PLAN DES JARDINS ET DU PETIT-PARC DE VERSAILLES
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LES JARDINS ET LES EAUX. OOo
Cygnes1, où cette merveilleuse gerbe d'eau fait un objet qui plaît infiniment... Ce magnifique jardin, aussi bien que les autres, a ses vases de fleurs sur ses terrasses, et la vue des bosquets qui sont à droite et à gauche, au delà, inspire l'amour et le plaisir à ceux qui en ont le cœur capable... » Ce que la « visiteuse » trouve de plus singulier dans ces jardins, «■ c'est qu'ils sont propres à toutes sortes de divertissements... Il est vrai qu'il y a des endroits pour des carrousels, et le Roi y en fit un où toute sa Cour parut avec éclat, et où il effaça tous ceux qui pouvaient effacer tout le reste du monde. Mais il y a d'autres endroits, dans ces mêmes jardins, aussi propres pour le moins à la solitude et à la rêverie d'un amant mélancolique... ».
Ce fut, après, le tour de la Ménagerie qui venait d'être inaugurée et qui n'avait pas encore l'importance qu'elle aura plus tard. Néanmoins, la curiosité était déjà vivement sollicitée, d'abord par la disposition du lieu (pavillon d'une symétrie particulière, ayant un escalier au milieu et un grand cabinet à huit faces, « avec un corridor à I'entour d'où l'on voit sept cours différentes remplies de toutes sortes d'oiseaux et d'animaux rares »), ensuite par la variété des volatiles et des quadrupèdes, « poules d'Egypte, que ceux qui les montrent appellent des demoiselles, à cause de leur bonne grâce et de leur beauté... pélicans, oies d'Inde, canes maritimes, éléphants, gazelles, marmottes et civettes, et un certain animal appelé chapas, plus beau et mieux marqueté qu'un tigre, doux et flatteur comme un chien ».
Enfin, quand elle arrive avec sa « belle Etrangère » devant la Grotte, l'admiration redouble. « Comme elle a trois grandes arcades, qu'elle est ornée de basses-tailles, la belle Etrangère l'eût prise pour un magnifique arc de triomphe, si elle n'eût pas remarqué que les arcades étaient fermées par des portes à jour toutes dorées, d'un travail admirable, avec un soleil à celle du milieu. La seule chose qui lui fit connaître d'aussi loin que c'était une grotte, fut un long rang de coquilles dorées, qui règne au haut des arcades. Mais lorsque les portes s'ouvrirent et que toutes ces personnes aperçurent la merveilleuse beauté de cette grotte, elles dirent cent choses ingé-
1 Bassin d'Apollon.
nieuses pour marquer leur admiration Cette grotte est
très magnifique, grande, spacieuse1, ayant trois enfoncements dont les diverses beautés ont pourtant du rapport entre elles. Le soleil est encore représenté en haut de la grotte, comme un astre dominant en tous lieux. Tous les ornements que l'architecture peut recevoir y paraissent formés par des coquillages, du moins ceux qui peuvent convenir aux eaux, comme des poissons ou des oiseaux aquatiques, vrais ou fabuleux. On voit aussi, en divers endroits, des masques et des trophées d'armes, industrieusement formés de coquillages et de nacres de diverses couleurs, dont la nuance et la variété, jointes à une juste symétrie, font mille objets très nouveaux et très surprenants et des arabesques qui plaisent infiniment. On voit à toutes les encoignures de grandes coquilles de marbre jaspé, d'où l'eau s'épanche avec une abondance extrême. Neptune est représenté dans l'enfoncement du haut de la grotte, tenant une urne renversée, d'où il sort une si grande quantité d'eau, qu'il s'en forme une grande nappe de cristal mobile qui occupe toute la largeur de la grotte, et, par sa beauté comme par son murmure, remplit l'esprit d'étonnement et d'admiration. On voit encore des Tritons et des Néréides en divers endroits, formés de nacres et d'autres coquillages qui jettent de l'eau abondamment et qui portent pour tribut à Neptune des oiseaux ou des poissons de leur empire.
