain. Le paysage devait se conformer à cette conception, perdre ce qu'il pouvait avoir de « sauvage », s'humaniser, présenter l'aspect ordonné d'un salon, d'une galerie à colonnades, d'une grande cour de palais2.

Malgré cette subordination de la nature à l'architecture, bien moins frappante aujourd'hui que les profondes allées ombreuses ont remplacé les charmilles du temps (véritables murailles qui atteignaient jusqu'à 8 mètres), le jardin français, tel que Le Nôtre l'a créé, excite notre admiration, comme elle excitait celle des contemporains; on subit le charme de cette vaste étendue, de ces futaies immenses, si riches de tons quand l'automne les colore, de ces belles allées bordées de blanches statues, dont la symétrie contraste délicieusement avec des coins de bois ravissants, des endroits touffus, solitaires et comme perdus au fond des campagnes.

Et d'ailleurs, dans cet ordre qui paraît tout d'abord si

1 Cl. Riat, L'Art des Jardins (A. Picard et Kahn).

2 Taine, Voyage en Italie, t. Ier. — De cet esprit s'inspiraient les paysages de Claude Gelée et surtout du Poussin; ce sont des architectures destinées à plaire « à des gens de Cour qui veulent retrouver la Cour dans leurs terres ». Comme exemple de cette esthétique du temps, Taine compare l'île de Calypso dans Homère, « sauvage et rocheuse ». à celle du Fénelon (Télémaqae), arrangée pour le plaisir des yeux.

régulier, la variété n'est pas absente : allées, bosquets et parterres sont tous, quand on y regarde, de dessins différents. Les essences des arbres sont d'une diversité rare; les perspectives changent comme à l'infini, quand on s'engage en certains endroits; à défaut des allées sinueuses des jardins anglais, il y en a de circulaires qui donnent au promeneur la sensation de l'imprévu et le perdent dans une sorte de labyrinthe. Si l'ensemble est symétrique, les détails sont des plus variables. Ainsi, la disposition des plantations situées à droite et celles créées à gauche du Palais, par exemple le parterre du Nord et le parterre du Midi, ne se ressemblent nullement.

De plus en plus, les voyageurs du monde entier, quand ils visitent le Cbàteau de Versailles, se pressent sur la terrasse du parterre d'Eau qui domine le bassin de Latone. De ce point de vue unique dans son genre, « le vieux parc prend aux regards un air de splendeur extrême : il réjouit la vue par son développement normal, pondéré, harmonieux, où les divisions se correspondent sans dur parallélisme, où la raison ne fut pas assez absolue pour supprimer toute trace de fantaisie ; son dessin en est clair, facile à saisir. Ces taches blanches sur le fond vert des taillis, c'est Y Aphrodite de Gnide, la Vénus de Richelieu, la Vénus de Médicis, la Nymphe à la Coquille, tout ce peuple de divinités gracieuses, enfanté par une race si semblable à la nôtre1 ». Et tout au fond, après Y Apollon de Tubi, conduisant ses coursiers, se déploie la masse liquide du Grand-Canal, avec sa bordure d'arbres centenaires et qui semble se prolonger et se confondre avec l'horizon illimité.

L'idée géniale de Le Nôtre fut de ménager autour du Palais de vastes espaces libres. « A lui revient l'honneur d'avoir créé, en prolongement du Tapis-Vert et du Grand-Canal, cette admirable perspective s'étendant presque à l'infini, et d'avoir ainsi préparé ces prestigieux effets de lumière que produit l'embrasement général de la façade du Château aux derniers feux du soleil couchant, par les belles soirées d'été2. »

1 Cl. Riat, L'Art des Jardins.

2 GuilTrey, André Le Xostre. — Lecture faite à l'Institut de France, le 24 octobre 1908.

André Le Nôtre, né à Paris en 1613, fils du surintendant des jardins du Roi aux Tuileries, avait d'abord étudié la peinture dans l'atelier de Simon Vouet, où il connut Mignard, Le Brun et Le Sueur. Mais sa vocation le poussait vers la profession paternelle. Il travailla à Vaux-le-Vicomte, chez Fouquet, où Louis XIV le trouva avec Le Vau, Le Brun et La Quintinie. En 1678-79, il voyagea en Italie, où Louis XIV l'envoya chercher de nouvelles inspirations. Il dessina à Rome les jardins de la villa Ludovisi, ceux du Quirinal, du Vatican et de la villa Âlbani, qui le rendirent encore plus célèbre.

