‹ Le château de Versailles et ses dépendancesChapitre 131 sur 166 · DESCRIPTION DES JARDINS · texte numérisé non relu

DESCRIPTION DES JARDINS

0 Versailles, cité des Eaux, jardin des Rois! Henri de Régnier.

Les jardins de Versailles sont, sans contredit, la merveille de Louis XIV. Plus encore que dans le Château, il y goûta « les joies de sa vie. Il y fut le créateur. 11 y créa à rencontre

de Dieu1 ».

Tout porte ici l'empreinte de sa volonté, à commencer par ce miracle d'avoir transformé un lieu boisé, marécageux, sans sources ni rivières, en royaume enchanté des eaux. Non seulement l'ordonnance générale a été respectée, mais basons et bosquets, marbres et bronzes, tout s'y trouve a la place marquée par le Grand Roi et ses collaborateurs immédiats, Le Brun, Le Nôtre et Mansart.

Les -uides qui conduisent les visiteurs dans les salles du Château5 ne manquent jamais d'attirer leurs regards sur le spectacle prestigieux qui se déroule des fenêtres de la galerie des Glaces. De ce belvédère, au premier plan, l'immense parterre d'Eau semble couché aux pieds de la demeure du Roi-Soleil, avec ses deux bassins parallèles où se mire, quand le ciel est limpide, sa blanche architecture, ses margelles de marbre où s'accoudent les divinités des eaux vêtues de bronze; tout autour, et se prolongeant à l'infini, les statues de marbre ressortant dans la verdure, sorte de vaste musée de la sculpture française pendant deux siècles ; les arbres

i Lavisse, Histoire de France, t. VII Hachette).

séculaires, dont les magnifiques frondaisons d'automne sont la joie des yeux et les délices des peintres, le Tapis-Vert continué par le Grand-Canal jusqu'à l'horizon illimité, le magnifique cadre circulaire des collines boisées qui semble séparer Versailles du reste du monde, ce splendide isolement que Louis XIV a voulu et que l'on constate également du côté de la ville ', cet ensemble est, au témoignage de tous les voyageurs, unique dans son genre.

Nous allons commencer cette visite des jardins par la partie qui s'offre la première aux regards, de la terrasse du Château, et qui semble en commander l'ordonnance : le parterre d'Eau. Admirons tout d'abord les deux vases de marbre colossaux, aux anses en tête de bélier, qui ornent le degré supérieur. Celui du nord est de Coysevox, et ses bas-reliefs représentent la défaite des Turcs à Saint-Gothard, en Hongrie, et la prééminence de la France reconnue par l'Espagne. Celui du sud est de Tubi, et représente des allégories à la paix d'Aix-la-Chapelle et au traité de Nimègue (1678-1679).

Nous avons vu que le parterre d'Eau, après plusieurs changements, ne fut définitif qu'en 1684. Ses deux grands bassins sont bordés d'une tablette de marbre blanc entourée de gazon. Les margelles supportent des bronzes superbes, « le plus important ensemble qui existe dans le monde ». Tout le long, sont, de chaque côté, quatre statues couchées, quatre groupes de nymphes et quatre groupes d'enfants représentant des Amours et des Génies, debout, au coin de la pièce d'eau. Toutes ces statues furent fondues parles frères Keller, originaires de Zurich, dans les ateliers de l'Arsenal de Paris.

Les sculpteurs durent subordonner scrupuleusement leurs travaux à la conception de l'ensemble. Ainsi le voulut le grand ordonnateur de l'œuvre, Le Brun : tous les croquis destinés à ses collaborateurs étaient de sa main. Quand le Roi les avait approuvés, ils étaient remis aux artistes chargés d'exécuter, après une maquette préalable, le modèle définitif.

1 Quand on est dans la cour de Marbre, ou mieux, dans la cour Royale, et, mieux encore, dans la chambre de Louis XIV. Cet effet a été gâté malheureusement parla construction du nouvel Hôtel de Ville.

Il y eut ainsi unité d'exécution, mais non pas impersonnalité. Il suffit de voir, au bassin du midi, la Loire et le Loiret, de Regnaudin, et, mieux encore, le Rhône et la Saune, de Tubi, près des degrés de Latone. Si, au bassin du nord, la Marne ei la Seine, de Le Hongre, paraissent un peu figées, la Garonne et la Dordogne, de Coysevox, sont pleines de vie. h&Garonne, superbement accoudée sur son urne, la bouche ouverte. « rit spirituellement à quelques visions dans l'espace . tandis que la Dordogne, avec ses urnes jumelles symbolisant les deux sources (la Dore et la Dogne . regarde avec ravissement vers le ciel * ».

Les Nymphes du parterre d'Eau, avec leurs petits Amours, ont été modelés, au midi, par Le Hongre et Raon, au nord, par Legros et Magnier ; le motif, varié seulement dans l'expression, reste le même : ce sont les génies de l'Eau, de l'Air et de la Terre. Les groupes d'enfants sont dus à Legros, Poultier, Van Clève et Lespingola. Toutes ces figures sont d'un dessin exquis. Ces nymphes et ces enfants qui jouent avec tant de calme, d'attitude si digne et de gestes si mesurés, portent la marque parfaite de l'art le plus pur du xvne siècle. où la raison, comme en toutes les autres œuvres, domine, el tout le parterre est égayé de toute cette « enfance » qui se mire dans les eaux, que Louis XIV voulait voir répandre partout, mais que nous ne retrouvons avec une telle abondance que dans la frise du salon de l'OEil-de-Bœuf.

A ce groupe imposant d'enfants rangés le long des margelles, n'oublions pas de rattacher ces deux génies ailés en bronze, portés sur des sphinx de marbre, et qui immortalisent les noms des sculpteurs Jacques Sarrazin et Lerambert, son élève ; ils sont rangés à l'entrée du parterre du Midi2. Ils furent d'abord placés au-dessus des degrés de Latone.

A la tète du degré conduisant au parterre du Nord sont Les deux figures accroupies de YArrotino et de la Vénus pudique, deux bronzes célèbres, d'une patine superbe. L'Arrotino (de Rémouleur) est la copie d'un antique des Uflîzi de Florence. Il représentait, aux yeux des contemporains de Louis XIV. un

1 De Xolhac, Les Jardins de Versailles.

s Sarrazin les modela et Duval les fondit en 1670. Lerambert sculpta les sphinx de marbre, qui furent tout d'abord dores.

personnage de Tacite, Milieus, affranchi de Scévinus, aiguisant pour son maître le couteau de sacrifice avec lequel celui-ci veut immoler Néron. Le marbre original de la Vénus pudique est au Louvre. Celle du parterre d'Eau date de 1686; elle est l'œuvre de Coysevox, qui, selon sa manière, a imité l'antique plus qu'il ne l'a copié. Elle est exquise de grâce harmonieuse, et sur le bronze, d'un beau vert sombre, la chair semble palpiter. A ses pieds est une tortue, « symbole du devoir féminin », les femmes vertueuses devant être aussi retirées dans leurs maisons que cet animal l'est dans son écaille1.

