CHAPITRE XVI
Le Château de Versailles est. dans son ensemble, un magnifique musée d'art décoratif.
C'est le legs laissé par l'ancien régime, que la Révolution a respecté. Nous avons vu que Napoléon n'eut pas le temps de donner suite aux projets de remaniement, d'ailleurs confus,
qu'il avait conçus.
Malheureusement, Louis-Philippe, dans sa hâte d'installer un musée dédié à toutes les gloires de la France, partageant le préjugé de son temps contre l'art du xvme siècle, ne craignit pas d'y porter atteinte dans les boiseries sculptées de ses lambris et de ses glaces, les bronzes de ses cheminées et la ciselure de leurs cuivres.
Néanmoins, malgré ces destructions à jamais regrettables, l'œuvre capitale de l'art décoratif du xvii<> et du xvme siècle est restée intacte. Elle se montre aux visiteurs émerveillés dans les grands appartements du Roi et de la Reine, dans la galerie des Glaces et les salons de la Guerre et de la Paix, dans le salon d'Hercule, dans les appartements particuliers de Louis XIV, dans les petits appartements de Louis XV, dans les appartements de Madame Adélaïde, dans les cabinets ou petits appartements de Marie-Antoinette, enfin dans quelques salles de Y appartement du Dauphin.
Les recherches que Louis-Philippe fit effectuer dans les dépôts de la Couronne et dans les résidences royales, se rapportant à tous les objets d'art (peintures, statues, bustes et bas-reliefs) d'un caractère historique, donnèrent généralement des résultats fructueux, mais insuffisants. Le nombre
d'oeuvres était trop restreint. Beaucoup de personnages ou de faits marquants de l'histoire nationale (celle-ci presque exclusivement personnifiée dans les gestes de nos armées) manquaient à une collection que le Roi voulait complète, pour que la chaîne des temps, depuis l'avènement des Francs en (iaule jusqu'à nos jours, ne fût pas interrompue.
Pour combler cette lacune, il eut recours aux commandes multipliées, faites à un nombre considérable d'artistes, plus ou moins bien préparés à ce genre d'illustration, et il faut bien reconnaître, avec les conservateurs actuels du Musée, que « cette histoire de France en image a été réalisée hâtivement et sans critique; pour quelques pages de valeur, un trop grand nombre d'oeuvres médiocres et dépourvues de tout caractère de vérité sont venues encombrer les galeries et nuire par leur voisinage aux collections sérieuses qu'elles renferment1 ».
La vraie richesse du Musée (incomparable en son genre) est, pour la peinture, l'iconographie des xvie, xvne et xvme siècles. Ces portraits historiques proviennent du cabinet de Roger de Gaignières2 (xvi° et partie du xvne), des collections de la Sorbonne réunies au xvne siècle et de l'Académie française (ceux-ci donnés en 4839 et provenant de l'ancienne Académie de Peinture). Il faut y ajouter les oeuvres issues des maisons royales habitées par les princes et les princesses de la maison de Bourbon et des familles ayant régné sur la France après la Révolution. Il faut aussi mentionner cinq autres séries de moindre importance : les portraits et tableaux de marine (ceux-ci assez rares aujourd'hui) qui ornaient l'hôtel de la Marine3 à Versailles; les portraits des amiraux de France, peints pour l'hôtel de Toulouse, à Paris; — les portraits de maréchaux de France réunis sous Louis-Philippe, en originaux ou en copies4; — les
1 De Nolhac et A. Pératé, Le Musée national de Versailles.
• Collectionneur et généalogiste, né à Entrains (Nièvre), 1642-1715. La Bruyère l'a peint dans ses Caractères sous le nom de Démocède ou le Collectionneur. Il fit don de sa collection, en i'711, à la Bibliothèque du Roi.
3 L'hôtel de la Marine était situé au n° 10 de l'avenue de Sceaux. Il fut, de 1850 à 1907, le siège de la Compagnie des Lits militaires.
* De Nolhac et Pératé, Le Musée national de Versailles. — Un petit
portraits des généraux de la campagne d'Egypte dessinés par Dutertre; — les esquisses de portraits du baron Gérard. Ces deux séries, la dernière surtout, sont d'un grand intérêt.
En sculpture, la série considérable des statues et surtout des bustes commandés par Louis-Philippe, pour rappeler le souvenir des citoyens qui ont honoré le pays, est souvent de valeur artistique médiocre et d'une ressemblance approximative, parce qu'ils ont été exécutés après la mort du modèle. « Ce sont des monuments commémoratifs et rien de plus. » Mais il existe, pour ce qui est des bustes, une série assez importante de marbres originaux ou de moulages des xvne et xvme siècles, qui, pour la plupart, sont des œuvres hors de pair, surtout quand elles sont signées Coysevox, J.-B. Lemoyne, J.-J. Caffiéri ou Houdon.
D'autre part, la troisième République a pris l'habitude d'envoyer à Versailles des bustes de chefs d'Etat Présidents de la République), d'hommes politiques (Gambetta) et d'écrivains (Renan, Taine, les Goncourt, Fustel de Coulanges, etc.), qui portent l'empreinte du talent si individuel et si épris de vérité de nos sculpteurs contemporains1.