Le Nôtre eut constamment la faveur du Roi, qui aimait son caractère autant que son talent et qui l'anoblit. Sa bonhomie, ses reparties sans gêne étaient très goûtées1.

Un jour, raconte Dangeau, le Roi « le fit mettre dans une chaise roulante comme la sienne. Il le promena par tous les jardins, et M. Le Nôtre disait : « Ah ! mon pauvre père, si tu « vivais et que tu puisses voir un pauvre jardinier comme « ton fils se promener en chaise à côté du plus grand roi du <( monde, rien ne manquerait à ma joie ».

Le parterre d'Eau, par où nous allons commencer l'examen de l'œuvre de Le Nôtre, n'eut pas d'abord sa forme définitive, et les gravures du temps présentent des transformations successives. Ce furent, en premier lieu, quatre carrés de broderie analogues à ceux du plan de Gomboust ; puis, à partir de 1665, deux plates-bandes de gazon k contour irrégulier, brodées de buis et précédant un bassin de forme ronde qui dominait la demi-lune du Petit-Parc (^descente de Latone). Pour le moment, les pentes n'avaient pas d'escaliers.

De 1671 à 1674, d'autres transformations devaient suivre, et pendant trente années les travaux n'y cessèrent pas; mais, dès cette époque, Le Nôtre abandonnait le décor en broderie de gazon et de fleurs, et trouvait définitivement « dans la lumière et les reflets d'une grande surface liquide la vie et la beauté de ces larges espaces ». (A. Pératé.)

Le Brun voulait compléter par des statues de marbre les

1 II mourut en 1700, âgé de quatre-vingt-sept ans, et choyé jusqu'à sa dernière heure.

bordures des bassins, conformes à l'allégorie décorative du xviie siècle et imitées de l'Italien Bernin. Son plan comprenait quatre groupes en pyramide, plus vingt-quatre statues représentant les quatre Eléments, les quatre Parties du Momie, les quatre Parties de l'Année, les quatre Parties du Jour, les quatre Tempéraments et les quatre Poèmes. En outre, dans le milieu de la grande pièce d'eau, devait se dresser un rocher, le Parnasse avec Apollon, les Muses et Pégase s'élevant en faisant jaillir la fontaine Hippocrène, dont l'eau, tombant en nappe au devant de quatre ouvertures, laissait entrevoir au travers « le fleuve Hélicon, accompagné de ses nymphes assises ensemble sous le rocher1 ». Mais toutes ces œuvres, confiées aux meilleurs sculpteurs, reçurent une autre destination. On peut voir aujourd'hui ces statues le long des palissades du parterre du Nord et sur la haute bordure du bassin de Latone2.

En face de la demi-lune qui bordait le terrassement du parterre d'Eau commençait une longue allée centrale, qui sera plus tard élargie et nommée Y Allée- Roy aie (Tapis-Vert actuel). Elle allait aboutir à un vaste bassin, « le Grand-Rondeau », appelé aussi bassin des Cygnes, à cause des oiseaux que le Roi y avait fait mettre. Il deviendra le bassin d'Apollon et restera le plus grand de tous, tant que le bassin de Neptune ne sera pas creusé. Un ru assez important, qui traversait alors obliquement le bas du Parc, fut utilisé pour son alimentation. En 1663, le transport des terres y occupait régulièrement plus de quatre cents hommes.

