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LE GRAND-TRIANON

Cloud, à Vincennes. D'où vient qu'il ne me mène pas à Versailles, à Trianon? J'aime tant Trianon1 ! »

Le 24 mai 1717, Pierre le Grand, après avoir visite Versailles, alla à Trianon; il y revint le o juin et y coucha « dans les appartements du corridor qui donne sur les goulottes2 ».

Quand la Cour revint à Versailles, en d722, Louis XV alla visiter Trianon le 6 juillet et y retourna plusieurs fois, mais sans y faire séjour. Le 8 mars 4723, il y chassa le <laim, et, le 28 décembre, lTnfante-Reine3 ayant la rougeole, il vint y coucher. En 1724, le 2 mai, il y reçut Cassini, directeur de l'Observatoire, qui lui expliqua les causes de l'éclipsé totale de soleil, qui avait lieu à sept heures du soir. En 1725, le 13 décembre, nous y voyons pour la première fois Marie Leczinska.

Le roi de Pologne, Stanislas Leczinski, et sa femme séjournèrent à Trianon en juin 1747. Comme Marie Leczinska paraissait s'y plaire, Louis XV, nous apprend Luynes, lui fit don de ce palais qui. n'étant pas habité depuis longtemps, eut besuin de grandes réparations; mais il ne semble pas que Marie Leczinska y ait beaucoup séjourné. En 1749, Mme de Pompadour, pour amuser le Roi, y fit établir une vacherie.

« Ce fut, dit d'Argenson, une ménagerie d'utilité apparente plus que de curiosité, une grande laiterie, beaucoup de poules, quantité de belles vaches qu'on tire de Hollande ; et la marquise de Pompadour, inventive pour les amusements du Prince, ne sachant plus à quoi l'amuser, évoque toutes ces inutilités qui peuvent le distraire de sa mélancolie ;. >

Trianon revint alors à la mode et fut une sorte de maison de campagne où le Roi et la favorite s'amusaient des pigeons et poules de différentes espèces. « Ils en ont partout, dit Luynes, à Trianon, à Fontainebleau, à Compiègne, à l'Ermitage, à Rellevue, et même le Roi en a dans ses cabinets, dans les combles. M. de Gesvres, qui a ce même goût, est souvent

1 Mathieu Marais. Mémoires, t. Ier, 1720.

- C'est-à-dire à Trianon-sous-Bois. Les Goulottes ou les Sources.

3 Marie-Anne-Victoire, qui devait être renvoyée en Espag

4 « Le Roi, dit Barbier, a une grande disposition à s'ennuyer partout, et c'est le grand art de Mme de Pompadour de chercher a le dissiper, o (Mémoires, t. IV. 1750.)

appelé dans ces détails. M. le prince de Conty donna de beaux pigeons au Roi ; on les porta dans les combles. Mme de Pompadour vint les voir. »

Avec ce prince ennuyé, cette passion pour les pigeons et pour les poules ne dura pas très longtemps et fit place à un nouveau goût : l'agriculture et la botanique. En 1755, Claude Richard, jardinier en chef de Saint-Germain et réputé le plus habile jardinier de l'Europe, vint construire à Trianon de belles senvs à la façon de Hollande; on y plaça des plantes exotiques et on y cultiva d'excellentes fraises très goûtées du Roi. Il organisa, vers 1758, un superbe jardin botanique1, où Rernard de Jussieu fonda cette œuvre de génie des Familles naturelles, que son neveu Antoine -Laurent devait perfectionner-.

Dans son nouveau potager, Louis XV lit construire en 1751 un salon pour jouer et causer à l'aise avec Mme de Pompadour. C'est le Pavillon français, devant lequel Richard planta un jardin en style français (c'est le jardin français actuel du Petit-Trianon)3.

Ce fut alors que le nom de Petit-Trianon ou de Nouveau Jardin du Roi fut donné au Pavillon français et à son jardin. En 17G6, Louis XV compléta son œuvre; il chargea Gabriel de lui bâtir un petit château, commode, élégant et agréable à habiter. Le nouveau bâtiment, construit au bout du jardin du Pavillon français et vis-à-vis de ce pavillon, s'appela le château du Petit-Trianon. du nom que portait déjà l'ensemble des récentes créations de Louis XV \

Ce roi habita dès lors le Petit-Trianon. Ce fut une occasion de satisfaire son goût pour le confortable et l'isolement, et de se soustraire aux ennuis de l'étiquette et de la vie presque en commun au milieu des splendeurs incommodes de Versailles.

1 11 était situé, dit Dussieux, sur l'emplacement du fleuriste actuel du Petit-Trianon, entre l'orangerie et le bâtiment où demeure le jardinier en chef du Petit-Trianon.

2 Jaubert, Inventaire des cultures de Trianon. — Le jardin de Trianon lut très admiré de Linné, ami de Jussieu, « et qui se plaisait à proclamer Richard le plus habile jardinier de l'Europe ».

3 Dargenville Voyage pittoresque des envii'OJis de Paris) l'appelle le Y niveau Jardin du Roi.

* Dussieux, t. II. — Desjardins, Le Petit-Trianon.

Tous les membres de la Maison royale partageaient les mêmes goûts. Versailles les fatiguait tous et on parlait déjà de rebâtir le Palais., afin de l'aménager au goût du jour.

En 1775. les arbres du parc de Trianon furent abattu-, et la replantation eut lieu l'année suivante, sous la direction de l'architecte Le Roy. La faveur royale était passée au Petit- Trianon.