A remarquer, tant par la matière que par la variété d'invention, la série des vases en bordure le long du parterre d'Eau, surtout les petits vases de bronze, œuvre de Claude lïallin, orfèvre du Roi. Avant de quitter ce parterre, l'œil s'arrête sur deux « cabinets de verdure à l'italienne » : à gauche, la fontaine du Point-du-Jour- ; à droite, la fontaine de Diane, avec leur entourage. Chacun d'eux renferme un bassin, de forme carrée, décoré de groupes d'animaux et de statues de marbre. Au cabinet du Point-du- Jour, Houzeau a représenté un tigre terrassant un ours et un limier abattant un cerf, d'une exécution pleine de vie. Tout près, sont trois statues de marbre : celle de Gaspard Marsy, le i'oint-du-Jour, qui a donné son nom à ce cabinet d'animaux (sa main gauche se lève pour indiquer l'aurore); le Printemps, de Magnier, et Y Eau, de Legros; les deux dernières faisaient partie de cette série de marbres dont Le Brun avait reçu la commande de Colbert pour les méandres projetés du parterre d'Eau. Le cabinet ou fontaine de Diane est situé, au point de descente le long du parterre du Nord, vers l'ancien bosquet des Trois- Fontaines. Van Clève y a représenté deux groupes d'animaux en bronze : un lion terrassant un sanglier et un lion terrassant un loup, d'une allure passionnée.

Tout autour du bassin, dans une situation parallèle à celui

1 De Nolhac, Les Jardins de Versait tes.

- Pies de celle-ci, eu haut de la rampe qui descend à l'Orangerie, est uue copie de la Cléopdtre ou Ariane du Yaticnu. Vau[Clève la copia à Kome.

du midi, sont trois gracieuses statues : l'Air., de Le Hongre, portant ù la main un caméléon, animal symbolique « qui ne vit que d'air », déesse gracieuse a la robe flottante et qui regarde le ciel : à ses pieds, l'aigle, roi des airs, semble la contempler; — la Diane chasseresse, qui représente l'heure du soir, de Desjardins : « elle a le croissant des nuits dans ses cheveux, en couronne »; c'est une œuvre rare et des plus vivantes; — la Vénus tranquille, de G. Marsy. d'un art délicat et souple, « qui regarde tendrement le Cupidon qui est à ses pieds1 ».

A la suite, le long des palissades du parterre du Nord, sous le dôme des marronniers centenaires, se dressent sur leurs piédestaux toute une rangée de statues, puis des deux côtés de la Pyramide, de Girardon, enfin le long des rampes de Latone et des allées du Tapis- Vert. Après la Vénus de Marsy, en descendant l'allée des Trois-Fontaines, sont : Y Europe, de Mazeline, très élégante dans sa tenue guerrière, en qui on a voulu voir une image de Mme de Montespan; — Y Afrique (commencée par Sibrayque et finie par J. Cornu, de Dieppe) ; elle a pour coiffure la peau d'une tète d'éléphant; elle tient dans ses doigts une défense d'ivoire, à ses pieds est un lion couché; — la Nuit (de Raon), nue jusqu'à la ceinture, aux cheveux couronnés de pavots, relève sa robe semée d'étoiles; à ses pieds est un oiseau des ténèbres; elle tient un falot d'où s'échappe une flamme; — la Terre (de Masson), avec une corne d'abondance, symbole de fécondité; — le Poème pastoral (de P. Granier"), « jeune femme de grâce ingénue, couronnée de fleurs, se prépare à jouer de la syrinx et tient aussi son bâton de bergère ».

Dans le carrefour de Yallée de Cérès et de celle des Trois- Fontaines, est rangée en hémicycle une assemblée de termes, d'une grandeur imposante; ce sont des orateurs et des sages de l'antiquité, aux graves figures : Isocrate, le maître de Démosthène; Apollonius, précepteur de l'empereur Marc- Aurèle; Théophraste, « le parleur divin, qui tient dans sa main des pavots, car il était l'ennemi du sommeil, disant

Voir, pour la description du Parc, le petit volume de A. et M. Masson, Le Parc de Versailles; Emplacement et reproduction de tous les vases, groupes, statues, etc. (Versailles. L. Bernard).

que la plus folle dépense que l'on puisse faire est celle du temps J » ; Lysias (de Dedieu), d'une maîtrise supérieure ; enfin, Ulysse, tenant à la main la fleur que lui donna Mercure et qui fut un talisman contre les enchantements de Circé.

Ensuite, dans l'allée qui va aboutir au Château en passant par la Pyramide, la série des statues continue; ce sont successivement : Y Automne, de Regnaudin; c'est un Bacchus jeune, un peu lourd; Y Amérique, de Guérin, avec, à ses pieds, une tête de « visage pâle » ; Y Eté ou Cérès, de Hutinot, et Y Hiver, de Girardon, un des chefs-d'œuvre du célèbre Troyen, dont l'effet est saisissant quand il se détache sur un fond de bois dépouillés de leur magnifique frondaison. Il est aussi le symbole de l'âge, « qui n'a désormais que les souvenirs sans espoir et s'achemine vers le tombeau2 ».

Dans un enfoncement, de chaque côté de l'Allée-d'Eau, sont deux des vingt-quatre figures que Le Brun avait dessinées pour le parterre d'Eau : le Colérique, de Houzeau, qui semble lever le poing sur un adversaire et exciter un lion, et le Sanguin, de Jouvenet, couronné de grappes de raisins et jouant de la flûte. Ensuite, quatre autres statues bordent la palissade qui va vers le Château; ce sont : le Poème satirique, de Ch. Buyster, satyre à la figure malicieuse, s'appuyant sur un tronc d'arbre ; l'Asie, de Roger, avec un vase de parfums (les nards de l'Arabie) pour symbole et un turban à ses pieds; le Flegmatique, de Lespagnandel, les bras croisés, une tortue près de lui ; enfin, le Poème héroïque, de Drouilly, éphèbe habillé à la romaine, en qui on a voulu voir Louis XIV.

Vu du parterre d'Eau, le parterre du Mord, qui a conservé très exactement le dessin de Le Nôtre, offre un aspect des plus agréables à l'oeil avec ses bordures de buis encaissant la terre rapportée où s'épanouissent, à la belle saison, les fleurs multicolores ordonnées avec un goût parfait, et qui passent l'hiver dans les serres a. Les arbustes fleuris, surtout les lilas roses, y font au printemps une harmonie charmante,

1 De Nolhac, Les Jardins de Versailles. - lbid.

3 L'entretien de ces parterres fait grand honneur au chef jardinier, M. Bellair.

très goûtée des peintres. Au centre, sont les deux bassins des Couronnes, ornés chacun d'un groupe de quatre Tritons et Sirènes.

La fontaine de la Pyramide, dessinée par Claude Perrault.. fut empruntée dans ses lignes générales à l'art italien, mais l'exécution, qui est du grand artiste Girardon, est de style bien français. La mesure, l'élégance, l'invention des morceaux, qui tous répondent à l'idée principale, font un chefd'œuvre de ce petit monument. Dans ses quatre vasques superposées, elle présente des types de « la flore, de la faune et des dieux de la mer, que les eaux caressent en cascades. Le plomb, jadis entièrement doré, fut travaillé comme en orfèvrerie ». Mise en place en 1669, elle fut restaurée en 18-22.

Au-dessous de la Pyramide est le bassin carré appelé la Cascade, ou le Bain des Nymphes de Diane, œuvre du même Girardon; chef-d'œuvre aussi, peut-on dire, par la beauté de ses bas-reliefs représentant « onze nymphes chastement nues », avec leur patine de plomb dédoré, d'une grâce charmante.

V Allée- d'Eau, appelée communément Vallée des Marmousets, fut encore une conception de Claude Perrault; commencée en 1676, elle fut définitivement achevée en 1688. Elle comprend vingt-deux petits bassins en marbre blanc enfermés dans les plates-bandes de gazon qui la bordent et se faisant face. Chacun de ces bassins est orné d'un groupe en bronze, composé de trois enfants qui supportent une cuvette en marbre du Languedoc : petits Tritons, Satyres, Termes et Amours, toute cette « enfance » joue et rit sous les hautes branches des marronniers centenaires, ayant en main coquilles ou fruits, tambours de basque, flûtes et flageolets; ceux-ci ont sur la tête des corbeilles, ceux-là s'ébattent avec des poissons, d'autres portent les attributs de la chasse, enfin « des jeunes filles » jouent avec un perdreau. Ces groupes d'une vie intense, où l'exécution, d'après les dessins de Le Brun, a su rester originale, sont dus au ciseau de Legros, de Le Hongre et de Lerambert.