La même année, Le Vau construisait la première Orangerie3. Elle fut bâtie de briques et de pierres, au midi du Château, sur une partie de l'endroit où sera constituée plus tard la grande terrasse dominant la grande Orangerie de

1 A. Pératé, Versailles. Le Parterre d'Eau (Revue rie l'Histoire de Versailles). — Les quatre groupes en pyramide devaient représenter quatre enlèvements, dont un seul, celui de Proserpine, de Girardou, est demeuré à Versailles (à la Colonnade).

2 Eutre autres : l'Air, de Le Hongre; l'Eau, de Legros ; le Point du Jour, de G. Marsy, etc.

3 Cette petite Orangerie, de Le Vau, est celle qu'on a longtemps attribuée à l'architecte Leinercier et qu'on a reproduite en gravure comme une Orangerie de Louis XIII. (De Nolhac, La Création de Versailles, notes.)

Mansart. Elle n'avait pas une étendue considérable. Elle s'étendait gracieusement sur onze arcades, entre deux escaliers d'une vingtaine de marches seulement, au-dessous d'un parterre, le long d'un petit bois situé sur la gauche.

En 1664, comme il résulte des Comptes des Bâtiments, on dispose à nouveau « les parterres du gazon » du coté des réservoirs (parterre du Nord), on trace des labyrinthes (peut-être le bosquet de V Etoile et le futur grand Labyrinthe), on plante une allée de quatre rangs de tilleuls le long de la clôture du Petit-Parc1, au couchant, puis une allée de chênes verts. Des milliers d'arbres, ifs, sapins, etc., transportés de Normandie et du château de Vaux, partie des dépouilles de Fouquet, furent mis en pépinière. En 1665, on creuse près de l'étang de Clagny, qui longe le chemin de Saint-Germain, un grand rondeau qui deviendra le bassin du Dragon ; on crée le « jardin bas », ou « nouveau parterre », au-dessous du parterre en broderies, avec un rondeau de forme ovale, futur parterre et bassin de Latone, ce qui occasionna des travaux considérables. En même temps finissait de s'élever la Ménagerie-, réunion de petites constructions, de volières, de cours destinées à abriter des animaux rares et devenir « le palais le plus magnifique que les animaux aient au monde ».

Avec cette première époque de constructions coïncida l'œuvre des premiers sculpteurs et décorateurs, placés sous la haute direction de Le Brun. Ces artistes étaient en même temps employés par Colbert aux travaux du Louvre. En 1666, Michel Anguier, Thibaut Poissant, Lerambert, Jacques Houzeau firent, pour une partie du « Jardin des Fleurs3 », des termes de pierre à double face, à l'imitation de ceux du château de Vaux.

Dès 1666, on voit poindre les noms des frères Marsy, de Baptiste Tubi et de Philippe Caffiéri, mais c'est pour quelques menus travaux intérieurs. Plus tard, ils apparaîtront avec plus d'éclat, au moment des grandes transformations de Versailles.

1 Voirie chapitre spécial consacré au Petit-Parc.

2 Voir le chapitre XV, Les Maisons royales.

3 Le Jardin des Fleurs ou le Fcr-à- Cheval fparterre de Latone).

o'i4 LE CHATEAU DE VERSAILLES.

Grâce aux Comptes des Bâtiments, nous sommes renseignés sur la valeur et le prix des commandes, ainsi que sur le nom des artistes. Dès 1665, de grandes statues de 7 pieds de haut sont commandées à Lerambert, à Philippe de Buyster ; ee sont des sujets mythologiques, des nymphes, des faunes et des satyres, le dieu Pan et un joueur de tambour, avec un petit Amour, etc. Elles furent placées autour du Grand-Rondeau (bassin d'Apollon) jusqu'en 1673, où elles émigrèrenl au Palais-Royal1. En même temps, Michel Anguier, Nicolas Legendre et Tubi donnaient des modèles de vases en cire pour être fondus en bronze2, et en 1666 paraît la première figure de plomb, « représentant un amour sur un cygne, pour mettre à un bassin de fontaine de Versailles ».