Le Roi trouva des imitateurs dans cet abandon des grands palais pour les maisons de campagne, et nous citerons à ce propos la remarque intéressante faite par Dussieux :

11 est curieux de trouver en même temps : le Roi remplaçant le Grand-Trianon par le Petit; les d'Orléans préférant Bagnolet a Saint-Cloud ; les Condé ajoutant à Chantilly, leur royale demeure, Saint-Maur, Vanvres, Villeginis; les Conty s'en allant a. Issy, puis a l'Isle-Adam; Mesdames, à Believue; le comte d'Eu abandonnant Glagny. Mme de Pompadour, qui suivait le Roi partout, avait l'Ermitage; Mme Du Barry aura Louveciennes. Quelques années plus tard, l'émigration de Versailles redoublera : Madame Elisabeth s'en ira à sa maison de l'avenue de Paris; Monsieur, à Brunov; Madame, à Montreuil ; la comtesse d'Artois fera construire Bagatelle. L'apparat et le faste dont Louis XIV aimait à s'entourer, et les châteaux de Mansart, si beaux mais si peu agréables à habiter, fatiguaient tout le monde.

C'est au Petit-Trianon que Louis XV, le 27 avril 1774. sentit les premières atteintes du mal qui devait l'emporter le 14 mai suivant. En voici la relation faite par un témoin :

Le Roi étant a Trianon de la veille, dit le duc de la Rochefoucauld-Liancourt2, se sentit incommodé de douleurs de tète, de frissons et de courbature. La crainte qu'il avoit de se constituer malade, ou l'espérance du bien que pourroit lui faire l'exercice, l'engagea à ne rien changer à l'ordre qu'il avoit donné la veille. Il

1 Voir le très remarquable ouvrage de G. Desjardins. Le Petit Trianon (L. Bernard, 1885).

2 Relation de la dernière maladie de Louis XV.

partit en voiture pour la chasse; mais, se sentant plus incommodé, il ne monta pas à cheval, resta en carrosse, lit chasser, se plaignit un peu de son mal et revint à Trianon vers les cinq heures et demie, s'enferma chez Mme Dubarry, où il prit plusieurs lavements. Il n'en fut guère soulagé, et quoiqu'il ne mangeât rien à souper et qu'il se couchât de fort bonne heure, il fut plus tourmenté pendant la nuil des douleurs qu'il avoit ressenties pendant le jour, et auxquelles se joignirent des maux de reins.

Lemonnier1 fut éveillé pendant la nuit; il trouva de la lièvre. L'inquiétude et la peur prirent au Roi; il fit éveiller Mme Dubarry. Cependant, cette inquiétude du Roi ne paroissoit point encore fondée, et Lemonnier, qui connoissoit sa disposition naturelle à s'effrayer de rien, regardoit cette inquiétude plutôt comme un effet ordinaire d"une telle disposition que comme le présage d'une maladie. Il voyoit avec les mêmes yeux les douleurs dont le Roi se plaignoit, et en rabattoit dans son esprit les trois quarts, toujours par le même calcul. Voilà ce qui arrive toujours aux gens douillets; ils sont comme les menteurs; à force d'avoir abusé de la crédulité des autres, ils perdent le droit d'être crus quand ils devroieut réellement l'être. Mme Dubarry, qui connoissoit le Roi comme Lemonnier. pensoit comme lui sur la réalité des douleurs dont le Roi se plaignoit et s'inquiétoit, mais regardoit comme un avantage pour elle les soins qu'elle pourroit lui rendre et l'occupation qu'elle pourroit lui montrer avoir de lui. La bassesse de M. d'Aumont2 la servit parfaitement dans cette circonstance. Ce plat gentilhomme de la chambre, au mépris de son devoir, renonça au droit qu'il avoit d'entrer chez le Roi, d'en savoir des nouvelles lui-même, de le servir, pour empêcher d'entrer ceux qui avoient le même droit que lui, et pour laisser le Roi malade passer honteusement la journée à un quart de lieue de ses enfants, entre sa maîtresse et son valet de chambre...

Cependant, il étoit trois heures, et personne n'avoit encore pu pénétrer chez le Roi. On n'en savoit qu'imparfaitement des nouvelles, et par celles qui transpiroient on jugeoit le Roi seulement incommodé d'une légère indisposition. Mme Dubarry en avoit fait part à M. d'Aiguillon, qui étoit à Versailles, et avoit, d'après ses conseils, formé le projet de faire rester le Roi à Trianon tant que dureroit cette incommodité. Elle passoit par ce moyen plus de temps seule auprès de lui, et plus que tout encore elle satisfaisoit son aversion contre M. le Dauphin, Mme la Dauphine et Mesdames, en écartant le Roi d'eux, et rendoit vis-à-vis de lui leur conduite embarrassante. L'incertitude où étoit Lemonnier de la suite de cette incommodité, l'embarras dont étoit, dans une chambre aussi petite, le service du Roi, le scandale et l'indécence dont ce séjour prolongé devoit être, rien ne pouvoit déranger Mme Dubarry de ce pro-

Preinier médecin ordinaire.

Premier gentilhomme de la chambre, qui était d'année.

jet déraisonnable et in iécent, conçu pour narguer la famille royale. M. d'Aumont s'y prêtoit de toute sa bassesse, et n'avoit même mandé à personne l'état du Roi, pour faciliter à cette femme le parti qu'elle voudroit prendre.

Le premier chirurgien. La Martinière, venu à Trianon, décida Louis XV à revenir à Versailles, au milieu de la famille royale et loin de la Du Barry. Et comme le Roi lui parlait de sa maladie et de la diminution journalière de ses forces, en disant : « Je sens qu'il faut enrayer. — Sentez plutôt, lui répliqua La Martinière, qu'il faut dételer. »

Louis XV se plaignait toujours beaucoup du mal de tête, de maux de reins, de maux de cœur; aussi, dès que les voitures furent amenées, il se laissa de suite porter dans son «arrosse. Les courtisans mettaient ses plaintes sur le compte de la faiblesse et de la peur, personne ne croyait à la gravité du mal. Sitôt rentré à Versailles, la petite vérole se déclara et Louis XV mourut le 14 mai.

