II. — LE STYLE DE LA REGENCE ET LE STYLE LOUIS XV
A la mort de Louis XIV. la réaction contre le style académique, commencée à la tin de son règne, s'accentue nettement. Versailles se ressentira de ce mouvement général dans l'art qui caractérise l'époque de la Régence et celle de Louis XV, et concorde avec l'évolution des mœurs.
Ce fut surtout dans la conception des appartements et des maisons de plaisance que le changement de goût fut rapide et expressif. Vn historien de l'architecture au xvine siècle, Patte2, a très clairement formulé cette remarquable évolution :
« On donnait tout a l'extérieur, à la magnificence, à l'exemple des bâtiments antiques et de ceux de l'Italie que l'on prenait pour modèles; les intérieurs étaient vastes et sans aucune commodité : c'étaient des salons à double étage, de spacieuses salles de compagnie, des salles de festin immenses, des galeries à perte de vue, des escaliers d'une grandeur extraordinaire! Toutes ces pièces étaient placées sans dégagements au bout les unes des autres; on était logé uniquement pour représenter et l'on ignorait l'art de se loger
1 Nous insisterons plus loin sur l'œuvre de Le Nôtre.
« Malgré ce vice fondamental du système qui subordonne la nature a l'architecture, il n'empêche que le jardin de Louis XIV est une merveilleuse création. On ne s'y est pas trompé; certes, il est imité des jardins de la Renaissance, qui, eux-mêmes, avaient emprunté leurs lignes aux parcs romains; mais il est devenu le jardin français, comme les tragédies de Racine, imitées de Sophocle et d'Euripide, ont été, par un travail génial d'assimilation, des tragédies françaises d'élégance et de clarté. j> Georges Riat, L'Art des Jardins.)
2 Patte (1723-1814), architecte et graveur. Monuments ériges en France, 177o.
3i LE CHATEAU DE VERSAILLES.
commodément et pour soi. Toutes ces dispositions agréables que l'on admire aujourd'hui dans nos hôtels modernes n'ont été inventées que de nos jours.
a Ce changement dans nos intérieurs fit aussi substituer à la gravité des ornements dont on les surchargeait toutes sortes de décorations de menuiserie, légères, pleines de goût, variées de mille façons diverses; on supprima les solives apparentes des planchers, on les revêtit de ces plafonds blanchis qui donnent tant de grâce et de lumière aux appartements, et que l'on décore de frises et de toutes sortes d'ornements agréables. Au lieu de ces tableaux et de ces énormes bas-reliefs que l'on plaçait sur les cheminées, on les a décorées de glaces qui, par leur répétition avec celles qu'on leur oppose, forment des tableaux mouvants qui animent les appartements et leur donnent un air de gaité qu'ils n'avaient pas1. »
Les successeurs de Jules Hardouin-Mansart, Robert de Cotte d'abord, Boffrand, Oppenord, Lassurance, etc., remplacent le palais par l'hôtel, les galeries importantes et les grands salons par des boudoirs agréablement aménagés pour la conversation intime, le rendez-vous galant. Dans ces réduits gracieux, plus de froides allégories, mais des guirlandes de feuillages ou de fleurs ; aux murs, des panneaux de glaces alternent avec des panneaux de laque, et de petits tableaux galants y sont accrochés.
Robert de Cotte, l'homme de la transition, devait seul continuer jusqu'à Gabriel, au Château de Versailles, l'œuvre de Mansart; mais le Palais ne tarda pas à recevoir le contrecoup de ces innovations. Louis XV était prêt à suivre la mode nouvelle. S'il respecta les grands appartements de Louis XIV, réservés pour les fêtes et certaines cérémonies, il
1 « L'imposante galerie se subdivise en boudoirs; aux colonnes droites des marbres polychromes, aux ornements amples et « ressentis » des voussures, aux lignes nobles et sévères, on substitue l'ornementation légère des lambris, les fonds vert d'eau, citron, ou plus souvent blancs, -< mêlé de gris de lin adouci », des panneaux chantournés, où toutes les couleurs sourient et toutes les formes oudulent. » (André Michel, L'Art en France au XVIIe siècle.)
Le style Régence eut surtout pour interprètes Oppenord et Meissonnier; celui-ci est l'inventeur du style déchiqueté ou rocaille qui devait se faire sentir surtout dans l'intérieur des bâtiments.
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CABINET DE LA REINE MARIE- ANTOINETTE Par les frères Rousseau (1783).
l'esthétique. 37
et de verve... Le caprice encore assagi des rinceaux et des arabesques contraste avec les trophées et attributs sculptés dont l'atelier de Philippe Caffiéri ornait naguère les portes des grands appartements de Versailles.
« Dans les couronnements, au contraire, les guirlandes de lauriers, les palmes de feuilles de chêne conservent tout le réalisme puissant que leur donnèrent les artistes décorateurs du parc de Versailles, et il est curieux de voir quelle similitude existe entre ces bois et certains plombs, épaves de bosquets disparus1. »
Les ornementations somptueuses et lourdes conviennent mal aux besoins nouveaux de commodité, et la multiplication des lambris, en réduisant l'œuvre des peintres, augmente d'autant le nombre des sculpteurs sur bois.