Toutes ces œuvres de décoration extérieure de la première époque du Château ne tardèrent pas à disparaître. Les changements de goût de Louis XIV, le désir bien royal d'avoir sans cesse du nouveau sous les yeux, la curiosité qui s'attachait aux œuvres de plus jeunes artistes, furent parmi les causes qui contribueront à ce résultat. « Ces sculptures, d'ail- j leurs, qui sont toutes de pierre, devront naturellement céder j la place, à mesure que s'élèvera le Versailles de marbre. Les ouvrages de la première heure seront comptés pour peu de chose, alors qu'on aura à peine assez d'espace pour ceux des maîtres qui s'annoncent, les Marsy, Tubi, Girardon, Legros, Desjardins, Coysevox et tant d'autres, qui vont, pendant trente ou quarante ans, travailler aux mêmes lieux pour le Roi3. »

Cependant, Le Nôtre poursuivait activement son œuvre et faisait, en 1666, travailler aux terrasses et descentes du futur bassin de Latone. Toutefois, ce qui manquait le plus, c'étaient les pièces d'eau qui jouaient un si grand rôle dans la conception de son œuvre, c'était le plaisant murmure des fontaines qui, dans les jardins d'Italie, accompagne et enchante le promeneur. Mais Louis XIV, qui demandait, coûte que coûte,

1 On peut les voir dans les anciennes estampes, celles de Lepautre entre autres.

2 Ces premiers fondeurs furent Ambroise Duval, Denis Prévost, François Picart. Le plombier s'appelait Pierre de la Haye.

3 De Nolbac, La Création de Versailles.

ce « contentement des fontaines », et qui avait fait ce miracle de volonté d'élever son palais sur une montagne de terres rapportées, allait permettre d'en accomplir un autre plus audacieux en transformant « le bourg du Val-de-Galie, lieu sans ressources ni rivières, en royaume enchanté des eaux ».

« En 1668, il n'y avait encore dans les bassins du Parc que quelques jets d'eau sans intérêt. Le service de ces jets était assuré par une pompe mue par un manège à deux chevaux et par trois moulins à vent, dont les arbres faisaient tourner des chaînes à godets. Ces machines élevaient l'eau de l'étang de Clagny. C'était là tout le service des eaux du Parc1. » Quoique rudimentaire encore, ses effets en furent très admirés dans la grande fête du 18 juillet de cette année, donnée par Louis XIV, deux mois après la paix d'Aix-la- Chapelle.

La création de nouveaux bassins et du parterre d'Eau nécessita de la part des ingénieurs du Roi de nouveaux travaux. Dès 1668, commencèrent les travaux d'adduction de l'eau de la Bièvre dans les réservoirs du Château. En même temps, fut augmenté le nombre des machines qui puisaient l'eau dans l'étang de Clagny; ce fut l'œuvre des Francine"2.

Ce furent eux qui, pour alimenter au gré du Roi les bassins voisins du Château (de la Sirène, de la cour de Marbre, du parterre du Midi), créèrent, sous la terrasse même, trois grands réservoirs recevant l'eau qui venait déjouer dans ces bassins supérieurs, et qui put être utilisée au jeu des bassins inférieurs. Ils furent exécutés en 1672.

Toutefois, l'étang de Clagny ne put suffire longtemps à donner toute l'eau nécessaire. Colbert fit élargir et créer sur le territoire de Glatigny et du Chesnay tout un système de drainage pour y ramener les eaux superficielles. En 1671, aux pompes existantes fut ajoutée la Grande-Pompe.

1 L.-A. Barbet, Les Grandes Eaux de Versailles, 1907. — Quelquesunes de ces installations mécaniques sont mentionnées par Mlle de Scudéry, dans la Promenade à Versailles, 1669. La Pompe avait été construite en 1665, avec une tour d'eau. Celle-ci, œuvre de Le Vau, était située sur l'emplacement de l'ancienne Préfecture de Seine-et-Oise, aujourd'hui annexe de l'Hôtel des Réservoirs.