La décoration de l'allée était complétée par des vases de cuivre, nous dit Félibien, peints et dorés, et remplis de petits arbrisseaux verts qui ont disparu. Les Marmousets étaient

d'abord de plomb; on les fit en bronze en 1688. A cette époque, furent ajoutés les groupes voisins du bassin du Dragon, œuvres de Mazeline et de Buirette, en contre-bas de l'allée, en éventail; ils sont d'une exécution moins parfaite.

Le bassin du Dragon termine l'Allée-d'Eau, ouverte par la Pyramide, et précède le bassin colossal de Neptune. Le Dragon, c'est la bête mythologique, le serpent Python qui fut tué par Apollon. C'est encore une allégorie1. Il est représenté les ailes éployées, la tète renversée, la gueule ouverte, les griffes en dehors, prêt à s'élancer sur les dauphins qui l'entourent, suivis déjeunes enfants d'une grâce exquise, montés sur des cygnes et fuyant apeurés; l'un d'eux a lancé une flèche dans la poitrine du monstre. Tout le groupe, en plomb doré à son origine, était l'œuvre de Gaspard Marsy; elle a été détruite depuis longtemps. L'œuvre que nous voyons aujourd'hui est une restitution un peu réduite, due au sculpteur Tony Noël, qui la termina en 1889. au moment des fêtes du centenaire des Etats généraux2.

Le bassin de Neptune [appelé aussi d'abord les Grandes-Cascades)3, inspiré par Louis XIV, dessiné par Le Nôtre et surveillé par Mansart pour la construction, fut établi de 1679 à 1684. C'est la plus grandiose décoration de plomb qui existe au monde. Vaste hémicycle, « sorte de théâtre à l'antique, mais dont les bancs seraient en gazon et le parterre une nappe liquide... », avec, en guise de lampions, « une prodigieuse rampe de jets d'eau, au nombre de quarante-quatre, dont la moitié s'échappent de grands vases de plomb superbement ornés; et tous montent à une même hauteur de 20 mètres, tandis que des cascades en éventail retombent sur le bassin, d'où jaillissent six grandes gerbes4 ».

Le bassin est bordé par une tablette de 160 mètres de longueur, supportant vingt-deux vases de plomb richement ornés. Au milieu de l'immense mur de soutènement est le

1 Les contemporains y voyaient Louis XIV terrassant la rébellion lia Fronde).

- Le 5 mai 1889, les eaux du Dragon et de Xeplune jouèrent devant le président Carnot. Voir le tableau de Roll dans la salle du Sacre.)

Voir l'étude d'Alfred Leclerc. ancien architecte du Palais de Versailles, publiée dans Versailles Illustré.

« A. Pératé, Versaiftës.

groupe principal, Neptune rt Amphitrite, assis dans une grande conque, entourés de Néréides, de Tritons et d'animaux marins. Neptune brandit son trident, tandis qu'Amphitrite reçoit d'une naïade une branche de corail représentant « les richesses de la mer ». Ce groupe colossal, dû à Sigisbert Adam, date de 1740, époque à laquelle toute la décoration sculpturale fut placée. A gauche, est le Protée de Bouchardon, assis sur une licorne marine; à droite, l'Océan, étendu sur un monstre marin, par J.-B. Lemoyne. Aux deux extrémités du bassin, nous retrouvons Bouchardon avec deux dragons géants, chevauchés par deux Amours espiègles, d'une grâce adorable.

Deux statues et un groupe en marbre décorent le pourtour du bassin opposé à celui de l'Allée-d'Eau : Faustine, femme de Marc-Aurèle; Bérénice, l'héroïne de Racine; au centre, le groupe de la Renommée du Roi. allégorique : la jeune Renommée foule aux pieds l'Envie1. 11 fut exécuté à Rome, d'après les dessins de Le Brun, et achevé en 1686. C'est l'œuvre de Domenico Guidi. On remarque, parmi les trophées du socle, les médaillons d'Alexandre, de César et de Trajan, « les émules et les modèles du monarque français ».

En 167-4, le bosquet de l'est de l'Allée-d'Fau était occupé par la fontaine du Pavillon, et celui de l'ouest par la fontaine du Berceau-d'Eau. Ces deux bassins de goût italien devaient bientôt disparaître. En 1677, le Pavillon-d*Eau fut remplacé par les magnificences du bosquet de VArc-de- Triomphe, de la composition de Le Nôtre et du dessin de Le Brun, et aménagé en 1678, l'année de la glorieuse paix de Nimègue. On y trouvait trois fontaines et un arc de triomphe. A l'entrée, la fontaine de France2 était décorée d'un groupe en plomb représentant la France triomphante, assise sur son char et écrasant l'Espagne et l'Empire. Ce beau morceau de sculpture, œuvre de Tubi et Coysevox, existe encore. A droite, en montant vers l'arc de triomphe, était la fontaine de la Victoire, de Mazeline, et à gauche, la fontaine de

1 L'œuvre a été revue sous la Restauration, le médaillon original, dû à Girardon, ayant été gratté en 1792.

2 Elle fut restaurée, mais inachevée, par Alfred Leclerc, architecte du Palais.

la Gloire, de Coysevox. On arrivait à ï Arc-de-Triomphe par un perron de marbre, précédé de quatre obélisques ou pyramides à jour et en fer doré, dans lesquels l'eau se jouait et tombait en nappes; tout au fond, était l'arc de triomphe avec ses trois portiques de fer doré, au-dessus desquels étaient sept bassins d'où s'élançaient des jets d'eau; d'autres jets existaient aussi dans le milieu des portiques. Toutes ces eaux retombaient en nappes sur les gradins de marbre. Vingt-deux autres jets s'élançaient de vasques placées sur des piédestaux de marbre qui bordaient à droite et à gauche la charmille du bosquet.

La forme et les bois du bosquet existent seuls aujourd'hui, avec le groupe de la France triomphante1. On y a transporté quelques restes du fameux Labyrinthe, détruit sous Louis XVI : l'Amour, qui tient le fil d'Ariane, de Tubi; Y Esope, à la laideur expressive (de Legros), qui semble réciter une de ses fables; au milieu est une statue de Méléagre tuant le sanglier de Calydon.

Les Trois- Fontaines, qui remplacèrent le Berceau-d'Eau, sont de la même époque que l'Arc-de-Triomphe. Pour former une perspective, Le Nôtre utilisa habilement la pente du terrain. Le bosquet était bordé d'une palissade en treillage, au pied de laquelle étaient deux gradins de gazon, dont le plus élevé supportait des ifs plantés de distance en distance. On, y voyait trois fontaines ou bassins entourés de rocailles fines, et de nombreux jets d'eau s'élançaient dans diverses directions. La fontaine du milieu et celle du fond s"étageaient sur des gradins de marbre et de rocaille. Aujourd'hui, l'emplacement seul existe.