La Dauphine Marie-Antoinette avait souhaité d'avoir à elle une maison de plaisance où elle pût faire ce qu'elle voudrait. Louis XVI, sitôt roi, la pria d'accepter pour son usage particulier le Grand et le Petit-Trianon ! « Ces beaux lieux, lui dit-il en termes galants, ont toujours été le séjour des favorites des rois, conséquemment ce doit être le vôtre. » Très sensible à ce compliment, la Reine lui répondit en riant <( qu'elle acceptait le Petit-Trianon, à condition qu'il n'y viendrait que lorsqu'il serait invité1 ».

Louis XVI changea la décoration des quatre pièces de ce charmant hôtel du xvnie siècle : la salle à manger, le petit salon, le grand salon et le petit cabinet : tout le reste est du style Louis XV : lambris sculptés, cuivres ciselés, cheminées d'une ornementation pleine de goût. Les sculptures des lambris étaient peintes en vert clair sur fond blanc2. On ne peut qu'admirer les sculptures de Guibert, les panneaux ouvragés,

1 Bachaumont (28 mai 1774). — Trianon fut pour Marie- Antoinette le lieu où elle put s'amuser à « faire acte de souveraineté indépendante; elle y édicta des règlements portant un intitulé jusque-là inusité en France, pays de loi salique, où les femmes n'étaient pas reconnues aptes à exercer en leur nom l'autorité royale ». (Desjardins, Le Petit-Trianon.)

2 Elles sont aujourd'hui badigeonnées à la colle grise; ce fut l'œuvre malheureuse des architectes de Louis-Philippe et de l'Empire.

les garnitures de cheminées et des fenêtres en cuivre ciselé et doré, et la rampe de l'escalier en fer forgé.

Les dépendances pour le service et les écuries étaient à gauche de la cour d'entrée, ainsi que la chapelle (1773), avec les sculptures de Rousseau.

La véritable innovation fut le jardin. Les jardins à l'anglaise remplaçaient maintenant les créations qui avaient fait la gloire de Le Nôtre et de ses successeurs; on les trouvait plus près de la nature, que J.-J. Rousseau avait fait aimer aux âmes sensibles. Il y en avait de célèbres, comme ceux d'Horace Walpole en Angleterre, du prince de Ligne en Relgique, de Monceau, qui appartenait au duc d'Orléans, d'Ermenonville, propriété de M. de Girardin. Le comte de Caraman en avait un à Paris, attenant à son hùtel de la rue Saint-Dominique, que visita Marie-Antoinette et qui lui plut. L'architecte Mique, qui venait de succéder à Gabriel, fut chargé de demander au jardinier Antoine Richard et à son fils un plan de jardin anglais, qui fut trouvé trop compliqué; celui que présenta à la Reine le comte de Caraman lui agréa et fut exécuté. Le motif principal en était une petite rivière coulant du point le plus élevé du jardin et faisant le tour de l'enceinte en arrosant de vastes pelouses ornées de corbeilles de fleurs sous les fenêtres du château, tandis que trois groupes de bosquets étaient disposés de manière k former des points de vue. Les Richard s'employèrent pour le réaliser; ils durent détruire une grande partie du jardin botanique, mais ils décorèrent le nouveau parc d'arbres magnifiques qui font aujourd'hui l'admiration de tous les visiteurs. Le sol fut creusé pour avoir des lacs et une rivière, ou surélevé pour produire des mouvements de terrain. Mique et Hubert Robert construisirent un pavillon, un temple, un hameau, une vacherie, des ponts, pour animer le paysage1. Le goût des cascades et des statues était entièrement passé.

Le Petit-Trianon ne tarda pas à exciter l'admiration des contemporains.

Disparaissez, monuments du génie, Parcs, jardins immortels que Le .Nôtre a piaules* !

Desjardins, Le Petit-Trianon, t. H. — Mique était ué à Nancy et avait pris la suite des travaux de Gabriel.

Delerot, Ce que les poètes ont dit de Versailles.

LE PETIT-TRIAXON. C3o

s'écrie le chevalier Bertin, poète et capitaine-écuyer du comte d'Artois; et dans son Elégie, qui nous a laissé un dessin complet du nouveau jardin, il en vante les délices :

0 champs aimés de Flore, ô douce promenade, Oui, vous êles l'asile et l'ouvrage des dieux !

Ou y respire, dit le prince de Ligne en 1781, l'air du bonheur et de la liberté, on se croit à cent lieues de la Cour... Je ne connois rien de plus beau, continue-t-il, et de mieux travaillé que le Temple et le Pavillon. La colonnade de l'un et l'intérieur de l'autre sont le comble de la perfection, du goût et de la sculpture. Le rocher et les chutes d'eau feront un superbe effet dans quelque temps, car je parie que les arbres vont se presser de grandir pour faire valoir tous les contrastes de bâtisse, d'eau et de gazon. La rivière se présente à merveille dans un petit mouvement de ligne droite vers le Temple. Le reste de son cours est caché ou vu à propos. Les massifs sont bien distribués et séparent le* objets qui seroient trop rapprochés. Il y a une grotte parfaite, bien placée et bien naturelle. Les montagnes ne sont pas des pains de sucre ni de ridicules amphithéâtres. Il n'y en a pas une qu'on ne croiroit avoir été là du temps de Pharamond. Les plates-bandes de fleurs y sont placées partout agréablement...