; François Frauciui et son frère Pierre étaient fils du Florentin Thomas Francini, venu en France à la fin du xvie siècle.

o46 LE CHATEAU DE VERSAILLES.

Le Nôtre avait chargé de l'entretien des fontaines et du Parc, d'abord l'ingénieur Denis Jolly jusqu'en 1670, ensuite Claude Denis, fontainier, « demeurant au château royal de Versailles ». Les Denis devaient rester, de père en fils, au service des fontaines du Château presque jusqu'à la fin du règne de Louis XV.

En 1680, l'eau des étangs arriva à Versailles, et les pompes cessèrent leur service. Tous les réservoirs, sauf ceux sous la terrasse du Château, disparurent en 1684, pour laisser la place à l'aile du Nord qui allait être construite. Le réservoir de la grotte de Thétis fut remplacé par un autre, appelé le Château-d'Eau. Ce réservoir existe dans les bâtiments de la rue Colbert et alimentait les bassins qui dépendaient du réservoir de la grotte1, mais il est inutilisé actuellement.

L'étang de Clagny dut disparaître ; il fut comblé sous le règne de Louis XV par Gabriel, qui créa un nouveau quartier sur son emplacement (1736).

Il semble que l'année 1668 peut être considérée comme marquant les premiers travaux d'adduction de l'eau de la Bièvre, à Versailles, dont l'eau fut refoulée sur le plateau de Satory. En 1674, on adopta un plan de Franchie pour recueillir, par des rigoles, les eaux de pluie tombant sur ce plateau. Ces installations durèrent jusque vers 1688.

Mais ni l'étang de Clagny, ni la Bièvre ne pouvaient suffire pour procurer à Louis XIV, coûte que coûte, « le contentement des fontaines ». Colbert prêtait l'oreille aux propositions faites par des ingénieurs en renom. Le projet de Riquet, d'adduction de la Loire à Versailles, dut être abandonné2, après l'avis autorisé que le niveau de la Loire était plus bas que celui du parc de Versailles, donné par un homme très connu de son temps, mais qui semble avoir été oublié depuis. Dans son remarquable ouvrage, M. Barbet lui rend la justice qui lui est due. L'abbé Picard3 proposa des moyens moins grandioses, mais plus pratiques. Créateur <lu

1 L.-A. Barbet, Les Grandes Eaux de Versailles.

- Ibid. — Il eu fut de même d'un projet de Franciue pour détourner la Juine 'forêt d'Orléans).

Né à La Flèche en 1620, mort eu 1682. Il fut le plus grand astronome de sou temps. (Voir Barbet )

LES JARDINS ET LES EAUX. S ï 7

niveau à lunettes, il fut le véritable auteur des étangs artificiels qui devaient alimenter d'une manière régulière les eaux des jardins du Château.

En effectuant des nivellements, il remarqua que les mares des plateaux de Trappes et de Bois-d'Arcy, au-dessus de Saint-Cyr. étaient plus hautes que la superficie des réservoirs d«' Versailles. Il imagina alors le vaste plan des étangs artificiels1 recevant les eaux pluviales, pour qu'elles soient conduites au parc royal. Leur nombre fut augmenté sous la surintendance de Louvois, au moment où Louis XIV installait à Versailles sa résidence définitive. Le ministre voulut alors, avec la collaboration de Vauban (l'abbé Picard n'était plus là), détourner le cours de l'Eure2 dans les étangs nouvellement creusés. Malheureusement pour Versailles, l'entreprise devait avorter.

En 1681, commença, sous la direction des Liégeois Arnold de Ville et René Sualem, l'immense installation hydraulique connue dans le monde entier sous le nom de Machine de Marly. Tout cet ensemble de travaux fut revu par Vauban, sur l'ordre de Louvois, et amélioré par le grand ingénieur français. Les eaux de Marly arrivèrent à Versailles, dans les réservoirs de Montbauron, à la fin de 1685. Mais, presque aussitôt, l'on réserva l'eau de Seine pour le château de Marly, et les réservoirs de Montbauron furent utilisés pour recevoir les eaux des étangs supérieurs qui commençaient à arriver abondamment à Versailles.