Le Thèûtre-a" Eau, actuellement simple cuvette gazonnée appelée le Rond-Vert, était sans conteste la fontaine la plus importante par ses effets hydrauliques, l'une de celles que les étrangers admiraient le plus. Commencé dès 1671, il fut le témoin de fêtes splendides. Il était en ruines dès 1730. Félibien nous apprend que le Théâtre était une grande pièce à peu près ronde, de 26 toises de diamètre, divisée en deux parties. Dans la première, trois marches avaient été élevées

1 La France est l'œuvre de Tubi, le Jeune Homme et le Vieillard sont de Coysevox. Ce groupe de la France triomphante a été restauré BOUS la direction d'Alfred Lcclerc, architecte du Château.

pour servir d'amphithéâtre; dans l'autre, était le théâtre, sur un petit talus de gazon. Tout autour, des ormes et des palissades de charmes. Derrière, se trouvaient trois allées d'eau, sur la pente la plus élevée, bordée de treillages. Il ne reste plus rien de ce bosquet que le charmant petit bassin des Enfants qui se trouvait à l'entrée. Ces huit Amours charmants qui s'égayent dans l'eau sont l'œuvre de Hardy, qui a aussi attaché son nom à la frise de l'OEil-de-Bœuf.

Dans le bosquet qui fait suite, à l'ouest, à l'ancien bosquet de l'Etoile1, où une montagne d'eau jaillissait au centre de cinq allées, est la fontaine de l'Obélisque, appelée aussi les Cent-Tityaux ou la Gerbe. Elle fut établie par Mansart en 1706, sur l'emplacement de la Salle-des-Festins ou du Conseil. C'est un grand bassin surélevé et gazonné, avec, au centre, un massif de roseaux d'où s'élèvent de puissants jets d'eau, en forme de pyramide ou d'obélisque.

Non loin de là, dans un coin retiré, se trouve le bassin d'Fncelade, de B. Marsy (1676). On voit le géant accablé sous les rochers qu'il a entassés les uns sur les autres pour escalader le ciel. Il sort de sa bouche un jet d'eau de 78 pieds de haut. L'Encelade, qui était autrefois doré, confond aujourd'hui sa masse grise avec les énormes pierres qui l'environnent et s'en détache avec peine.

Le bosquet des Dômes, commencé en 1676, est le dernier des six massifs du nord. Il s'appela d'abord fontaine de la Renommée, de la statue en plomb doré qui représentait au milieu la Renommée, debout sur un globe lançant dans l'air un jet très haut de la trompette qu'elle embouchait. Mansart construisit deux pavillons (dans ce décor de Le Nôtre) ou dômes de marbre blanc, décorés de colonnes en marbre rouge et de bas-reliefs en bronze doré, représentant des armes. Il avait enlevé les groupes d'Apollon, jadis placés dans la grotte de Thétis pour les mettre au Marais, qui prit alors le nom de bosquet des Bains d'Apollon. Il ne reste aujourd'hui que l'emplacement des deux pavillons, mais le bassin a été réparé de nos jours. Il est octogone et entouré d'une balustrade en marbre blanc, aux balustres en fer doré.

' Voir Docteur Remilly, Le Parc de Versailles: les Origines, les Bosquets disparus.

n86 LE CHATEAU DE VERSAILLES.

Le dessus supporte une goulette d'où sortent, de distance en distance, des bouillons d'eau. Le bassin est entouré d'une balustrade extérieure circulaire, coupée par quatre escaliers de trois marches et reposant sur un soubassement formant banquette. Lors de la restauration du bosquet, on y a rétabli sur leurs piédestaux les remarquables statues qui l'ornaient à la fin du règne de Louis XIV, sauf une Amphitrite qui est restée au Louvre. Ce sont : le Point du Jour, de Legros, un jeune homme portant un flambeau; /no, déesse marine, de Rayol; une Nymphe de Diane, de Flamen, suivie d'une levrette; YArion, dont la musique sut charmer les dauphins, de Raon; la Galatée de Tubi, qui devait orner la grotte de Thétis; Acis (du même sculpteur); V Aurore, de Magnier.

Le Mercure décrit ces cabinets, « aussi riches que galants », qui furent, comme les Bains d'Apollon, le théâtre de nombreux divertissements. Dangeau nous apprend que Louis XIV s'y rendait souvent en compagnie de dames et y entendait la musique.

Après avoir fait cette course rapide à travers les bosquets et les fontaines de la partie septentrionale du Jardin ou du Parc, comme nous dirions aujourd'hui, nous n'avons accompli que la moitié de notre course, et celle qu*il nous reste à faire présente au moins le même intérêt. Si nous revenons au parterre d'Eau, d*où l'œil peut embrasser facilement tout l'ensemble, nous découvrons, à main gauche, le parterre du ' Midi, et, à ses pieds, l'Orangerie, complétée jusqu'aux hauteurs boisées de Satory par la pièce d'eau des Suisses; en face, dans l'axe de la partie médiane du corps principal du Château, au premier plan, au bas des degrés imposants où la foule des visiteurs, venus pour voir jouer les grandes eaux, s'assied en rangs pressés, est la fontaine de Latone avec ses parterres; ensuite, l'allée majestueuse du Tapis-i Vert, bordée de blanches statues, se déroule jusqu'au bassin d'Apollon, continué par le Grand-Canal.

Le parterre du Midi s'appelait autrefois le parterre des Fleurs. Il est enveloppé de trois côtés par des terrasses dont les tablettes de marbre supportent trente vases de bronze, et l'on y descend, de la terrasse méridionale du Château, par

un perron de marbre blanc appelé le degré des Sphinx. qui tire son nom des deux charmantes sculptures de Lerambert. Au fond, à l'entrée de la terrasse occidentale du parterre, on voit les marches de marbre blanc, teinté de rose, qui inspirèrent ces vers charmants d'Alfred de Musset :

Que ces trois marches sont jolies!

Combien ce marbre est noble et doux!

Maudit soit du ciel, disions-nous, Le pied qui les aurait salies!

Voyez-vous ces veines d'azur,

Légères, fines et polies,

Courant, sous les roses pâlies

Dan* la blancheur d'un marbre pur!

Marches, qui savez notre histoire,

Aux jours pompeux de votre gloire,

Quel heureux monde en ces bosquets!

Que de grands seigneurs, de laquais,

Que de duchesses, de caillettes,

De talons rouges, de paillettes.

Que de soupirs et de caquets,

Que de plumets et de calottes,

De falbalas et de culottes,

Que de poudre sous ces berceaux,

Que de gens sans compter les sots !

L'Orangerie actuelle remplaça la première Orangerie que Le Vau avait construite, comme nous l'avons vu, et qui était trop petite. Mansart Péleva de 1684 à 1686. Elle émerveilla les ambassadeurs de Siam, qui admirèrent la magnificence du Roi, « d'avoir fait un si superbe bâtiment pour servir de maison à des orangers ». Elle est située en contre-bas du parterre du Midi, dont elle soutient les terres à l'aide de murs de 4 à o mètres d'épaisseur. Elle est exposée au midi et consiste en une galerie centrale et deux galeries latérales d'ordre toscan. La galerie du milieu a lo6 mètres de long sur 42m,o0 de large; ses voûtes font l'admiration de tous bj> connaisseurs. Elle est éclairée par douze grandes fenêtre* cintrées qui sont dans l'ébrasement des arcades. Au milieu est une statue colossale en marbre représentant Louis XIV vêtu à la romaine, par Desjardins. Aux deux extrémités. dans de vastes niches, étaient deux statues colossales d'Hercule et de Mercure. Elles ont émigré au Louvre.

Chacune des deux galeries latérales est côtoyée par deux

o88 LE CHATEAU DE VERSAILLES.

escaliers de cent trois marches conduisant du parterre du Midi au parterre de l'Orangerie et à la route de Saint-Cyr. « Le parterre des Orangers » se compose de six pièces de gazon et d'un bassin rond. C'est un charme, à la belle saison, | de contempler, de la balustrade du parterre du Midi, cette forêt d'arbustes rares, rangés symétriquement dans leurs caisses vertes, orangers surtout, puis grenadiers, myrtes, lauriers-roses; beaucoup sont gros comme des arbres.

Louis XIV avait une prédilection pour l'oranger.