On ne peut qu'applaudir à voir des hommes d'une valeur supérieure continuera enrichir le Musée de nos gloires. Dans cette œuvre de sereine justice, les passions politiques n'ont rien à voir. Un amour éclairé de la grandeur de la France doit seul guider dans le choix des hommes qui méritent de vivre dans ce séjour d'élection, et nous pensons, avec un écrivain contemporain, qu'il faut « pressentir la durée des noms2 ». Les documents doivent être ajoutés prudemment aux collections de Versailles, et cette idée de critique avisée guide les conservateurs actuels, qui savent vérifier, ajouter et, à l'occasion, enlever.
Nous signalerons à la curiosité des amateurs, comme ayant un intérêt historique et artistique réel, la série de sculptures anciennes que possède le Musée. Il reste de la collection que forma dès 1790, à Paris, l'archéologue Alexandre Lenoir, pour
nombre seulement de ceux qui sout antérieurs a 17S9 ont une valeur d'authenticité.
1 Voir les salles 30 et 33.
* G. Geffrov. Versailles.
sauvegarder les monuments des arts que renfermaient les couvents, plusieurs sarcophages, médaillons et statues tombales du xvie au xvme siècle. Mais la part contributive la plus importante est due aux moulages que Louis-Philippe fit exécuter d'après les monuments funéraires de Saint-Denis et d'autres abbayes de France, des églises de Paris (les Célestins, Saint-Eustache, etc.) et de province (Chartres, Tours, Notre-Dame de Brive, etc.), et qui complètent celles du Musée de Sculpture comparée du Trocadéro.
Dans le même ordre d'idées, les pierres tombales de chevaliers français, principalement de grands-maîtres de l'ordre de Malte, provenant de la Terre-Sainte et de l'Orient latin, sont pour la salle des Croisades des documents plus précieux que ses peintures modernes et que « les écussons des familles réunis sans grande autorité lors de la création du Musée1 ».
Dans les longs corridors de pierre à voûte cintrée du rezde-chaussée et du premier étage des ailes, toute cette statuaire du xvie siècle, pierres tombales, statues, bustes, se trouve rangée d'une manière impressionnante. Nous citerons, dans l'aile du Nord, le Henri II et la Catherine de Médicis de Germain Pilon, le Duc de Rohan (Henri de Chabot) et le Montmorency, de François Anguier. Le xvne siècle présente des statues tombales symboliques, portant sur leurs genoux les médaillons des personnages modelés avec un art saisissant, des bustes comme l'expressif Condé, de Coysevox, ou celui du lieutenant civil Le Camus, par Mazière. Mais ici, le nombre et la variété des œuvres méritent, de la part du connaisseur, un examen réfléchi.
D'autres séries d'oeuvres ont contribué à constituer le fonds riche du Musée de Versailles : la suite des tableaux -plans, provenant du château de Richelieu, représentant les principaux faits de l'histoire militaire du règne de Louis XIII; — les cartons des compositions de Le Brun et de Van der Meulen, modèles des tapisseries des Gobelins représentant l'histoire de Louis XIV2 ; — la série des vues des résidences royales,
1 De Nolhac et Pératé, Le Musée national de Versailles.
■ Depuis peu, grâce à la vigilance éclairée de la Conservation du .Musée, un grand nombre de ces tapisseries ornent les murs des grands appartements.
de Cotelle, Pierre-Denis et Jean-Baptiste Martin, Etienne et Gabriel Allegrain, Van der Meulen et Hubert Robert, reproduisant les vues des châteaux et bosquets de Versailles, Marly, Trianon, Clagny, Saint-Cloud, Vincennes, Meudon, Madrid, Fontainebleau, Saint-Germain. Chambord, et les vues de Paris des xvne et xvme siècles, par Parrocel, de Machy, Hubert Robert, etc. * ; — la collection des gouaches de Van Blarenberghe, illustrant les principaux événements militaires du règne de Louis XV; — la collection aes aquarelles de Bagetti, etc., sur les événements militaires de la République, de l'Empire et du règne de Louis-Philippe. — Il faut joindre à celle-ci une autre série de dessins originaux, compositions militaires exécutées sous la direction de Denon2, par Carie Vernet, Taunay, Meynier, Thévenin, etc...., et qui sont des œuvres, au point de vue artistique et documentaire, des plus remarquables. Elles sont placées dans la deuxième salle de l'attique de Cbimay.
Le Musée de Versailles se présente sous trois aspects à la curiosité des visiteurs : la décoration, l'histoire proprement dite et le portrait.
La décoration, qui embrasse tous les arts, s'épanouit dans la série des grands et des petits appartements ou cabinets. Nous en avons parlé longuement au cours de cet ouvrage et nous n'y reviendrons pas. Est-il besoin de dire que l'histoire n'est pas bannie de la partie la plus somptueuse du Château, mais qu'elle y est représentée par une suite de tableaux et de magnifiques tapisseries commémorant des faits du règne de Louis XIV, et par une série de portraits (peintures et surtout bustes se rapportant aux trois règnes) précieux par l'art et l'authenticité.
Le Musée proprement historique que Louis-Philippe édifia, formé en majeure partie par le lot considérable des commandes officielles faites simultanément, est l'illustration trop souvent banale et presque exclusive de faits purement militaires, depuis Clovis et Charlemagne jusqu'en 1848. C'est surtout Y histoire-bataille. Les scènes d'ordre civil on politique y sont très clairsemées.