Pour en revenir à l'année 1666, les rapports à Colbert de son agent Petit nous donnent les plus intéressants renseignements sur les premiers essais de la distribution des eaux et sur leurs effets, sur l'œuvre et sur les ouvriers. Un des plus importants par la masse est celui du rondeau où sera bientôt le Dragon, et qu'on appelle justement alors le bassin du Grand-Jet. Au bassin de l'Ovale (Latone), six jets secondaires sont groupés autour du jet central, et on se disposa a l'entourer de termes sculptés par Houzeau. Au bas du Parc, le grand bassin des Cygnes présente une infinité de jets d'eau

1 Les étangs de Trappes ou de Saint-Quentin, de Bois-d'Arcy. de Bois Robert, de Saclay, de Saint-Hubert, du Perray, etc..

- Entre Chartres et Maintenon.

qui, dit Félibien, « réunis ensemble, font une gerbe d'une hauteur et d'une grosseur extraordinaires ». On crée le bassin et la fontaine des jardins en terrasse sur le devant du Château, probablement le rondeau qui fera place au bassin de Latone.

En même temps que s'élargit Y Allée-Royale (Tapis-Vert), Louis XIV consulte l'Académie des Sciences pour savoir si un canal ne pouvait pas être creusé dans cette partie du Parc, et, sur sa réponse affirmative, les travaux commencèrent en 1668; mais le Canal complet, tel que nous le voyons aujourd'hui, ne sera exécuté qu'à partir de 1671.

Après les fêtes de 1668, quand l'ancien Château de Versailles va se transformer, le Parc n'est modifié ni dans ses dimensions, ni dans son plan, mais les bassins que nous connaissons vont recevoir les groupes magnifiques lançant dans toutes les directions des masses d'eau considérables, dont les bouillons1, toujours renouvelés, donnent la vie aux perspectives créées par Le Nôtre.

Déjà, en 1668, les artistes2 avaient les commandes des principaux groupes dessinés par Le Brun. Leurs sujets sont principalement tirés du mythe d'Apollon.

Le souvenir de la Fronde reste gravé au cœur du Roi. Apollon terrassant le serpent Python est pour lui le symbole figurant l'émeute vaincue.

Le bassin du Dragon, où le serpent est représenté percé de flèches, est l'un des premiers créés.

Et ce sera toujours le même thème, le plus favorable pour la flatterie. Le Roi est comparé à Apollon, le Dieu-Soleil. Au moment de la construction de la grotte de Thétis, Charles Perrault songe que Louis XIV ayant pris le soleil pour devise, « et la plupart des ornements de Versailles étant pris de la fable du Soleil et d'Apollon », il est séant de représenter

' Si. dès 1668, les principaux bassins sont en place, leurs effets d'eau ne se composent que de très modestes bouillons. Ce furent les humbles débuts des grandes eaux de Versailles que l'inauguration qu'en fit Louis XIV en avril 1666.

2 Gaspard et Balthazar Marsy entre autres : ils furent chargés des ligures de plomb et des ornements de sculpture pour les fontaines du Dragon, des Tritons, etc..

« Apollon qui va se coucher chez Téthys, après avoir fait le tour de la Terre, pour représenter que le Roi vient se reposer à Versailles, après avoir travaillé à faire du bien à tout le monde ». Ce symbolisme sera complété par la création du Char d'Apollon et du groupe de Latone. D'ailleurs, l'Olympe a envahi les jardins. Dieux et déesses, nymphes et satyres y mêlent partout la mythologie aux arbres et aux fontaines.

Pierre Francine fut l'ordonnateur de cette merveilleuse grotte de Thétis, à l'imitation des constructions en rocaille, dont la mode venait encore d'Italie.