Les dispositions du Petit-Trianon n'ont pas changé, nous pouvons donc le décrire d'après ce que nous voyons aujourd'hui. Le parc renferme : au bout du grand lac, un hameau, construit par Mique et Hubert Robert, de 1782 à 1786, et qui se compose du Moulin, du Boudoir, de la Maison du Bailli, du Presbytère, de la Laiterie, où la crème était mise dans des vases de porcelaine placés sur des tables de marbre blanc; de la Tour de Marlborough, dont les escaliers étaient couverts de fleurs; de la Ferme, où la Reine avait un superbe troupeau de vaches suisses qui pâturaient dans les prairies environnantes; de la porte du Hameau et du Vieux-Château : c'est là que la Reine et sa société, le Roi et ses frères s'amusaient à jouer des bergeries de Florian ou de Berquin; — un temple de l'Amour, élégante construction, décorée de charmantes sculptures par Deschamps et d'une statue du dieu par Bouchardon1, ombragée de grands arbres et entourée de

1 L'Amour adolescent se (aillant un arc dans la masse d'Hercule; cette statue datait de 1746. C'est une répétition de l'original qui est au Louvre.

massifs de rosiers et d'arbustes odoriférants; — le Pavillon de Musique ou du Déjeuner, appelé aussi le Belvédère, autre construction aussi jolie que la précédente, ornée à l'extérieur de fines sculptures, également de Deschamps, et à l'intérieur de peintures représentant des instruments de musique ' ; — la Grotte, toute tapissée de mousse, située sur le bord du petit lac. où Hubert Robert a pratiqué une crevasse permettant la vue sur la prairie ; — la Salle de Comédie : — le jeu de bagues, placé près du château, dans un pavillon chinois, aujourd'hui détruit, où l'or et l'azur reflétaient avec éclat les rayons du soleil2.

Le grand voyageur anglais Arthur Young, qui visita le l'etit-Trianon en 1787. y admira beaucoup la beauté des arbres et des arbrisseaux exotiques, le Sophora japonica, les cèdres, les pins de lord Weymouth, les sapins de toute espèce, les mélèzes, les cyprès de la Louisiane au bord du grand lac, les tulipiers, les chênes rouges, les chênes à feuilles de saule, les chênes au kermès, etc., dont la plus grande partie avait été plantée sous Louis XV3.

Marie-Antoinette, avec sa tendance à la familiarité, rendit le jardin très hospitalier au public. Tous les dimanches, il y avait un bal où étaient reçues toutes les personnes vêtues honnêtement, et surtout les bonnes et les enfants. Elle dansait une contredanse pour montrer qu'elle prenait part au plaisir auquel elle invitait les autres. Elle appelait les bonnes, se faisait présenter les enfants, leur parlait de leurs parents et les comblait de bontés ordinairement; presque toute la famille royale était avec elle4.

Elle venait à Trianon presque chaque jour, soit le matin, soit le soir; elle y séjournait quelquefois un mois de suite, affranchie de toute étiquette, et y avait établi tous les usages de la vie de château.

Elle entrait dans son salon sans que le piano-forte ou les métiers de tapisseries fussent quittés par les dames, et les hommes ne sus-

1 Marie-Antoirjette, dès 1781, y venait déjeuner le nialin sur une table de marbre gris reposant sur trois pieds de bronze doré. * Dussieux, Le Peti (-Trianon (Le Château de Versailles, t. II .

3 « Le monde entier, disait-il, a été mis à contribution pour l'orner. »

4 Comte de Vaublanc, Souvenirs.

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pendaient ni leur partie de billard, ni celle de trictrac. Il y avait peu de logements dans le petit château de Trianon. Madame Elisabeth y accompagnait la Reine, mais les dames d'honneur et les dames du palais n'y furent point établies : selon les invitations faites par la Reine, on y arrivait de Versailles pour l'heure du dîner. Le Roi et les princes y venaient régulièrement souper. Une robe de percale blanche, un iichu de gaze, un chapeau de paille étaient la seule parure des princesses ; le plaisir de parcourir toutes les fabriques du Hameau, de voir traire les vaches, de pêcher dans le lac enchautait la Reine; et, chaque année, elle montrait plus d'éloignement que jamais pour les fastueux voyages de Marlv '.

Elle y vivait au milieu de ses familiers : la princesse de Lamballe, la princesse de Guéménée, la duchesse Jules de Polignac2. Les autres membres de cette petite Cour étaient : la comtesse Diane de Polignac, Mmes d'Andlau, de Chàlons. de Chimay et de Dillon, le comte d'Artois, M. de Guines, le duc et le comte de Coigny, MM. de Crussol, d'Adhémar, de Besenval, de Lauzun, de Polignac, de Vaudreuil, de Guiche, de Polastron, d'Est'erhazy. Le spirituel prince de Ligne et le duc de Dorset. ambassadeur d'Angleterre, étaient souvent admis à ce cercle d'intimes3. Le choix de quelques- mine resta pas sans critique : dans ce monde de Cour du xvme siècle, où l'amour avait une si grande place, les intrigues étaient fréquentes et la fidélité conjugale était assez rare. Ainsi, la princesse de Guéménée vivait séparée de son mari; on parlait de ses relations avec M. de Coigny, comme de celles de M. de Vaudreuil avec la duchesse de Polignac. Il y eut évidemment dans cette petite Cour privilégiée un laisser-aller un peu exagéré, et la tenue n'y paraît pas y avoir été toujours du meilleur ton. En général, les lectures, les causeries et les travaux à l'aiguille alternaient avec la musique de Gluck ou de Grétry, jouée sur le clavecin, les amusements dans le parc, les travestissements, les danses sur les pelouses . Plus de Cour, plus d'étiquette, plus de repas officiels si en-

1 Mme Campan, Mémoires.

- Ibid.