1 La plus grande partie de cette collection se trouve dans la salle 34.
2 Directeur général du Musée du Louvre, sous Napoléon 1er.
Cette lacune avait frappé le fondateur du Musée, qui, aux « galeries ouvertes à la gloire militaire et aux armées françaises de terre et de mer », avait résolu d'en ajouter d'autres « consacrées à la gloire politique et aux vertus civiles » ; mais la Révolution de 1848 survint, qui empêcha la réalisation de ce projet. Ce musée nouveau devait être placé dans la partie du Palais qui s'étend parallèlement k l'aile du Midi, le long de la rue de la Bibliothèque (rue Gambetta).
L'épopée militaire, racontée dans une série interminable de tableaux petits et grands, souvent, médiocres, remplit une bonne partie des deux ailes du Château. Elle est comme synthétisée, « d'une manière un peu artificielle, mais non sans grandeur », dans une immense nef de 1:20 mètres de long sur 13 mètres de large, à la voûte cintrée, décorée de rosaces dans le goût classique et vitrée dans sa partie supérieure. C'est la galerie des Batailles, où trente-trois tableaux de grandeur colossale, encastrés aux parois, exposent les faits d'armes les plus éclatants, depuis la bataille de Tours (ou de Poitiers) contre les Arabes jusqu'à la bataille de Wagram. Delacroix y figure par une œuvre puissante : La Bataille de Tailleboarg, et Horace Vernet, le grand peintre militaire du règne de Louis-Philippe, avec sa science de la composition et du dessin, y a représenté trois fois Napoléon et ses lieutenants, dans des épisodes des batailles d'Iéna, de Friedland et de Wagram.
On y a ajouté depuis quelques années l'œuvre d'un peintre contemporain, intitulée : Patrie. Cette vaste toile commémore d'une manière symbolique la guerre de 1870. Elle représente, sur un fond sombre de ciel bas et triste, un cuirassier blessé à mort, soutenu par ses compagnons d'armes et embrassant sur sa poitrine le drapeau tricolore. L'œuvre est d'un sentiment saisissant de vérité dramatique1.
Par habileté sans doute, mais aussi dans un sincère esprit de patriotisme, Louis-Philippe fit une belle part aux légendes
1 Pairie est l'œuvre du peintre Georges-Bertrand. (Lors de la réception de Nicolas II à Versailles et au dîuer qui lui fut offert dans la galerie des Batailles, tous les tableaux de la galerie lurent recouverts de tapisseries représentant l'histoire de Louis XIV, à l'exception de Patrie.) — Un autre épisode de la guerre de 1870 est traité dans le tableau d'un autre peintre contemporain : Halte-là! de Roll, placé, à l'extrémité de la galerie des Batailles, dans la salle de 1830.
LOUIS-PHILÏPPE, par VVinterhai œr.
Musée de Versailles.)
■et aux héros de la Révolution et de l'Empire. La légende napoléonienne fut favorisée entre toutes. Le Roi, descendant des Bourbons, qui faisait ramener de Sainte-Hélène les cendres du héros d'Austerlitz et d'Iéna pour les placer aux Invalides, lui réservait encore à Versailles une suite de salles au rez-dechaussée de l'aile du Midi et au premier étage de l'aile du Nord, pour y fixer une série importante de peintures dont beaucoup avaient été commandées par Napoléon lui-même'. 11 fit plus encore, en lui consacrant, au seuil même des appartements royaux, l'ancienne salle des Gardes, où fut placé le magnifique tableau de David représentant le Sacre de l Empereur-, aujourd'hui émigré au Louvre. Il reste cependant dans cette salle, du même peintre, un autre chef-d'œuvre : La Distribution des Aigles, qui voisine avec la vaste Bataille ■d'Abovkir, œuvre de Gros; Murât, qui en est le principal personnage, l'avait lui-même commandée au grand artiste.
A travers ces salles de l'histoire de France, dans le nombre d'oeuvres inférieures qui s'y pressent, s'en détachent quelques-unes de valeur réelle, signées Van der Meulen (Reddition de Cambrait, Testelin (Passage du Rhin), Parrocel, J.-B. Martin, etc. Elles sont dans le rez-de-chaussée de l'aile du Nord. Même parmi les toiles officielles, celles surtout que Napoléon avait commandées pour illustrer son règne épique, qui se trouvent au premier étage de l'aile du Nord et plus encore au rez-de-chaussée de l'aile du Midi, il en est, comme le Bivoua>de l'armée française la veille au soir de ta bataille d'Austerlitz, de Racler d'Albe, Y Entrée de la Garde impériale à Paris, après la campagne de Prusse en 1807, de Taunay, et le Passage du mont Saint-Bernard par l'armée du Premier Consul, de Thévenin (nous pourrions en citer d'autres), qui sont des documents bien vivants et laissant une forte impression. Nous signalerons, au rez-de-chaussée de l'aile du Midi, une série de pages où des peintres comme Gros, Guillon- Léthière, Girodet-Trioson, Debret, Vernet, Meynier, font re-
1 Les scèDes militaires ou civiles du Consulat et de l'Empire, que INapoléon fit en grande partie exécuter, sont de précieux documents pour l'étude des types et des costumes. Il en est un certain nombre ■dont l'effet dramatique du sujet a été bien rendu par l'artiste.