Dans les fêtes brillantes qu'il donna dans ses jardins, il voulut qu'on employât toujours les orangers à la décoration des portiques et des salles de verdure. Ils abondaient dans la galerie des Glaces; chaque entre-deux de fenêtre en avait quatre, garnis chacun de leur caisse d'argent avec une base du même métal. Il en fit mettre aussi dans la salle de billard et jusque dans ses appartements; et « ses jardiniers, pour satisfaire son goût sur cet objet, avaient même trouvé le secret d'en avoir en fleurs toute l'année ».

L'Orangerie est séparée de la route de Saint-Cyr par deux, belles grilles dont les piliers supportent quatre groupes représentant : Zéphyr et Flore, Vénus et Adonis, de Lecomte ; Aurore et Céphale, Vertumne et Pomone, de Legros. Il y avait autrefois, à chaque angle des deux pièces de gazon les plus rapprochées de l'Orangerie, une statue en bronze. C'étaient Y Hercule terrassant l'Hydre, une Diane chasseresse, le Mercure et Psyché, et la Vénus de Médicis; mais, en 1707. elles n'y étaient déjà plus. En outre, deux groupes ornaient le parterre : Y Enlèvement de Cybèle par Saturne, de Regnaudin, et Y Enlèvement d'Orythie par Borée, de Gaspard Marsy. La Renommée de Guidi s'y trouvait aussi en 1686, avan d'être transportée au pourtour du bassin de Neptune.

Du haut des degrés du parterre d'Eau se montre le parterre de Latone, en forme de fer à cheval, avec ses rampes bordées d'ifs à forme conique, plus massifs que du temps de Le Nôtre ', et ses tapis gazonnés, parsemés de fleurs si bien

1 On eu peut juger par les tableaux et les estampes du temps qui montrent des arbustes élancés n'écrasant pas le décor sculptural. Les ifs, tels qu'ils sout aujourd'bui, ne sont donc pas dans la tradition. De

assorties par l'art du jardinier. Au milieu, dans l'axe du Grand-Canal, se dresse le groupe de Balthazar Marsy. Latone, ayant à ses pieds ses deux enfants, Apollon et Diane, implore Jupiter contre les paysans de la Lycie, qui l'ont insultée quand elle leur demandait à boire, et que le roi de l'Olympe change en grenouilles. Sur les trois étages du bassin, placés sur un vaste soubassement, sont divisés en symétrie plus de cinquante jets d'eau lancés par des grenouilles, par six « demi-grenouilles », c'est-à-dire par des hommes et des femmes ayant des tètes et des pattes de grenouille, et par des tortues. Ces jets d'eau, qui se croisent au-dessus de Latone, sont d'un très bel effet.

La métamorphose continue dans les deux petits bassins circulaires du parterre, appelés les bassins des Lézards.

Le groupe de Latone est de marbre, les autres figures sont de plomb doré; la place centrale accordée à ce sujet mythologique et allégorique s'explique facilement. C'est, en somme, l'idée dominante dans la décoration sculpturale du Parc. Latone est la mère d'Apollon, et celui-ci, dieu du Soleil, est le symbole, la personnification de Louis XIV; au bout du Tapis- Vert, le Char d'Apollon fait pendant, et c'est à l'extrémité du Grand-Canal « qu'en certains jours le Soleil se couche dans sa gloire ». Les artistes et les poètes ont illustré ce symbole.

Une gravure de Lepautre, datée de 1678, nous montre le bassin de Latone dans sa disposition primitive, qui différait sensiblement de celle d'aujourd'hui. D'autre part, le projet d'une décoration plus somptueuse de ce parterre, telle que la représente réalisée une gravure d'Israël Silvestre, n'eut jamais lieu.

Le long des rampes du parterre de Latone s'échelonne toute une série de figures antiques, copiées presque toutes en Italie par les élèves de l'Académie de Rome, et établies en 1687 et 4688.

Il faut admirer les vases placés entre les deux perrons et sur divers points du parterre ; ils sont au nombre de douze et représentent des sujets antiques, mythologiques ou grecs :

même ont disparu les hautes palissades de Le Nôtre, « ces grands murs rectilignes qui convenaient si bien, comme l'a l'ait remarquer M. de Nolhac, aux marbres auxquels ils servaient de fond ».

YEnfance du dieu Mars, le Sacrifice d'Iphigénie, une Bacchante.

Au bas du parterre, le long des allées de l'Eté et de l'Automne, de chaque côté du Tapis-Vert, sont rangés, face aul Château, d'admirables termes, inspirés de l'art romain, mais « animés d'un sentiment tout moderne » et pleins de vie. Ce sont : Diogène (Lespagnandel), avec un rouleau à la main, rien ici du Cynique traditionnel; Cérès (Poulletier), semblable à une matrone romaine; un Faune (Houzeau), aux cornes pointues, qui grimace en prenant une grappe; une Bacchante ^Dedieu), au bras à la courbe harmonieuse, joue du tambour de basque; Hercule (Lecomte), ceint de la peau du lion de Némée et tenant dans sa main les pommes du jardin des Hespérides.

Quatre groupes sont rangés dans la demi-lune qui précède le Tapis-Vert. Ils sont des copies d'antiques. A droite : Papirius et sa mère, de valeur médiocre, et le Laocoon, copié par Tubi sur l'original du Vatican; à gauche : Pcetus et Arria, copié par Lespingola. En réalité, ce marbre, dont l'original fut exécuté en Asie Mineure (Ecole de Pergame), représente un Gaulois et une Gauloise « pendant une déroute infligée par les Grecs à leurs envahisseurs barbares1 ». Castor rt h-ollux, nus et couronnés de fleurs, faisant un sacrifice; le premier tient l'encens, l'autre la torche allumée. C'est une copie par Coysevox du groupe du musée du Prado, à Madrid; rien n'assure que la désignation de ces éphèbes de la mythologie soit exacte, et le sacrifice paraît être fait plutôt aux divinités souterraines2. Ce marbre, qui date de 1712. est le seul de la demi-lune qui soit, depuis Louis XIV, demeuré en place. Au lieu du Laocoon et des deux Gaulois, il y avait les deux chefs-d'œuvre de Puget, le Milon de Crotone (IÏÏS-2 et le Persée délivrant Andromède (1684), qui ont été transportés au Louvre en 1850.

Les termes de Vallée de l'Automne font pendant à ceux de Vallée de l'Eté que nous avons énumérés. Ce sont : V Achetons (Mazière), tenant dans ses mains la corne d'abondance; Pandore (Legros), plein de jeunesse, tenant de sa main gauche

1 De même est un Gaulois le prétendu Gladiateur mourant. ■ Voir be Noltiap, Les Jardins de Versailles.

LES JARDINS ET LES EAUX. b93

la boîte fatale; Mercure Van Clève), coiffé du pétase; Platon (Rayol), personnage vénérable, à grande barbe, tenant un médaillon représentant son maître Socrate ; Cireé (Magnier), la magicienne homérique., qui lui fait face, avec son sourire énigmatique.

Au bas des deux rampes de Latone et se faisant face symétriquement, aux deux extrémités, sont placées sur un socle deux superbes copies de l'antique : le Gaulois mourant, de Magnier, dont l'original, qu'on appelait le Gladiateur mourant, est au Musée du Capitole, et la Xymphe à la Coquille, remplie de grâce, puisant l'eau qui coule d'une urne; elle est une imitation plus qu'une copie et un nouveau chefd'œuvre de Coysevox. L'original est au Louvre.

Nous voici au Point de vue du bas de Latone. C'est l'expression même de Louis XIV dans son Itinéraire écrit, d'après lequel les officiers de sa Maison devaient conduire les invités1; on est au bas de la rampe septentrionale du Fera-Cheval.