3 Parmi les étrangers de haut rang qui furent invités au Petit-Trianon, nous citerons l'empereur Joseph II (1777), le prince de Hesse-Darrustadt (1780), le comte du >'ord et la comtesse ^ 17S2), le roi de Suède (1784 . le prince Henri de Prusse, l'archiduc Albert de Saxe-Teschen et l'archiduchesse Marie-Christine.

nuyeux, plus de disgracieuses toilettes d'apparat. L'étiquette est si complètement mise de côté, dit un historien, que la Reine va de Versailles à Trianon, une baguette à la main, suivie d'un valet de pied.

C'est avec bonheur qu'elle faisait aux étrangers de marque les honneurs de son jardin. « J'accepte avec grand plaisir votre proposition. Madame, écrivait-elle à une princesse allemande en mai 1780; je vous prierai seulement de me faire dire de bouche, par l'homme que j'envoie, lequel des jours vous aimez mieux, de demain ou de vendredi, si vous voulez venir à mon jardin tout de suite. Il fait si beau que je serai charmée de vous le montrer, ainsi qu'à MM. les princes héréditaires et Frédéric. Pour la princesse Charlotte, j'espère qu'elle me connaît assez pour ne pas douter du plaisir que j'ai toutes les fois que je la vois, ainsi que vous, Madame, que j'embrasse de tout mon cœur. Comme il fait plus beau le matin que le soir, si vous voulez venir à midi, je vous donnerai à déjeuner. Je serai toute seule. Ainsi, je vous demande en grâce de ne point venir parée, mais comme on est à la campagne, et ces messieurs en frac1. »

A Trianon, les fêtes succédèrent aux fêtes, surtout dès 17 76, avec illuminations, spectacles et soupers. La Reine y recevait la famille royale. En avril 1777, elle y conduisit son frère, Joseph II ; ils y eurent pour ainsi dire un tète-à-tête et, dans leur promenade à travers les jardins, l'Empereur « reprit les objets essentiels d'une conversation commencée à Versailles. Il chercha de nouveau à ouvrir les yeux de la Reine sur les écueils qui l'environnaient, sur la facilité avec laquelle elle s'y laissait entraîner par l'appât trompeur des dissipations. Il en présenta les conséquences infaillibles et effrayantes pour l'avenir. Dans ce chapitre furent compris les articles de la négligence envers le Roi, des sociétés de la Reine, de l'abandon de toute occupation sérieuse et de la passion pour le jeu ».

L'Empereur, prenant le ton de l'intérêt et de la sensibilité, mit une mesure si juste à ses remontrances, qu'elles n'effarouchèrent aucunement la Reine. Cette princesse lui fit des

1 De Reiset, Lettres de Marie-Antoinette à la La?i//grave.

aveux plus étendus sur le Roi, sur ses entours; elle convint des raisons de l'Empereur, en mettant cette restriction « qu'il viendrait un temps où elle suivrait de si bons avis ». La princesse de Lamballe avait fort déplu à l'Empereur; la Reine « convint que, par engouement, elle s'était trompée sur cette favorite et qu'elle était au repentir de l'avoir mise à la place qu'elle occupe. En revanche, la Reine vit avec plaisir que son auguste frère avait pris assez bonne opinion du duc de Coigny1 ».

Joseph II assista à ïrianon à une soirée de fête, et quitta sa sœur sans l'avoir convertie. Au mois d'avril de 1779, la Reine eut la rougeole, se fit soigner par les ducs de Coigny et de Guines, par le comte Esterhazy et le baron de Resenval, et se fit suivre de ses quatre chevaliers pour achever sa convalescence à Trianon. Sans doute, le Roi, accoutumé à ne rien refuser, s'était prêté à cette étrange combinaison ; il n'en resta pas moins que des propos très fâcheux et de mauvaises plaisanteries se donnèrent libre carrière.

L'on mit en question, dit Mercy, de savoir quelles seraient les quatre dames choisies pour garder le Roi dans le cas où il tomberait malade. A peine les quatre personnages susdits furent-ils installés à leur poste, qu'ils prétendirent veiller la Reine pendant la nuit. Je m'opposai fortement à cette ridicule idée; je Qs intervenir le médecin Lassonne, qui, toujours faible et tremblant, n'ose s'opposer aux choses que son étal le met en droit de contrarier. Enfin, je me donnai tant de mouvement, avec l'abbé de Vermond, qu'il fui décidé que ces messieurs sortiraient de la chambre de la Reine à onze heures du soir, et n'y rentreraient que le matin.

Indépendamment du mauvais elfet qu'une forme si inusitée devait produire, j'ai encore eu à m'affliger davantage de toutes les idées nuisibles suggérées à la Reine dans ses conversations avec ces quatre personnages; des insinuations d'intrigues, des personnalités, des vues fausses en tout genre, rien n'a été omis pour induire la Reine en erreur. Elle avait exigé absolument, par attention pourle Roi, qu'il n'entrât pas chez elle. La société susdite osa critiquer l'acquiescement du Roi à cette volonté de la Reine, et elle prit de l'humeur contre son époux. Je tremblai des suites que cette tracasserie pouvait avoir, et le dixième jour de la maladie j'imaginai, de concert avec l'abbé de Vermond, de porter la Reine à écrire quelques lignes d'amitié au Roi. La proposition en fut d'abord reçue et rejetée avec une aigreur extrême. Je dois la justice à l'abbé de Vermond que ce fut lui seul qui ramena la Reine. Elle

1 Correspondance de Mercy, t. II.

écrivit erj peu de mots « qu'elle avait beaucoup souffert, mais que ce qui la contrariait le plus était de se voir privée encore pour plusieurs jours du plaisir d'embrasser le Roi ». Ce billet produisit tout l'effet que je m'en étais promis; le Roi en fut encbanté ; il répondit sur l'beure très tendrement, et cette correspondance s'est soutenue presque journellement : elle fit aussi une grande sensation dans Versailles, et dès ce moment les propos se calmèrent.