2 D'où le nom de salle du Sacre que cette pièce porte aussi.
vivre, en des toiles un peu déclamatoires mais convaincues,, les gestes militaires du premier Empire. Enfin, dans une des salles de l'attique de Chimay, le général Lejeune, dans une suite de tableaux où la minutie du détail, rendu d'une couleur trop lisse, ne fait pas disparaître la documentation exacte,, s'en est fait aussi l'historiographe intéressant.
Les principaux faits d'armes de la Révolution : Yalmy, Jemmapes, Hondschoote, Wattignies, ont été illustrés par Eugène Lami avec une verve mouvementée et une habileté de composition dignes d'être notées.
Si le Musée est riche en documents relatifs aux faits de guerre, il l'est beaucoup moins pour ce qui concerne la vie civile et même la vie de Cour. Sous Louis XIV, l'histoire officielle est presque toute dans les scènes militaires ou allégoriques d'un Le Brun ou d'un Van der Meulen. Sous ses successeurs, l'ère des apothéoses est passée avec la gloire des armes. L'évolution des mœurs crée l'art des Watteau,. des Boucher, des Fragonard, des Chardin et des Greuze, qui ne figure pas à Versailles. Mais le xvme siècle est aussi le siècle du portrait, qui y tient une place d'honneur. La Révolution fut une époque troublée où les hommes agissaient surtout; on peut en dire autant, pour d'autres raisons, de la période impériale. L'une et l'autre ne furent pas plus favorables aux arts qu'aux lettres. Peur elles, l'illustration des événements accomplis est presque exclusivement militaire.
Malgré tout, Versailles possède quelques précieux documents commémoratifs d'événements ayant trait à des cérémonies de Cour, à des réceptions de princes ou d'ambassadeurs, au sacre du Roi, à la tenue d'un lit de justice, à la présidence d'un conseil, etc., et qui nous permettent de saisir sur le vif quelques détails importants de la mécanique du pouvoir royal. Voyez, dans les appartements de Mme de- Maintenon et la salle 144 qui fait suite, la Réception du Prince électoral de Saxe et celle de V Ambassadeur cle Perse, par Louis XIV; une Cérémonie de l'Ordre du Saint-Esprit, où ce roi reçoit Dangeau comme grand-maître; une Assemblée du Conseil de Justice qu'il préside vers 1670; — dans lesappartements du Dauphin (salle 43), Louis XV, âgé de cinq ans, tenant un lit de justice, ayant à côté de lui sa gouvernante, Mmede Ventadour, tableau très suggestif, d'un peintre
LE MUSÉE. 67o
peu connu, Duménil; et dans la même salle, deux chefsd'œuvre à la manière flamande, de J.-B. Martin, la Sortie du Palais de Justice du petit Roi porté par le premier chambellan, précédé du Régent, du duc de Bourbon et des princes du sang, au milieu des gardes à cheval et du flot de curieux, et la Sortie du sacre de Reims, non moins étonnant de vérité minutieuse. De telles œuvres ont été pour ainsi dire vécues, et de là vient leur particulier attrait.
Les salles A' Afrique, de Crimée et d1 Italie renferment, comme le nom l'indique, les œuvres militaires commémoratives de ces campagnes. Pour tout ce qui touche à l'Algérie, Horace Vernet triomphe par le nombre considérable de ses grandes toiles, peintes avec science et recherche d'exactitude, quoique avec une palette un peu morte. Son œuvre capitale paraît être la Prise de Constantine, exposée au Salon de 1839 et qui excita l'admiration. La Prise de la Smala, qui mesure plus de 2.1 mètres de large sur un peu moins de o mètres, est remarquablement composée et dessinée, mais sèche, peu lumineuse : elle ne semble pas éclairée par le soleil d'Afrique.
Horace Vernet, peu goûté aujourd'hui, fut dans son temps un novateur. 11 est l'ancêtre direct de nos grands peintres militaires contemporains, les de Neuville, les Détaille1 et les
1 Nous sommes heureux de citer à ce propos uue opiniou autorisée entre toutes, celle du grand peintre Détaille :
« Il faut savoir gré à Horace Vernet d'avoir le premier cherché la vérité, le pittoresque et l'émotion se dégageant du sujet, sans avoir recours aux poses académiques, aux têtes dites de caractère et d'expression, et à toutes les formules classiques qui font que nous ne savons rien de la Révolution et de l'Empire; les peintres de cette époque n'ont pas rendu ce qu'ils avaient sous les yeux, ils ont fait des Romains et des Grecs habillés plus ou moins avec les modes de la Révolution et
de l'Empire Je trouve qu'on n'a jamais été juste pour lui. Il a eu
le tort de produire beaucoup trop et trop rapidement: quaud on regarde attentivement un tableau de lui, on est frappé de la faiblesse de certains morceaux, et cependant il savait peindre, il savait dessiner; la Barrière de Clichy est un délicieux morceau de peinture. Il a l'ait de superbes portraits : le Frère Philippe est un vrai chef-d'œuvre. Il a eu des inventions de portraits tout à fait étonnantes, comme celui de Gouvion-S'iint-Cyr. Le grand artiste qui a fait l'Assaut de Constantine, le Bombardement de Saint-Jean-d'Ulloa, le Départ des colonnes d'assaut pour la brèche de Constantine, est un novateur, un créateur pour son époque : ou nu lui en a jamais su gré. on n'a voulu retenir de son œuvre que les morceaux lâchés comme exécution. »
Aimé Morot. Il a eu le mérite de rompre avec les traditions classiques et boursouflées, contraires à la vérité, et de créer, dans la peinture d'histoire, le mouvement naturaliste qui a rénové la peinture militaire, surtout depuis 1870.