« A l'entrée de la grotte, paraît une table de marbre rouge; il est vrai qu'elle devient bientôt une table d'eau par un jet d'une grosseur prodigieuse qui part avec tant d'impétuosité qu'on dirait qu'il va percer le haut de la grotte et monter
jusques au ciel » Et plus loin : « On voit quatre chandeliers
aquatiques, s'il est permis de les nommer ainsi, qui sont d'une invention admirable ; ils ont, au lieu de lumière, chacun six branches dorées en figure d'algue marine, qui jettent de l'eau en abondance et dont les jets, se croisant, font un objet merveilleux et nouveau. Au-dessus des deux coquilles de marbre jaspé, qu'on voit en entrant, parait le chiffre du ltoi sur un fond de coquillage gris de lin, formé de petites coquilles de nacre qui semblent des perles; la couronne fer-
1 Elle avait, à l'intérieur, 18 mètres de long sur 13 1/2 de large.
mée, qui est au-dessus du chiffre, est ornée de fleurs de lis de nacre, entremêlées d'ambre, qui semble de l'or. Plusieurs miroirs, enchâssés dans des coquillages, multiplient encore tous ces beaux objets, et mille oiseaux de relief, parfaitement imités, trompent les yeux pendant que les oreilles sont agréablement trompées; car, par une invention toute nouvelle, il y a des orgues1 cachés et placés de telle sorte qu'un écho de la grotte leur répond d'un côté à l'autre, mais si naturellement et si nettement que, tant que cette harmonie dure, on croit effectivement être au milieu d'un bocage où mille oiseaux se répondent, et cette musique champêtre, mêlée au murmure des eaux, fait un effet qu'on ne peut exprimer »
La même année 1668, en automne, des personnages de marque dans « la république des Lettres » visitèrent les beautés nouvelles de Versailles. La Fontaine vint lire à ses amis, Racine, Molière et Boileau, son roman de Psyché, dans la grotte de Tlïétis. Après avoir décrit en prose les trois portes grillées du Bruxellois Van Opstal, « Polyphile » (La Fontaine) décrit aussi longuement la grotte :
Le dedans de la grotte est tel que les regards,
Incertains de leur choix, courent de toutes parts...
La voûte et le palais sont d'un rare assemblage;
Les cailloux que la mer pousse sur son rivage,
Ou qu'enferme en son sein le terrestre élément,
Différents en couleur, font maint compartiment.
Par-dessus six piliers d'une égale structure,
Six masques de rocaille, à grotesque figure,
Songes de l'art, démons bizarrement forgés,
Au-dessus d'une niche en face sont rangés.
De mille raretés la niche est toute pleine :
D'un côté un Triton, de l'autre une Sirène,
Ont chacun une conque en leurs mains de rocher;
Leur souffle pousse un jet qui va loin s'épancher.
Au haut de chaque niche un bassin répand l'onde;
Le masque !a vomit de sa gorge profonde;
Elle retombe en nappe, et compose un tissu
Qu'un autre bassin rend sitôt qu'il l'a reçu.
Le bruit, l'éclat de l'eau, sa blancheur transparente,
D'un voile de cristal alors peu différente,
1 En réalité, il y avait un orgue hydraulique dont l'harmonie imitait le ramage et le gazouillement des oiseaux.
Font goûter un plaisir de cent plaisirs mêlé. Quand l'eau cesse, et qu'on voit son cristal écoulé. La nacre et le corail en réparent l'absence : Morceaux pétrifiés, coquillage, croissance, Caprices inûnis du hasard et des eaux.
Reparaissent aux yeux, plus brillants et plus beaux. Dans le fond de la grotte, une arcade est remplie De marbres à qui l'art a su donner la vie. Le dieu de ces rochers, sur une urne penché, Garde un morne repos, en son antre couché. L'urne verse un torrent; tout l'antre s'en abreuve; L'eau retombe en glacis et fait un large fleuve.
Ces marbres, ces groupes, dont ne parle pas Mlle de Scudéry dans son exacte description, et qui sont l'Apollon et les Nymphes de Girardon. de Kegnaudin et de Tubi, les chevaux du Soleil de Gilles Guérin et des Marsy, La Fontaine les connaissait, et il les a décrits comme s'il les avait vus en place; on sait qu'ils ne furent posés que plus tard.
Quand le Soleil est las et qu'il a fait sa tâche,
Il descend chez Téthys, et prend quelque relâche.
Ce dieu, se reposant sous ces voûtes humides, Est assis au milieu d'un chœur de Néréides. Doris verse de l'eau sur la main qu'il lui tend ; Chloé dans un bassin reçoit l'eau qu'il répand; A lui laver les pieds. Mélicerte s'applique; Delptiine entre ses bras tient un vase à l'antique; Chimène auprès du dieu pousse en vain des soupirs.