Les rocailles furent l'œuvre de Delaunay, et Denis Jolly y ramena les eaux de manière à produire « les effets les plus variés et les plus inattendus ». Van Opstal fit la sculpture du devant de la grotte, ainsi que la figure du fleuve du fond1. Girardon, Regnaudin, Gilles Guérin et les Marsy préparèrent, pour en orner l'intérieur, différents groupes de marbre qui, dans la pensée de Charles Perrault, comme nous l'avons dit, devaient exalter Louis XIV sous les traits d'Apollon.

C'est le sujet que nous trouvons aujourd'hui dans le bosquet des Bains d'Apollon : « Apollon dans la grande niche du milieu, où les nymphes de Thétis le lavent et le baignent », tandis que dans les deux niches des côtés sont représentés « les quatre chevaux du Soleil, deux dans chaque niche, où ils sont pansés par des tritons ». Cette conception des frères Perrault fut agréée par le Roi, et Le Brun, après en avoir fait le dessin en grand, le donna à exécuter aux sculpteurs renommés. Toutefois, cette œuvre fut de quelques années postérieure à 1667, où la partie purement ornementale de la grotte existait seulement. Celle-ci devint à partir de cette époque la grande attraction, bientôt célèbre, du palais de Versailles, et les fêtes y furent nombreuses pendant la courte durée de son existence.

Cette « merveille » a été très exactement décrite par MIIfi de Scudéry, dans sa Promenade à Versailles.

Tout d'abord, étant dans les jardins, elle ne tarit pas d'admiration à la vue « de ces grands parterres, de tous ces

1 Voir les gravure? de Lepautre.

jets d'eau qu'on voit de tous les côtés, de cette gerbe prodigieuse qui est au canal des Cygnes, et qui, par cent aigrettes ramassées, fait un objet qu'on ne peut trouver en nul autre

lieu des vases de fleurs dont les balustrades des fossés et

des terrasses sont bordées. Une partie de ces vases sont en porcelaine, et les autres de bronze d'un travail admirable, principalement ceux, qui sont sur la balustrade du premier parterre, où l'on voit de petits enfants appuyés sur les anses des vases qui, avec une attention enfantine, semblent admirer les fleurs dont ils sont remplis ».

Après être passée par le bassin de la Sirène, qui a plusieurs figures dorées qui jettent de l'eau en abondance, et décrit la belle perspective que, de droite et de gaucbe, elle a sous les yeux, elle entre dans la Grotte, dont elle détaille tous les enchantements, s'informe comment elle est alimentée d'une si considérable quantité d'eau, voit ces réservoirs à balustrades qui contiennent des fleuves entiers, la Pompe, l'étang de Clagny, « ce paisible étang » d'où viennent ces torrents que l'art a entrepris d'élever pour le divertissement du Grand Roi. Elle parcourt ensuite, en passant de l'autre côté, le jardin de fleurs, à balustrade dorée, bordé de cyprès et d'arbustes différents, et rempli de mille espèces de fleurs... Ce jardin, aussi bien que tous les autres, a ses terrasses bordées de vases de cuivre peints en porcelaine. Au-dessous de cette terrasse à balustrade, est le jardin des orangers et des myrtes. « Nous fûmes, au sortir du jardin des Orangers, voir en passant le Labyrinthe1, et, entre des bois verts entrecoupés d'allées et de fontaines, gagner le haut de ce superbe jardin qu'on appelle le Fer-à-Cheval- à cause de sa figure... La terrasse qui règne au-dessus est un endroit admirable pour la vue, rien de trop loin, rien de trop près; elle est bordée d'arbustes sauvages, toujours verts. Et ce grand jardin en amphithéâtre, avec trois perrons magnifiques et trois rondeaux situés en triangle, a quelque chose de surprenant qu'on ne peut décrire. Tout y rit, tout y plaît, tout y porte à la joie et marque la grandeur du Maître... Et cette belle allée qui part de l'allée découverte, et qui va se rendre au canal des

1 II était sur l'emplacement du bosquet de la Reine. ■ Parterre de Latone.

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