La vue que l'on a de cette place est très belle et prouve l'accord qui n'a cessé de régner entre Mansart et Le Nôtre pour la décoration du Jardin. On a, d'un côté, le Château et le parterre de Latone, et de l'autre, le Tapis-Vert (Alléelloyale), le bassin d'Apollon, le Canal, les « gerbes » des fontaines de Flore et de l'Obélisque, la gerbe de Saturne, enfin celles de Bacchus et de Cérès2.

De chaque côté du Tapis-Vert sont deux quinconces3 ornés de quelques termes, dont quelques-uns i Morphée, Pan, Minerve) proviennent de Vaux-le-Vicomte et ont été dessinés par Nicolas Poussin.

L'Allée-Royale, appelée aussi autrefois la Grande-Allée du Tapis- Vert, est comprise entre le parterre de Latone et le bassin d'Apollon. Elle est la plus belle et la plus fréquentée de toutes les allées du Jardin, surtout les jours de grandes

1 La Bibliothèque nationale en possède un exemplaire original.

■ Le Point de vue se trouve à la fin de l'allée du parterre de Latone, à l'intersection de l'axe du Château et du Tapis-Vert, et de Taxe des allées de Bacchus et de Cérès.

3 Les musiques militaires jouent dans le quinconce du Midi.

eaux. Elle a une longueur de 330 mètres et une largeur de 40. Sous Louis XIV. elle était formée par une palissade de hautes charmilles, précédée d'arbres très élevés1, et décorée de douze vases de marbre et de douze statues. Toute cette décoration sculpturale est encore à sa place. A droite, en allant vers le Grand-Canal, nous trouvons : la Fourberie (Lecomte), jeune femme vêtue en chasseresse tenant un masque en ses mains; à ses pieds est un renard symbolique; Junon, peutêtre, en tout cas figure antique de femme, trouvée à Smyrne'2 (tète et bras refaits par Mazière); Hercule et Télèphe (copie du Vatican par Jouvenet) ; la Vénus de Médicis, antique célèbre (copiée par Frémery en 1686) qui est à Florence; Cyparisse (Flamen), inconsolable d'avoir tué le faon qu'il aimait et changé par Apollon en cyprès; Artémise (Desjardins), qui va boire le breuvage où sont diluées les cendres de Mausole, son époux.

A gauche sont : la Fidélité (Fèvre), qui tient un cœur dans ses doigts3; la Vénus de Richelieu (Legros), composée d'après le torse antique ayant appartenu au cardinal ; un Faune (Flamen), copié de Tantique : c'est le Faune au chevreuil, du Musée de Madrid; Bidon (Poulletier); la reine de Carthage, abandonnée par Enée, est montée sur le bûcher; une Amazone (Buirette), à la tunique dorienne, semble soutenir un arc de ses mains; enfin, Achille (Vigier); le jeune Grec, envoyé par Thétis à Scyros, est découvert par Ulysse.

Les douze grands vases, œuvres remarquables, alternent harmonieusement avec les douze statues et constituent un ensemble des plus majestueux pour cette allée, vraiment royale, que tout le monde foule aujourd'hui librement. Sur son tapis vert et feutré, le jour des grandes eaux, toute une multitude est assise et s'ébat : elle le traverse en tous sens et se repaît du magnifique spectacle qu'elle a sous les yeux. Commencé en demi-lune, le Tapis-Vert s'achève de même, autour du bassin d'Apollon, où sont rangés symétriquement

1 Les arbres ont été replantés en 1872, à la suite d'un violent coup de vent.

- De Nolhac, Les Jardins de Versailles.

3 Elle a été faite comme la Fourberie, son pendant, d'après un dessin de Mignard.

LES JARDINS ET LES EAUX. o97

termes et statues. Du côté droit, d'abord un groupe : Aristée et Protée (Slodtz, 1723); le berger lie sur un rocher le dieu marin pour l'obliger à prédire l'avenir, « car le fils de l'Océan ne livre ses secrets qu'à la force »; ensuite quatre termes : Syrinx Mazière, 1689), chasseresse, compagne de Diane, se noie pour échapper aux poursuites de Pan; elle sera aussitôt métamorphosée en roseaux, desquels « le dieu des bergers et des prairies fera la flûte appelée du nom de la chaste nymphe »; Jupiter et Junon (Clérion), d'après l'antique; Vertumne (Le Hongre i, époux de Pomone et dieu des vergers. A l'extrémité est la statue de Silène portant Bacchus, cet antique qui est trois fois répété dans le jardin de Versailles.

Du côté gauche, en regardant le bassin d'Apollon, faisant pendant au groupe A' Aristée et Protée, est le marbre d'Ino et Mélicerte (P. Granier), d'après une cire de Girardon; Ino ou Leucothée se jetant dans la mer avec son fils pour échapper aux fureurs du roi de Thèbes, Athamas. Puis, dans le même ordre, quatre termes : Pomone (Le Hongre), Bacchus (Raon), le Printemps (Mazière), jeune femme couronnée de roses; Pan (Mazière), jouant de la syrinx, couronné de roseaux, d'après Girardon; et une statue correspondant au Silène, celle de Bacchus, statue antique « refaite au xvne siècle, dit M. de Nolhac, mais de la façon la plus heureuse ».

C'est dans ce décor que se développe le Grand-Bassin, appelé aujourd'hui le bassin d'Apollon, de forme octogone, de 110 mètres de long sur 75 mètres de large. Le dieu du Jour est représenté sur son char, sortant de l'onde pour venir éclairer la Terre : c'est toujours le mythe allégorique du Roi- Soleil, si en honneur dans l'imagination des contemporains, et que nous avons vu plusieurs fois répété, tant dans le Palais que dans les jardins. Cette œuvre élégante et forte est d'un des meilleurs sculpteurs de l'époque, Jean -Baptiste Tubi.

Derrière ce bassin imposant, des grilles séparent les jardins de l'ancien « Petit-Parc », qui a conservé presque intact son mur de clôture. Celui-ci est traversé par le Grand- Canal, qui pénètre dans les jardins par une pièce d'eau octogone, où un large degré de plusieurs marches marque l'endroit où la Cour s'embarquait pour des promenades sur l'eau.

Le Grand-Canal, sans contredit une des plus heureuses créations de Louis XIV, fut à la fois une œuvre d'assainissement et d'embellissement: il mesure 1,670 mètres de longueur; sa largeur dans la partie la plus étroite (prolongement du Tapis-Vert) est de 62 mètres; elle atteint 190 mètres dans la partie extrême, dite la Tête du Canal, au milieu de glacis de gazon.

Vers le milieu, le Canal est coupé par une traverse formant la Croix. Elle mesure, de l'escalier du Fer-à-Cheval du Grand- Trianon à la Ménagerie, une longueur de 1,070 mètres sur 75 mètres de largeur.

Le périmètre du Canal est de 5,500 mètres; il cube 441,860 mètres cubes d'eau et couvre une surface de 23 hectares, entièrement entourée de bois et taillis, avec allées superbes pour les promenades1. De la façade centrale du Château à la grille extrême du Petit-Parc, on mesure 3.340 mètres, et l'horizon dans le prolongement de l'allée de Villepreux, formant un rideau de peupliers, atteint au moins 8 kilomètres.2 De la Terrasse, on peut y admirer de superbes soleils couchants.

Commencé en 1667-1668, agrandi à partir de 1671, il prit en peu d'années la forme grandiose qu'il possède aujourd'hui. Tout le pourtour fut bordé d'une tablette de pierre à fleur de terre, supportée par un mur.