Dans la série des grandes toiles illustrant les guerres de Crimée et d'Italie, le Passage de l'Aima, par Pils, se fait remarquer par le mouvement et la belle lumière qui y sont répandus.
Le visiteur trouvera, à côté, d'autres salles fort intéressantes par des tableaux se rapportant à l'époque révolutionnaire, comme Y Appel des Condamnés, de Muller; le Serment du Jeude-Paume, de Couder; des portraits nombreux (peintures et bustes) de personnages du second Empire et, au premier plan, le portrait de Napoléon III, par Flandrin, œuvre de tout premier ordre, d'une psychologie profonde. A côté, celui de l'Impératrice est une copie un peu froide du peintre Winterhalter.
Sous Louis XVI, un admirable dessin de Moreau le jeune attique de Chimay, salle 174) représente l'Assemblée des Notables de 1787, prélude de celle des Etats généraux, qui se réunit au début dans cette même salle des Menus- Plaisirs.
Enfin, la Révolution offre, dans ce même attique de Chimay, deux documents de premier ordre, d'artistes contemporains : le premier est une gravure légèrement coloriée d'Hubert Robert, signée et datée de 1790, et représentant, dans un ciel d'orage traversé par des rayons lumineux, la grande Fête de la Fédération; l'autre est une toile de Duplessis-Rertaux, intitulée : La Prise des Tuileries dans la journée du 1 0 août / 79.2, d'une grande intensité dramatique dans sa forme réduite.
Sans méconnaître l'intérêt réel qui s'attache à cette illustration militaire, les connaisseurs ont, dans le Musée, un itinéraire qui diffère de celui de la foule. Guidés par un sens esthétique plus affiné et un plus grand souci de documentation sûre, ils examinent avec attention l'art varié répandu dans les diverses salles des grands appartements et des appartements particuliers; ils étudient la collection des portraits originaux et des « œuvres anciennes » dont la source est bien authentique. Ils visitent les appartements du Dauphin et ceux
de Mmc de Maintenon, avec la salle qui y fait suite, et ils montent aux attiques du Nord, de Chimay et du Midi, où se déroule, surtout par l'histoire du portrait, la variété des types et des costumes, et, de-ci, de-là, par quelques tableaux d'événements du temps, une partie vivante et concrète de l'histoire de notre France.
Dans les grands appartements, en dehors de ce qui est proprement décoration, la peinture et la sculpture sont représentées par des œuvres souvent admirables. Nous en avons parlé dans le détail, lors de la description des salons, et nous ne ferons que rappeler en passant les tableaux et les tapisseries relatant les principaux faits du règne du « Grand Roi »; les petits Van der Meulen de la Salle à manger (120), du plus haut intérêt documentaire et peints dans cette harmonie voilée qui lui est propre : deux vues de Versailles et de Saint-Germain, avec le Louis XIV de 1670, à cheval au premier plan; un Passage du fthin et une Réception des Ambassadeurs suisses, où le jeune monarque apparaît encore avec le costume recherché de la première époque du règne. A noter aussi le curieux panneau de Xocret (?), représentant la réception de chevaliers de l'ordre de Saint-Louis.
Puis viennent divers portraits de Louis XIV, ceux de Rigaud1 et de Mignard; celui-ci. représentant le Roi à cheval, couronné par la Victoire, se dresse au-dessus de la cheminée de Vassé, dans le salon d'Hercule; les bustes de Coysevox (QEil-de-Bœuf), du Bernin et de Warin, qui a fait aussi la statue de Louis XIV jeune, en costume antique (dans le salon de Vénus, 107), et la cire impressionnante d'Antoine Benoist2, placée tout près du lit de parade, dans la chambre du Roi. Cette cire, exécutée en 1706, représentant Louis XIV à soixante-huit ans, est d'un réalisme effrayant. « Peut-être, sous l'érosion de l'air, la cire a-t-elle subi quelque altération. Je ne sais. Mais la graisse mauvaise des chairs, dont l'uniformité jaune et malsaine laisse voir par places les tracesde la barbe rasée, donne l'impression d'un cadavre embaumé
1 Le portrait en pied de Louis XIV âgé et en costume royal est dans le salon de Diane (108), où se trouve aussi son buste par Bernio.
'■ Voir l'étude très nourrie sur Antoine Benoist, premier sculpteur en cire du roi Louis XIV (1032-1717 . par A. Dutilleux [Revue de l'Histoire de Versailles et de Seine-et-Oise, 1905).
après quelque maladie lente. Cette œuvre est comme une anticipation du tombeau1... »
Dans la même chambre, sur la cheminée, est un autre chef-d'œuvre de Coysevox, le buste si vivant de l'aimable Duchesse de Bourgogne, que nous retrouvons dans la grande salle des Gardes de la Reine, peinte en pied par l'aimable pinceau de Santerre.