La convalescence de la Reine fut célébrée par une fête dont nous trouvons le détail dans la Correspondance de Grimm1.

Tous les fossés qui entourent le jardin, rapporte l'auteur, étaient semés de fascines allumées, dont la lueur, mêlée à celle de plusieurs lampions cacbés avec beaucoup d'art dans le feuillage des bosquets les plus touffus, répandait au milieu de la nuit une clarté douce semblable au clair de lune ou aux premiers rayons de l'aube matinale. Ayant fait remarquer à Sa Majesté l'effet singulier de la nouvelle aurore, on lui donna le désir de descendre dans le jardin. Là, elle fut surprise par les sons d'une musique céleste et, en suivant les accents d'une mélodie si toucbante, elle aperçut dans une des nicbes du bosquet un berger jouant de la flûte : c'était le duc de Guines. Plus loin, deux faunes exécutèrent d'abord un duo de cor et de hautbois, et, réunissant leurs accords avec ceux de la flûte, formèrent un trio charmant. Des couplets chantés par d'autres divinités champêtres terminèrent ce joli impromptu, mais les couplets ne sont point encore sortis du sanctuaire pour lequel ils ont été inspirés.

Vers cette époque, la Reine mit à la mode les chapeaux de paille unie. Ainsi coiffée, en robe de percale blanche, en fichu de gaze, elle courait les jardins avec ses amies et ses invités, menant son monde boire son lait et manger ses œufs frais, entraînant le Roi, qui prenait un vif plaisir à ces réunions, du bosquet où il lisait, à un goûter sur l'herbe, tantôt regardant traire les vaches, tantôt péchant dans le lac ou bien assise sur le gazon...

Le divertissement qui l'emporta sur tous les autres à Trianon fut la comédie de société, alors très à la mode. Marie- Antoinette composa une troupe où figuraient à ses cotés Madame Elisabeth, les duchesses de Guiche et de Polignac et la comtesse Diane de Polignac, le comte d'Artois, le comte Esterhazy, el MM. d'Adhémar, de Crussol, de Guiche et de Vaiulreuil. Les spectateurs devaient être le Roi, Monsieur et

"■pondance secrfite, t. II (rééditée par M. Tournoux .

LE PETIT-TRIANON. d'il

les princesses qui ne jouaient pas, et, pour stimuler les acteurs, on lit occuper les premières loges par les lectrices, les femmes de la Reine, leurs sœurs et leurs filles, en tout une quarantaine de personnes; ainsi étaient sans doute diminués les inconvénients et même les dangers de ces représentations, qui trop souvent, comme l'écrivait a Mercy l'impératrice Marie-Thérèse, finissent ou par quelque intrigue, ou par quelque esclandre.

La première salle de comédie fut placée au rez-de-chaussée du Petit-Trianon , derrière l'escalier. Elle devint bientôt insuffisante, et Mique construisit en 1779, à droite du jardin français, une vraie salle de spectacle, avec foyer des acteurs, des musiciens et des figurants. Un plafond de Lagrenée et d'élégantes sculptures décorent cette petite salle, qui est charmante et très bien disposée1. Quand elle fut achevée, en 1780, l'inauguration eut lieu, le 1er août, par deux, pièces de Sedaine et Monsigny: Le /loi et le Fermier el La Gageure imprévue. La Reine joua dans la première pièce le rôle de Jenny, et dans la seconde celui de la soubrette. Le Roi parut s'amuser fort à celte représentation. Le comte d'Artois y joua aussi un rôle, mais l'acteur bors pair fut le comb' de Vaudreuil.

Les représentations se poursuivirent. Le 16 septembre, Mercy écrivait à Marie-Thérèse, qui l'avait chargé de surveiller le théâtre de Trianon, que depuis un mois toute l'activité de la Reine y était concentrée.

Le temps nécessaire à apprendre les rôles, celui qui a dû êtro employé à de fréquentes répétitions, joint à d'autres détails accessoires, a été plus que suffisant pour remplir les journées. Le Roi. en assistant fort assidûment à tous ces apprêts, a donné preuve du goût qu'il [prend à ce genre de dissipation. Il ne s'est plus trouvé de moments pour le jeu, non plus que pour les promenades du soir, de manière que ces avantages semblent compenser quelque-inconvénients qui tiennent à la nature de l'objet dont il est question.

La Heine a persisté invariablement dans la résolution de n'admettre d'autres spectateurs que les princes et les princesses de la famille royale, sans personne de leur suite. Je sais par les gens de service en sous-ordre, les seuls qui aient entrée au théâtre, que le> représentations s'y sont faites avec beaucoup d'agrément, de grâce

1 Elle a été restaurée en 1830, sous Louis-Philippe.

et de gaieté, et que le Roi en marque une satisfaction qui se manifeste par des applaudissements continuels, particulièrement quand la Reine exécute les morceaux de son rôle. Ces spectacles, qui durent jusqu'à neuf heures, sont suivis d'un souper restreint à la famille royale et aux acteurs et actrices. Au sortir de table, la Cour se retire, et il n'y a point de veillée.

Une manière d'amusement qui se borne à un si petit nombre de personnes devient un indice d'autant plus marqué de faveur pour ceux qui y sont admis, et par conséquent un motif de jalousie et de réclamation pour les exclus. La princesse de Lamballe, en raison de sa charge de surintendante, a cru pouvoir prétendre à une exception qu'elle n'a point obtenue. Les grandes charges et les dames du palais de semaine ont représenté que, d'après les usages établis, aucune circonstance ne devait les priver de l'avantage de faire leur service, lequel se trouvait réduit à paraître les jours de dimanche et de fête à la toilette de la Reine et aux otiices de l'église : toutes pareilles instances, qui sont restées sans effet, ont causé des dégoûts et ont donné lieu à quelques propos qui, de Versailles, se sont répandus à Paris1.