La pièce d'eau voisine du bassin d'Apollon servit de port aux bateaux, chaloupes ou galiotes que Louis XIV avait fait construire pour les promenades sur l'eau. En 1670, il eut même un vaisseau sur le Canal, avec trente-deux petits canons sculptés par Gaspard Marsy ; il en eut un autre de 1681 à 1686, et de plus une galère, qui furent sculptés par Philippe Caffiéri et Briquet3. Il y eut un personnel du Canal d'environ

1 Ces renseignements ont été contrôlés par Gavin, ancien inspecteur des Eaux de Versailles, et sur un plan du Parc dressé par Bieuville, ancien géomètre-expert des Domaines.

- L'axe horizontal du Jardin, entre la statue de la Renommée (bassin de Neptune) et la statue du Curtius à l'extrémité de la pièce d'eau des Suisses, est de 1,900 mètres.

3 Le plus beau navire était la grande galère La Réale. Les canons avaient été fondus à l'Arsenal parles Keller.

soixante hommes, matelots, charpentiers, calfats. qui avaient pour capitaine le Marseillais Consolins et, après lui, le chevalier Paulin.

En 1679. la République de Venise fit don à Louis XIV d*une gondole dorée, qui fut voiturée de Rouen à Versailles. Au début, elle avait fourni quatre gondoliers, et ce nombre grossit jusqu'à quatorze en 1687. Ils logeaient dans les bâtiments situés à la tète du Canal et qui s'appellent encore aujourd'hui la Petite -Venise1.

On partait des degrés du Canal pour aller à Trianon ou à la Ménagerie : galères et gondoles, les jours de fêtes, étaient remplies de musiciens, de trompettes et de timbaliers. Dangeau, qui donne tous ces détails, ainsi que le Mercure galant, ont noté toutes les journées marquantes. Louis XIV, le Grand Dauphin, la duchesse de Bourgogne soupaient quelquefois en barque; pendant les belles nuits d'été, celle-ci, et de même la duchesse de Bourbon, montaient en gondole à deux heures du matin, avec leurs dames, et se promenaient jusqu'au lever du soleil2.

D'autres fois, la promenade avait lieu en carrosse autour du Canal. En hiver, les jeunes ducs de Bourgogne et de Berrv allaient glisser ou patiner sous les yeux de Mme de Maintenon et de la duchesse de Bourgogne. Parfois, on s'y livrait à la pèche 3.

Pour ces fêtes, le Canal était superbement illuminé. Une des plus belles fut celle de 1674, où Vigarani avait dirigé l'illumination générale des jardins; les dernières et peut-être les plus magnifiques eurent lieu, sous Louis XV, pour le mariage de son petit-fils avec l'archiduchesse Marie-Antoinette4.

Mais, sous ce prince, les plaisirs des promenades en gondoles n'étaient plus goûtés; il y eut cependant quelques courses en traîneaux. En 1751. les filles de Louis XV partirent de la terrasse du Chcàteau et firent le tour du Canal par la Ménagerie

1 II y avait aussi, à la Petite-Venise, un grand magasin où l'on tenait tous les riches ornemeuts des gondoles et les beaux habits des gondoliers. (Voir J. Fenuebresque, La Petite-Venise. 1899.)

2 Dangeau, 10 juillet 1699.

3 Ibid., 23 janvier 1704.

* L'image en a été fixée dans un dessin célèbre par Moreau le Jeune.

et Trianon. Néanmoins, peu à peu, on se détourna de ces distractions qui plaisaient à Louis XIV, et le Canal fut abandonné. En 1788, il est en très mauvais état et les habitants se plaignaient qu'il leur donnât la lièvre. Les réparations furent commencées par le comte d'Angiviller : de 1789 à 1808, le Canal fut à sec. En 1811, Napoléon et Marie-Louise vinrent en gondole de Trianon a Versailles pour assister aux grandes eaux. Le lendemain, ils firent une nouvelle promenade sur le Canal et rentrèrent à Trianon, où ils résidèrent quelque temps.

En 1878, le génie militaire a fait construire, au bout du bras de la Ménagerie, une école de ponts.

La Société de la Flottille du Canal y donne actuellement des fêtes vénitiennes charmantes, et une nombreuse flottille de bateaux à rames et à pétrole donne en été une grande animation sur cette belle pièce d'eau.

En revenant vers le Château, par le Tapis- Vert, nous voyons à droite, près de la grande allée. « comme un débris de monument antique merveilleusement conservé », la Colonnade de Mansart. Commencée en 1685, elle fut terminée en trois ans1. Elle est de forme circulaire et a 32 mètres de diamètre. Trente-deux colonnes de marbre coloré, renforcées de pilastres, soutiennent des arcades avec frise légère; sur l'attique, trente-deux vases sont posés. Cette variété de marbres, brèche violette, rouge du Languedoc et bleu turquin, est du plus heureux effet.

« Dans les vingt-huit entre-colonnements sont placés autant de bassins, aussi de marbre, d'où s'élance un jet d'eau qui, dans sa chute, forme une nappe dans un chéneau de marbre qui sert de soubassementà toute cette architecture2. »

Les grands sculpteurs du siècle ont laissé ici leur trace immortelle : nombreux bas-reliefs représentant des Génies et des Amours, des tètes de Nymphes, de Naïades et de Sylvains au claveau de chaque voûte, et qui rappellent les noms de Coysevox, Tubi, Mazière, Granier, Le Hongre et Lecomte.

' Elle fut construite sur l'emplacement de l'ancienne fontaine des Sources.

- Blondel, Traité d'Architecture, 4 volumes (voir la nouvelle édition Lévy, éditeur).

Le groupe du milieu, représentant l'Enlèvement de Proserpine par Pluton, en achève l'harmonie. Cette œuvre est, avec les bas-reliefs du piédestal, où l'on voit le dieu des Enfers emmenant dans son char la fille de Cérès, au nombre de celles qui font le plus d'honneur à Girardon. qui les exécuta en 1699, d'après les dessins de Le Brun.

La Colonnade servait, comme la plupart des bosquets, aux collations pendant les promenades de la Cour.

De l'autre côté de l'allée de Bacchus est le bosquet de ta Reine, dont l'emplacement était occupé par le Labyrinthe, construit de 1667 à 1674. Le Nôtre y avait tracé « une infinité de petites allées, tellement mêlées les unes aux autres qu'il était presque impossible de ne pas s'y égarer ; mais aussi, afin que ceux qui s'y perdaient pussent s'y perdre agréablement, il n'y avait pas de détour qui ne présentât plusieurs fontaines en même temps à la vue, en sorte qu'à chaque pas on était surpris par quelque nouvel objet ».

Les sujets des trente-neuf fontaines avaient été tirés des Fables d'Esope : l'exécution en était pleine d'ingéniosité et de naïveté. Les animaux en plomb1, de grandeur naturelle, coloriés au naturel, « semblaient être dans l'action même qu'ils représentaient ». L'explication de la fable était contenue dans un quatrain de Benserade, gravé en lettres d'or sur une plaque de bronze.

Les bassins étaient composés de rocaille fine et de coquilles brillantes, exécutées par Berthier-.

A l'entrée du Labyrinthe étaient deux statues : celle d'Esope, par Legros, et celle de V Amour, par Tubi; elles sont actuellement dans le bosquet de Y Arc-de-Triomphe .

Détruit en 1775, lors de la replantation du Parc, il prit le nom de bosquet de la Reine. On y introduisit alors quelques

1 Les animaux furent modelés par Mazeline. Masson. Legeret, Drouilly, etc. — Dussieux dit que les restes du Labyrinthe furent soigneusement recueillis par Soulié, l'ancien conservateur du Château. Il demandait si on ne pourrait pas replacer dans le bosquet de la Reine les restes les mieux conservés de l'ancienne décoration et produire quelques œuvres de sculpteurs d'animaux du xvne siècle qui compléteraient ceux des cabinets de Diane et du Point-du-Jour. La même question peut se poser aujourd'hui.