On ne peut passer indifférent, dans la salle de l'OEil-de- Bœuf, devant le tableau allégorique, infiniment curieux, de Jean Nocret, qui nous présente une Assemblée des Dieux, un Olympe où Apollon, sous la figure du Roi-Soleil, couronné de lauriers, siège sur un trône surmonté d'un dais à draperies rouges ; auprès de lui est toute la famille royale divinisée : Anne d'Autriche (Cybèle), Marie-Thérèse (Junon), Monsieur (l'astre Lucifer), Henriette d'Angleterre (Flore), Henriette de France (Amphitrite), Mlle de Montpensier (Diane), jolies d'Orléans (les trois Grâces). Des portraits posés à terre représentent deux enfants du Roi morts jeunes.
Rappelons enfin les deux portraits de Marie Leczinska et de Marie- Antoinette , placés sur les deux portes du fond de la chambre de la Reine. Ce dernier est daté de 1788.
La dernière salle des appartements particuliers du Roi (antichambre des Gardes) renferme cinq tableaux de Cotelle, précieux documents qui représentent des jardins de Versailles et de Trianon. Mais la collection est plus complète dans la salle 34 du rez-de-chaussée, attenante à la galerie Louis XIII, où le visiteur peut s'instruire sur ce que furent les diverses résidences royales, et principalement Versailles, dans ses diverses transformations.
Le visiteur trouve dans la grande salle de l'attique du Nord — ce qui ne laisse pas d'étonner dans le château de Louis XIV — toute une série d'œuvres du xvie siècle2, d'un intérêt incomparable, malgré les copies ou les retouches.
1 G. Geffroy, Versailles.
2 Le plus ancien monument original d'art est renfermé aussi dans cette salle. C'est un petit panneau de bois du xve siècle, représentant Jeanne d'Arc en armure, et trouvé à Orléans. — Tout près, sont un petit portrait, très délicat, de Charles VII, d'une valeur inestimable, et une série assez complète des portraits des ducs de Bourgogne.
Elle a été presque entièrement constituée par la précieuse -collection Gaignières, et mise en valeur depuis quelques années par l'activité éclairée de l'administration actuelle.
Corneille, de Lyon, et son école triomphent ici par un grand nombre de portraits qui, dans l'exiguïté de leurs cadres, présentent des physionomies singulièrement expressives, d'une pâte claire et quasi transparente : citons une Marguerite de Valois, duchesse de Savoie, un Claude de France, une Comtesse d' Entremonts, une Jacqueline de Rohan, un Henri de, Bourbon, dernier duc de Montpensier, etc., toutes œuvres d'une délicatesse exquise. Le nombre de ces délicieux tableautins est considérable.
Puis viennent les portraits, d'une valeur égale, appartenant à l'école de Clouet, représentée notamment par un Odet de Caligny, « d'une belle gamme riche et variée de rouges éclatants ou assourdis » ; un Henri II, réplique du portrait du Louvre; un François II, blême et plein d'expression maladive, et toute une série de princes des maisons de Bourbon, d'Albret, de Montmorency, de Guise, etc., tous marqués au coin d'une sincérité réaliste qui s'impose.
Un beau Don Carlos, de l'école d'Antonio Moro (Antonis de Moor), à grande cape claire, brodée de soie fauve et de fil d'or, est à citer parmi les plus remarquables dans la salle suivante, à cùté d'une copie du Titien représentant le sombre Philippe II en pourpoint de velours noir.
Philippe de Champagne est représenté à l'attique du Nord par deux œuvres de premier ordre : une intéressante réplique à mi-corps du Richelieu du Louvre et un portrait plein de pensée de Saint-Cyran, l'austère apôtre du jansénisme; on peut y ajouter celui de Jacques Tubœuf, qui est bien dans la manière sobre et puissante du peintre.
L'attique du Nord renferme aussi un nombre assez considérable d'œuvres du début du xvne siècle, depuis Henri IV et Marie de Médicis, en passant par le Louis XIII de Vouet, jusqu'au Louis XIV jeune, peint d'une manière charmante par Henri Testelin.
Les œuvres nombreuses du xvme siècle qui se trouvaient dans la longue galerie parallèle étaient de valeur inégale, mais très intéressantes par leur variété. Les plus importantes sont venues figurer à leur place, au rez-de-chaussée,
dans les salles complémentaires du xvme siècle préparées par la Conservation du Musée pour faire suite aux salles des appartements du Dauphin et à la galerie basse.
La collection la plus complète des portraits du xvne siècle et des événements illustrés par la peinture qui s'y rapportent se trouve dans les trois pièces constituant les appartements de Mme de Main tenon et dans la salle (144) qui fait suite.
L'épouse morganatique de Louis XIV y figure deux fois : en Sainte Françoise romaine, peinte d'après Mignard ; au naturel, sur la grande toile de Ferdinand, assise dans un fauteuil, le buste droit dans sa robe de velours sombre : elle est dans la maturité de l'âge, le teint encore frais et les yeux brillants; à ses genoux est sa nièce, Mlle d'Aubigné, future duchesse de- Noailles; dans le fond se détache la maison de Saint-Cyr.