Pour calmer cette légère effervescence, la Reine resta toute la semaine à Trianon, et il n'y eut point de spectacle. Cependant, la curiosité de tous était piquée au vif au sujet de cette salle dont on disait merveille. Elle était blanc et or; les sièges de l'orchestre, les appuis des loges étaient recouverts de velours bleu. Des pilastres portaient la première galerie. Des mufles de lions se terminaient en dépouilles et des manteaux d'Hercule soutenaient la seconde. Au plafond, œuvre de Lagrenée, Apollon dansait, accompagné des Grâces et des Muses; tout autour, les amours voltigeaient2.

A la quatrième représentation, on donna Rose et Colas, opéra-comique de Sedaine et Monsigny, et le Devin du Village, paroles et musique de J.-J. Rousseau. Mercy, par faveur, y assista, placé dans une loge grillée, invisible. Les acteurs étaient, dans la première pièce, le comte d'Artois, le duc de Guiche, le comte d'Adhémar, la duchesse de Polignac et la duchesse de Guiche. La Reine exécutait le rôle de Colette dans la seconde, le comte de Vaudreuil chantait le rôle du Devin, et le comte d'Adhémar celui de Colin. « La Reine, dit Mercy, a une voix agréable et fort juste, sa manière de jouer

Mercy, Correspondance, t. III.

Desjaidins, Le Petit-Trianon. Le Théâtre^ V.

est noble et remplie de grâce; au total, ce spectacle a été aussi bien rendu que peut l'être un théâtre de société. J'observai que le Roi s'en occupait avec une attention et un plaisir qui se manifestaient dans toute sa contenance; pendant les entr'actes, il montait sur le théâtre et allait à la toilette de la Reine. Il n'y avait d'autres spectateurs dans la salle que Monsieur, Mme la comtesse d'Artois, Madame Elisabeth; les loges et les balcons étaient occupés par des gens de service en sous-ordre, sans qu'il y eût une seule personne de la Cour. Le théâtre, qui a été construit en petit sur les dessins du grand théâtre de Versailles, est d'une forme très élégante et d'une richesse en dorures qui devient presque un défaut, et qui a été un objet de grande dépense. »

Cependant, Marie-Thérèse agissait, par l'intermédiaire de Mercy, afin que sa fille renonçât au théâtre, dont l'effet était d'engendrer des familiarités dangereuses, de faciliter l'intrigue ou l'ambition de ceux qui l'approchaient, à leur profit ou à celui des leurs. Marie-Antoinette promit « qu'à l'époque du voyage de Marly il ne serait plus question de spectacles; qu'elle n'avait jamais pensé qu'à en faire un amusement très passager, et que pendant l'hiver prochain elle s'était bien proposé de donner plus à la représentation et aux moyens de rendre la Cour nombreuse à Versailles ».

Quelques semaines après, la mort de Marie-Thérèse (29 novembre 1 780; interrompait les représentations royales. Quand 'lies reprirent, la Reine n'y joua plus1; elle se borna à diriger et à inviter2.

Pendant l'été de 1781, Joseph II, voyageant sous le nom de comte de Falkenstein, vint à Versailles. Au Petit-Trianon, il assista à la représentation d'Iphigénie en Tauride, de Gluck, qui était alors le principal organisateur de ces plaisirs. « L'art avec lequel on avait, non pas illuminé, mais éclairé le jardin anglais, produisit un effet charmant; des terrines, cachées par des planches peintes en vert, éclairaient tous les massifs d'arbustes ou de fleurs, et en faisaient ressortir les diverses teintes, de la manière la plus variée et la plus agréable ; quel-

1 Cependant, en 1782, elle joua le rôle de Babet de la Veillée villa geoise, l'un de ses meilleurs.

- bachaumont, Mémoires, 1781.

ques centaines de fagots allumés entretenaient, dans le fossé, derrière le Temple de l'Amour, une grande clarté qui le rendait le point le plus brillant du jardin1. »

L'année suivante, ce fut le tour des grands-ducs de Russie, le comte et la comtesse du Nord. Il y eut opéra, souper, promenade dans le parc brillamment éclairé.

D<iDS une occasion où les illustres voyageurs avaient passé lu journée à Trianon, seuls avec la Reine, racontait Mercy dans une lettre à Joseph II, l'intimité se trouva si bien établie que le grandduc lit à la Reine des confidences dont certains points causèrent a Sa Majesté quelque embarras. Ce prince lui parla, avec quelque amertume, de la gêne et des contrariétés, même des noirceurs qu'il était dans le cas d'éprouver à Saint-Pétersbourg. Sans jamais nommer l'Impératrice sa mère, les phrases portaient sur les articles bien délicats de la manière d'être de cette souveraine... Le prince, se croyant autorisé à demander contidence pour contidence, pria la Heine de lui dire comment, du vivant de Louis XV, elle s'était comportée vis-à-vis de la comtesse Du Barry. Sa Majesté se prêta a le lui expliquer, lui indiquant que la base de sa conduite dans cette conjoncture avait été d'éviter de choquer le défunt monarque et d'omettre envers la favorite toute marque d'approbation2.