2 Voir les deux tableaux de Cotelle (salle 34). — Voir A. Jehan, Le Labyrinthe de Versailles et le Bosquet de la Reine, <L. Bernard, 1901.)

arbres exotiques, aussi rares à Versailles qu'ils sont nombreux à Trianon, tulipiers de Virginie, cèdres du Liban; quelques vases et statues, dont la principale est le Gladiateur

Ce bosquet rappelle la nuit d'été de 1784 où Mlle d'Oliva trompa le cardinal de Rohan, qui la prit pour Marie-Antoinette (affaire du Collier).

Tout près de la Colonnade, vers l'ouest, est l'ancienne Galerie-d'Eau ou Cabinet des Antiques, devenue, au xvme siècle, la Salle-des- Marronniers. Il y avait vingt-quatre figures de marbre, la plupart copies d'antiques, alignées parmi les orangers, les jets d'eau et les goulettes de marbre remplies d'eau courante. Le sol était dallé en marbre de deux couleurs. Il ne restait de tout cela, au xvnr3 siècle, que huit bustes de marbre blanc et les deux antiques, Mèléagre et Antinous1. C'est l'état actuel. Ce bosquet était très recherché pour sa fraîcheur, avec son haut treillage rempli de chèvrefeuille. A chaque extrémité se trouve un petit bassin circulaire, au milieu duquel est une vasque en marbre : c'est tout ce qui reste de l'ancienne Galerie-d' Eau.

Tout près, le bassin du Miroir ou Vertugadin2, à cause de la forme de son dessin, fut creusé en 1683, en même temps qu'une pièce plus grande, aujourd'hui comblée, Y Ile-Royale* ou Y Ile d'Amour, qui est devenue le Jardin du Roi. Ces deux pièces étaient séparées par une chaussée qui existe encore, où était établie une cascade qui tombait dans Y Ile. Le pourtour du Vertugadin était décoré de quarante petites vasques d'où sortaient autant de jets d'eau. Il est entouré d'un beau massif de verdure percé de cinq grandes allées du plus bel effet.

La grande pièce appelée, depuis la fin du xvme siècle, Y Ile d'Amour ne tenait plus l'eau depuis longtemps. « Elle était devenue un marais fangeux, couvert de roseaux, et qui, pendant les chaleurs de l'été, répandait des exhalaisons fétides

1 Voir la gravure de Rigaud. — Le Cabinet des Antiques est représenté sur le tableau de J.-B. Martin Musée de Versailles, n° 153 .

2 Ce terme désigne « un glacis de gazon » en amphithéâtre, dont les ligues circulaires qui le terminent ne sont pas parallèles.

3 Elle tirait ce nom d'une petite île qui se trouvait au milieu de cette grande pièce et que l'on voit marquée sur le plan d'Israël Silvestre de 1680.

LES JARDINS ET LES EAUX 60o

dans la partie basse du Parc. On venait y jeter les décombres de la ville. En 1816, Louis XVIII chargea l'architecte Dufour de la transformer en jardin anglais, sur le plan, dit-on, du jardin de la maison d'Hartwell, que le Roi avait occupée en Angleterre.

L' Ile- Royale est devenue un bosquet charmant où sont de belles pelouses, avec des massifs superbes et des arbres de toute beauté. Au fond, une colonne élégante supporte une statue de Flore. Aux angles, sont deux jolies salles de verdure remplies de roses printanières, avec vases imités de l'antique. Hors du treillage, de chaque côté du Jardin du Roi, vers le fond, apparaissent les statues colossales de V Hercule Farnèse et de la Flore Farnèse, copiés par Cornu et Raon.

En rentrant vers le Château, nous passons devant les bassins de Saturne et de Racchus, correspondant à ceux de Flore et de Cérès, de l'autre côté du Tapis-Vert. Saturne, l'époux de Cybèle, est un vieillard à grande barbe, aux grandes ailes déployées comme celles du Temps; tout autour, des Amours ailés contrastent avec cette sévère figure de dieu déchu. C'est une des plus belles œuvres de Girardon. Non moins remarquable est le Racchus de Marsy, couronné de pampres et étendu au milieu des raisins, entouré d'enfants aux pieds de chèvre, tout joyeux de presser des raisins sous leurs lèvres avides.

Le bosquet des Racailles ou Salle-de-Ral est tout à fait caché derrière un massif voisin. Sur ses gradins de verdure tombent des cascades étagées où viennent se mêler des jets d'eau. Si, nous n'avons plus l'arène hexagone limitée par un fossé décoré de coquillages, sur laquelle on dansait parfois au temps de Louis XIV, il reste les rocailles d'où s'échappent ces nappes d'eau dont l'effet aux lumières était si prestigieux. Au-dessus se tenait l'orchestre. Le jour des grandes eaux, le public s'assoit sur les cinq gradins où s'asseyaient les courtisans, les soirs de bal. La décoration de plomb, qui fut installée en 1683, subsiste encore : quatre vases (Lecomte) en haut des cascades, quatre torchères (Legros et Masson) en bas, quatre autres torchères (Mazeline) près des entrées, quatre vases (Le Hongre) au-dessus de l'amphithéâtre de gazon.

A l'origine, les bosquets avaient été entourés de grilles.

Louis XIV les fît enlever en 1704, afin d'y donner libre accès au public1, mais les vols et les mutilations devinrent si fréquents qu'on fut obligé de les replacer en 1730. L'observation de Blondel jette un triste jour sur les mœurs du temps. « Il eût été à désirer, dit-il, qu'on eût pris plus tôt ce parti ; bien des figures de marbre, mutilées aujourd'hui, auraient été conservées dans leur entier. D'ailleurs, celles de métal, les conduites de plomb, les robinets de cuivre, rien n'était en sûreté ; et malgré l'attention des fontainiers à cet égard, il est arrivé plus d'une fois que plusieurs pièces d'eau rendaient imparfaitement leur effet, la plupart des tuyaux qui étaient à découvert ayant été enlevés la veille. »

Le même auteur nous fait savoir que les eaux jaillissantes, lorsqu'elles jouaient toutes ensemble, dépensaient un tel volume d'eau qu'on se contentait ordinairement, durant l'été seulement, de faire jouer depuis dix heures du matin jusqu'à dix heures du soir, pendant le séjour du Roi à Versailles, les parterres d'eau et quelques bassins qui s'apercevaient du Château et des terrasses. Les grandes eaux ne jouaient publiquement qu'aux fêtes de la Pentecôte et de Saint-Louis, ou bien lorsque quelque ambassadeur ou quelque étranger de marque venait visiter Versailles. Actuellement, le jeu des grandes eaux a lieu les premiers dimanches de chaque mois, de mai à octobre, et à certaines fêtes spéciales annoncées par la presse ; il exige 10,000 mètres cubes d'eau avec 607 jets.

Beaucoup de prosateurs et de poètes ont été iuspirés par les beautés de Versailles. Il est juste de citer ici le comte Robert de Montesquiou-Fezensac qui, entre autres œuvres sur Versailles, a publié un remarquable livre de sonnets, Les Perles rouges; un roman de Marcel Batilliat, Versailles-aux-Fantômes; de Régnier, La Cité des Eaux; E. Delerot, Ce que les Poètes ont dit de Versailles ; Pierre Gauthiez, A Versailles; plusieurs romans de Chaperon doni l'action se passe à Versailles. Les peintres sont encore plus nombreux ; citons cependant Lobre, Helleu, Latouche, Charmaison, Guérand de Cévola. Tenré, d'Altamura, Bosch-Reilz, Marcel Lambert, Pallandre, etc., etc.

1 Dangeau, 1704.

Page 1