Nous ne pouvons que faire une énuméralion rapide des. figures qui doivent arrêter plus particulièrement les regards : un Fouquet, de Sébastien Bourdon, maigre, pâle, énigmatique, qui fait face au Colbert de Claude Lefebvre, soucieux et triste. Non loin, un très curieux portrait de Charles Perrault, de Philippe Lallemand. Chez ces trois personnages,, les manchettes et le rabat blancs tranchent vigoureusement sur l'habit de soie noire. — Dans les salles suivantes : Ml[e de La Vallière, peinte par Nocret, avec une expression triste qui fait songer au déclin de l'amour du Roi : ses grands yeux semblent humides de larmes à peine essuyées; une puissante esquisse de lurenne, pleine de pensée grave, par Le Brun; le Duc de Chartres (le futur Régent), tout jeune, en armure de bataille, figure charmante, qui fait songer au pinceau de Largillière. — Dans le petit cabinet de passage,, un tableautin représentant Mmù de Moniespan, de l'école de Mignard. — Dans la grande salle, deux curieuses peintures : l'une de Louis de Silvestre, la Duchesse de Berry , digne fille du Régent, dans son costume de veuve; l'autre de Vignon, les deux filles de Mme de Montespan, il7lle de Blois et Êfn* de Nantes, œuvre pleine de talent; — un Fénelon, dont Vien a bien rendu la physionomie fine de prélat; un Boileau, de Rigaud, au teint bilieux, dont le rictus dénonce le sati-. rique; enûn, deux grands portraits du même peintre, et d'une valeur supérieure : le mémorialiste-courtisan, Dan-
geau, à la figure bouffie et satisfaite, qui fait penser au burin de Saint-Simon : il est en grand costume de l'ordre de Saint- Lazare; en face est la physionomie expressive de cette grosse Allemande, la Princesse Palatine, mère du Régent, dont les lettres sont un commentaire si vivant et si caustique de la vie de la Cour.
Dans la salle (144) qui suit, les belles œuvres abondent : Kigaud y brille avec son splendide portrait de J/ignard, et Mignard avec celui du frère de Colbert, le Marquis de Villacerf. Largillière y a également un de ses chefs-d'œuvre : le portrait du sculpteur Jean Thierry.
Si, malheureusement, Molière et Racine, celui-ci surtout, y sont médiocrement représentés, sans nom d'auteur, le Coysevox d'Allou, le Mansart de De Troy le père, les deux Keller et le sculpteur Desjardins sont dignes de figurer à côté des meilleurs.
L'intérêt le plus captivant du Musée de Versailles réside peut-être dans les salles dites du xvme siècle (de 42 à 54), qui correspondent aux appartements du Dauphin, de ce Louis de France, marié deux fois, qui y vécut de longues années, dans le calme, loin des intrigues et des favorites, et à ceux des filles de Louis XV qui les continuaient.
Depuis la salle (42) où sont les portraits du Régent (buste et peinture) et de Louis XV enfant, jusqu'à la salle 54, le xvine siècle se présente au visiteur avec une iconographie (peinture surtout, mais aussi bustes en assez grand nombre) dont la valeur artistique est souvent de premier ordre.
Aux Rigaud et aux Largillière viennent s'ajouter des noms nouveaux, lesVanloo, Belle, Roslin, Tocqué, et surtout Nattier.
Suivons les appartements à partir de la salle 42. Le Régent est représenté trois fois, par J.-B. Lemoyne (buste), par Santerre (en pied, armé en bataille, ayant à côté une Bellone dont les traits pourraient bien être ceux de Mme de Parabère) et par Rigaud, dans un portrait un peu trop officiel. Ce peintre triomphe davantage dans son Louis XV enfant (1715), charmant de grâce et de vivacité. Plus loin (salle 44), il le représente plus âgé, également en costume d'apparat, le sceptre en main, sur les marches du trône (1730). Celui-ci est le chef-d'œuvre de l'artiste et sans doute le portrait le
plus séduisant qui ait été fait de ce roi que la débauche n'a pas encore saisi1.
Dans la salle 43, où est un charmant Louis XV h cheval et en tenue de guerre, par J.-B. Yanloo, le visiteur s'intéressera au curieux portrait de Voltaire, jeune, au visage futé, aux yeux pétillants, écrivant peut-être la Henriade. Il sort de l'école de De Troy et mériterait d'être signé. — Dans la même pièce, Belle est représenté par trois portraits différents de la jeune infante que Louis XV ne devait pas épouser, et surtout par une Marie Leczhiska jeune, au début de son mariage, en robe d'hermine, avec une fleur de lis à la main. C'est un précieux document.
Dans la salle 44, JeanRaoux a peint, dans un décor allégorique, Mrae Boucher d'Orsay, femme d'un magistrat parisien, en robe de satin blanc finement brossée, déguisée en divinité d'opéra. Il y a surtout deux Largillière, deux portraits de magistrats, pleins de vie, supérieurement modelés. Ce sont des œuvres de transition qui annoncent l'art plus naturel du xvme siècle, au moins dans le genre d'art.
Il faut voir (salle 45) les deux cousins, ministres de Louis XV, le Duc de Choiseul et le Duc de Praslin : le premier, de Vanloo (Louis-Michel), en habit rouge, au nez retroussé, à la figure malicieuse; le second, de lloslin; tous deux pleins de maîtrise. Et voici venir Tocqué, le gendre de Nattier. Il apparaît dans la salle 49, avec le grand portrait d'apparat de la première Dauphine, Marie-Thérèse d'Espagne, un peu officiel, traité dans le style décoratif de commande (colonnes emphatiques et boursouflures des draperies), mais avec une science de composition et du chatoiement des étoffes hors de pair.