Les coursiers de Phébus, aux flambantes narines, Respirent l'ambroisie en des grottes voisines. Les Tritons en ont soin : l'ouvrage est si parfait Qu'ils semblent panteler du chemin qu'ils ont fait.
Racine (Acanthe) avait entraîné ses compagnons dans les jardins. Ils admirent la Ménagerie, l'Orangerie, cette longue suite de beautés toutes différentes qu'on découvre du haut du Fer-à-Cheval, et La Fontaine note en vers leurs impressions :
Là, dans des chars dorés, le Prince avec sa Cour Va goûter la fraîcheur sur le déclin du jour
Il peint le Fer-à-Cheval et le bassin de Latone, les nobles sphinx de Lerambert :
En face d'un parterre au palais opposé
Est un amphithéâtre en rampes divisé.
La descente en est douce et presque imperceptible;
Elles vont vers leur fin d'une pente insensible.
D'arbrisseaux toujours verts les bords en sont ornés :
Le mvrte. par qui sont les amants couronnés,
Y range son feuillage en globe, en pyramide.
Tel jadis le taillaient les ministres d'Armide.
Au haut de chaque rampe, un sphinx aux larges flancs
Se laisse entortiller de fleurs par les enfanls.
Au bas de ce degré, Latone et ses gémeaux De gens dur? et grossiers fait de vils animaux.
A l'entour de ce lieu, pour comble de beautés, Une troupe immobile et sans pieds se repose, Nymphes, héros et dieux de la métamorphose, Termes1, de qui le sort semblerait ennuyeux S'ils n'étaient enchantés par l'aspect de ces lieux. Deux parterres ensuite entretiennent la vue. Tous deux ont Leurs fleurons d'herbe tendre et menue; Tous deux ont un bassin qui lance ses trésors
Ensuite, il décrit l'Allée-Royale, « aussi large que belle », le Rondeau, où sera bientôt le Char d'Apollon :
Phébus, sortant de Tonde, A quitté de Téthys la demeure profonde.
Toute cette belle nature arrangée plaît infiniment au poète, et il la décrit avec ses parterres, ses ifs taillés, ses eaux et son canal :
Jamais on n'a trouvé ces rives sans zéphyrs : Flore s'y rafraîchit au vent de leurs soupirs. Les nymphes d'alentour souvent dans les nuits sombres S'y vont baigner en troupe à la faveur des ombres. Les lieux que j'ai dépeints, le canal, le rond d'eau, Parterre d'un dessin agréable et nouveau, Amphithéâtres, jets, tous au palais répondent, Sans que de tant d'objets les beautés se confondent. Heureux ceux de qui l'art a ces traits inventés!
1 Les termes de Thibaut Poissant.
o60 LE CHATEAU DE VERSAILLES.
Et voici enfin des vers tout à fait de la bonne veine :
On ne connaissait point autrefois ces beautés. Tous parcs étaient vergers du temps de nos ancêtres; Tous vergers sont faits parcs; le savoir de ces maîtres Change en jardins royaux ceux des simples bourgeois, Gomme en jardins des dieux il change ceux des rois'.
Dans la même année 1668-1669, Claude Perrault fit l'Alléed'Eau, avec la Cascade et la Pyramide2, décorées de plombs dorés. L'allée fut bordée d'ifs plantés dans des vases de cuivre et de fontaines ornées de groupes d'enfants en bronze, fondus par Duval, le fondeur le plus célèbre avant les Keller. Si l'on veut juger de l'effet de cette allée splendide, comprise entre les bassins de la Sirène et du Dragon, de ses fontaines et de ses eaux, il faut voir la gravure de Silvestre; il est impossible, croyons-nous, de pousser plus loin l'élégance d'une décoration, qu'on essayerait vainement de décrire. On élargit la Grande-Allée ou Allée-Royale, et on la borda d'ifs, de vases et de statues de marbre (1674-87). Le Nôtre y planta de grands arbres venus de Compiègne, ce qui ne s'était encore jamais vu ; aussi, en parlant de ce fait et des nombreux orangers plantés en terre, le Mercure était-il autorisé à dire que Le Notre faisait a des miracles de ces superbes jardins3 ».
A la même époque, Gaspard et Balthazar Marsy commencèrent les figures du bassin de Latone, et Tubi, le groupe du Char d'Apollon ou du Soleil (1668-70), la divinité symbolique qui allait occuper la première place dans ce nouvel Olympe4.