Au cours de cette année 1782, la Reine prit l'habitude des longues promenades à travers la campagne. Un jour que le peintre Boze était dans une auberge à Rocquencourt, il aperçut la Reine qui venait y prendre une tasse de iait. Elle abaissa son voile et mit un doigt sur ses lèvres pour lui défendre de la reconnaître. Elle avait adopté pour l'été un vêtement commode, une robe blanche flottante et sans aucun ornement, à lïnstar des gaulles des créoles de Saint-Domingue réfugiées en France. Tant de simplicité paraissait au public incompatible avec la majesté royale, mais Marie- Antoinette persista et se fit peindre, l'année suivante, par M1"" Yigée-Lebrun, vêtue d'une gaulle de mousseline blanche. De mauvais plaisants dirent : « Voilà la dame en chemise », et d'autres : « La France, sous les traits de l'Autriche, réduite à se couvrir d'une panne3. » Le portrait lit scandale au Salon, et il fallut le retirer. Le bruit courait que la suppres-

' Mlue Canipan, Mémoires, t. Ier.

D'Arneth, Correspondance secrète, t. 1er. 3 A. Savmu et V. Bournaud, Les Derniers Jours de Trianon.

sion des robes de soie ruinait Lyon et que la nouvelle fantaisie de la Reine était le résultat d'une entente avec Joseph II pour faire vendre le linon de Bruxelles1.

En 1784. le roi de Suède, qui parcourait l'Europe sous le nom de comte de Haga, et qu'un habitué de Trianon, le comte de Fersen. avait rejoint à Nuremberg, accepta l'invitation, à Versailles, de Marie-Antoinette, mais il arriva au débotté et sans se faire annoncer. Louis XVI, dans sa hâte, s'habilla seul et se présenta chaussé d'un soulier à talon rouge et Tautre à talon noir. La Reine le reçut dans son petit cabinet et s'informa, par Mrae Campan, « si elle avait un dîner suffisant pour l'offrir à son hôte royal, et de le faire augmenter, si cela était nécessaire. Le roi de Suède l'assurait qu'il y aurait toujours assez pour lui, et moi, pensant à l'étendue du menu du dîner du Roi et de la Reine, dont plus de la moitié ne paraissait pas quand ils dînaient dans les cabinets, je souriais involontairement. La Reine me fit des yeux un signe imposant, et je sortis. Le soir, la Reine me demanda pourquoi j'avais paru si ébahie quand elle m'avait donné ordre de faire augmenter son dîner. « Vous auriez dû juger de suite que la « trop grande confiance du roi de Suède avait besoin d'une « leçon. » Je lui avouai que la scène m'avait paru si bourgeoise, qu'involontairement j'avais pensé aux côtelettes sur le gril et à l'omelette qui, dans les petits ménages, viennent augmenter un trop mince ordinaire. Elle s'amusa beaucoup de ma réponse et la conta au Roi, qui en rit à son tour2 ».

La fête donnée le 21 juin en l'honneur de Gustave III, a Trianon, fut des plus brillantes.

Il a lui-même décrit cette fête dans une de ses lettres : « On soupa dans les pavillons du jardin, et après souper le jardin anglais fut illuminé. C'était un enchantement parfait. La Reine avait permis de s'y promener aux personnes honnêtes qui n'étaient pas du souper, et l'on avait prévenu qu'il fallait être habillé en blanc, ce qui formait vraiment le spectacle des Champs-Elysées. La Reine ne voulut pas se mettre à îable, mais fit les honneurs comme l'aurait fait la maîtresse «le maison la plus honnête. Elle parla à tous les Suédois, et

1 Desjardins, Le Petit-Trianon, XII.

- Mme Campan, Mémoires.

s'occupa d'eux avec un soin et une attention extrêmes1. » On y joua le Dormeur éveillé, de Marmontel et Grétry, avec grand appareil de décors et de ballet; puis on soupa dans les bosquets, pendant que le jardin anglais était illuminé. Marie- Antoinette avait ouvert le parc à de nombreux invités; toutes les dames étaient en blanc. Ce fut une vraie féerie, digne, selon le Roi, des Champs-Elysées2. Le roi de Suède trouva le Petit-Trianon si charmant qu'il pria Marie-Antoinette, comme Joseph II l'avait fait aussi, de lui donner les dessins et les plans de tout ce qu'il avait admiré dans ce beau lieu. Mique fut chargé d'en former aussitôt un atlas.

En 1785 (19 août), le Barbier de Séville, de Beaumarchais, qui était présent, fut donné en représentation par la troupe royale. Dazincourt, de la Comédie-Française, en avait dirigé les répétitions. La Reine joua le rôle de Rosine, le comte d'Artois celui de Figaro, M. de Vaudreuil celui du comte Almaviva; les rôles de Bartholo et de Basile furent tenus, le premier par le duc de Guiche, et le second par M. de Crussol. Le petit nombre de spectateurs admis à cette représentation y trouva « un accord, un ensemble qu'il est bien rare de voir dans les pièces jouées par des acteurs de société : on a remarqué surtout que la Reine avait répandu, dans l;i scène du quatrième acte, une grâce et une vérité qui n'auraient pu manquer de faire applaudir avec transport l'actrice même la plus obscure. Nous tenons ces détails d'un juge sévère et délicat, qu'aucune prévention de Cour n'aveugla jamais sur rien ». (Mme Campan.)

En ce moment, le Mariage de Figaro, où Beaumarchais faisait une satire incisive de l'ancien régime, obtenait un énorme succès à la Comédie-Française, et c'était une singulière inconséquence de la Reine, après l'opposition que Louis XVI y avait faite, d'inviter l'auteur dramatique à assister à cette représentation.

Après 178-j, les spectacles deviennent rares, et le Barbier de Séville parait être la dernière pièce jouée à Trianon. Le Parlement venait d'innocenter le cardinal de Rohan, et la

1 Desjardins, Le Petil-l'rianon, XII.

- Geffroy, Gustave III à la Cour de France.

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