Il faut le voir surtout dans la salle 45, avec Gresset, le poète léger de Vert-Vert, figure souriante, en habit violet et gilet broché, et le Marquis de Matiynon, figure loyale de soldat en tenue de guerre; et dans la salle 46, où il nous
1 Louis XV a été représenté plusieurs fois, par Rigaud, par Drouais, par Louis-Michel, J. -Baptiste et Carie Vanloo. Ce dernier se trouve dans la salle 50. Le Roi est en costume de guerre, et le peintre a bien rendu la hauteur sèche et l'insensibilité de ce visage. Au fond de la salle 51, il est représenté par Cozette, à cheval et en bataille, ou plutôt en parade.
offre deux personnalités contemporaines de Mme de Pompadour : Lenormand de Tournehem et A bel-François Poisson, marquis de Marigny, son oncle et son frère : le premier, au regard intelligent et bienveillant dans un visage haut en couleur; le second, figure joufflue, où les yeux rient, dénonçant la satisfaction assurée de l'homme bien en Cour.
Le Suédois Roslin, Français naturalisé, est représenté dans la même pièce par deux excellents portraits du peintre Boucher et du graveur Cochin, tous deux au premier plan dans l'art du xvme siècle.
Nattier surtout y occupe une place importante, avec les portraits de Marie Leczinska, de Marie-Josèphe de Saxe, dauphine. les joues rouges de fard et un peu embellie, suivant la manière du peintre; de Madame Adélaïde, froide et sèche, faisant du parfilage, et de la. Princesse de Turenne. Mais dans le beau salon d'angle (48) l, quand on a passé l'exquise bibliothèque où est sur une cheminée une délicieuse Minerve polychrome, il trône seul avec les six filles de Louis XV, peintes dans leurs beaux atours; l'une d'elles, Madame Elisabeth, est peinte en habit d'apparat et en habit de chasse. Dans la salle 49, il figure encore par le portrait de Marie-Isabelle, petite-fille de Louis XV2, et deux tableaux de caractère mythologique représentant Madame Henriette en Flore et Madame Adélaïde en Diane.
C'est donc à Versailles qu'on peut étudier et bien connaître ce peintre délicat, dont l'art charmant, un peu flatteur, mais si souple et de pâte si fine, convient on ne peut mieux au portrait féminin. Le poète Gresset, son contemporain, l'avait surnommé « l'élève des Grâces ». Avec quelle habileté il fait valoir le charme de 3Iadame Victoire, ou l'enfance ingénue de Madame Louise, ou l'air décidé et masculin, sous son masque un peu empâté, de Madame Infante en tricorne. Ce portrait, que Diderot n'aimait pas, passe pour l'une de ses œuvres maîtresses.
Les premières œuvres de Nattier à la Cour datent de l~'r2.
1 Dans cette salle sont les bustes de Voltaire, de Diderot, de Fontanelle et de d'Alembert : les trois premiers de tout premier ordre, surtout le Voltaire vieux de Houdon.
2 Fille de Madame Elisabeth, devenue Madame Infante.
Le Musée possède de lui deux portraits identiques de Marie Leczinska, dont l'un, venu il y a peu de temps du lycée de Versailles (ancien couvent des Ursulines, fondé par elle), est l'original, et l'autre la réplique. Le premier est placé dans la salle 46. Ici, la Reine n'est pas en grand costume de parade, comme on peut la voir dans les deux tableaux remarquables de Belle, qui l'a représentée dans l'épanouissement de sa jeunesse et de ses illusions, une fois avec le jeune Dauphin assis sur ses genoux. Elle est en habit de ville, dans sa chambre à coucher, en « marmotte » de dentelle noire posée sur un bonnet de dentelle blanche. Le manteau royal est derrière elle avec la couronne, comme repoussés, tandis qu'elle tient à la main le « livre consolateur », l'Evangile; sa figure respire une infinie tristesse, celle de la femme aimante et abandonnée. Nous sommes en 1718, et Mme de Pompadour est souveraine.
Notons, en parcourant les salles1 qui suivent, l'œuvre capitale de Roslin, avec Y Abbé Terrai} dont la figure intelligente et « scélérate » est supérieurement rendue. Dans cette même salle (50) sont les trois tableaux charmants d'Ollivier, que le prince de Conti avait commandés pour son château de l'Isle-Adam. Dans celui qui représente Un souper ait Temple, on distingue, à côté du prince, la comtesse de Boufflers, sa maîtresse, et en face, le célèbre chanteur Jélyotte.
Dans la galerie basse (51) sont deux portraits et un buste de Louis XV. Le tableau de Drouais, d'une couleur lisse et fade, le représente singulièrement rajeuni, puisqu'il date de 1773. Le marbre de Gois, placé au milieu de la salle, à côté du célèbre buste de Louis XVI par Houdon. nous le montre tel qu'il était à cette époque, où les ravages de l'âge y sont d'un réalisme saisissant.
Dans la salle 52, nous trouvons trois portraits de Marie- Antoinette, de Mme Vigée-Lebrun. Le plus charmant est celui où elle est représentée, avec son teint éclatant, sur un fond de paysage bleuâtre, tenant une rose à la main. Puis, entre les deux fenêtres, elle est vêtue de blanc, de grandeur natu-
1 A voir (salle 49; un trè* curieux portrait, comme art et comme pensée, du Duc de La VriUière (comte de Saint-Florentin), par Louis-Michel Yanloo.