Par suite de l'invention du coulage du verre et de la fabrication des glaces de grandeurs assez considérables, les panneaux de glace s'introduisent au-dessus des cheminées qui s'abaissent : c'en est fait de ces cheminées monumentales qui nécessitaient le concours du décorateur, avec ses stucs, ses marbres, ses bronzes et ses camaïeux; des miroirs en trumeaux distribuent les jeux de la lumière et grandissent les perspectives; les lambris, principal motif de décoration, s'ornent de motifs sculptés de plus en plus riches. Sous l'impulsion du disciple de Mansart, Robert de Cotte, de ses émules, Germain Botïrand, Lassurance ou Leroux, « le bois sculpté et doré encadrant des compositions peintes, et le plus souvent employé seul, forma la parure des galeries et des chambres2 ». Parmi ces riches décorateurs de lambris aux appartements de Louis XV, citons au premier rang l'Anversois Jacques Verberckt et les Rousseau, père et fils.
Ce qui distingua ce style, c'est la légèreté et la grâce des lignes3. Il arrive à son complet épanouissement à l'époque de
1 G. Brière, Les Boiseries des XVIIe et XVIIIe siècles {Art et Décoration, numéro de février 1908). Cette remarquable étude nous a été d'un grand secours pour la rédaction de cette page.
2 Ib ici.
3 Ces lignes sont le plus souvent courbes, contournées; les angles abattus font place à des volutes; les saillies des meubles sont adoucies. Avec Robert de Cotte, la transition est ménagée et la symétrie respectée; plus tard, la fantaisie se donnera carrière, gracieuse d'abord, exagérée ensuite, ayant horreur de la régularité.
la Régence, gardant encore la sobriété et la retenue du siècle précédent. Il dégénérera vers le milieu du règne de Louis XV. et le style rocaille, parfois si prestigieux, sera la négation de toute symétrie ; mais ses fantaisies outrées tentèrent rarement nos bons sculpteurs, qui surent choisir des thèmes intéressants et remarquablement exécutés. La rocaille extravagante fut pour la France un article d'exportation.
Nous ne trouvons pas au Château de Versailles de spécimen, dans les transformations opérées sous Louis XV, de ce style aux formes creusées, évidées, déchiquetées, qui provoqua, de 1750 à 1760, une réaction générale. L'espèce de renaissance classique qui apparut à cette époque, comme nous l'avons dit, fut, en ce qui concerne l'art décoratif, un retour à l'étude et à l'inspiration de la nature, de la feuille et de la fleur. Pour la disposition des ensembles, on recherche la pondération et le juste équilibre dans le balancement des lignes. Ce fut comme un renouveau des principes suivis sous le règne de Louis XIV.
Les sujets tirés de l'antique sont les thèmes familiers aux auteurs des boiseries du style Louis XVI. Si l'invention est souvent banale, le métier est impeccable; on s'inspire de la nature, à laquelle on est revenu; mais quand cette inspiration s'affaiblira, « la formule pédagogique, imposée par les architectes, devenant de plus en plus tyrannique, asservissant le décorateur à l'emploi exclusif des ornements à l'antique », l'art de la boiserie ne tardera pas à se fixer.
Sur ces entrefaites, la Révolution arriva, et avec elle devait disparaître toute la belle technique du xvme siècle dans l'art de la boiserie comme dans celui de l'ameublement1.
Boulle, l'ébéniste de Louis XIV, qui avait recueilli la tradition italienne, sut innover dans la boiserie du meuble, auquel, le premier, il appliqua les ornements du bronze. Ses fameux cabinets d'ébène ornaient les appartements de Ver sailles, comme on peut le voir dans certaines tapisseries [Réception du nonce du Pape ou de U ambassadeur d'Espagne). Le bronze d'applique qu'il a inventé va régner pendant tout le xvme siècle, réduit d'abord avec Crescent, le grand ébé-
1 Voir Art et Décoration, décembre 190$ A. Pératé, La Colkction Georges Hoentschel .
l'esthétique. 39
uiste de la Régence, qui va ciseler le bois comme le métal. Mais sous Louis XV, avec les Caffiéri (Jacques el surtout Philippe, le métal va tenir la première place; « toute une tlore de cuivre doré s'épanouit sur des champs de marqueterie », et le style de Bérain, qui dirigeait la mode ancienne, cède le pas au style de Gillot et de Watteau.
Sous Louis XVI, les principes de l'ornement du mobilier ont changé avec ceux des autres arts : on retourne à l'antiquité, au classique, comme au temps de Louis XIV; les meubles se sont redressés et simplifiés; « des ornements géométriques s'y mêlent aux branches et aux fleurs avec Salembier, Delalonde, Delafosse, etc. ». Des cannelures de cuivre, le long de petites colonnes et de pilastres, s'y mêlent aux branchages et aux fleurs ces meubles Louis XVI ont d'abord orné les boudoirs de Mme Du Barry à Louveciennes, et pour la même, Guibert a fait ses boiseries du Petit-Trianon . A partir de 1771, à côté du grand ébéniste Riesener, Gouthière vient en tète des ciseleurs, avec Martin, Forestier et Thomire.
LE bHl'N ET LA DÉC.ultATION DE VERSAILLES'
Le Brun fut le grand décorateur de Versailles, l'homme universel aux yeux de ses contemporains, sous lequel tous les arts travaillaient. Il fut l'instrument parfait de Louis XIV dans sa conception de la centralisation et de l'unité de l'art et de son adaptation à la nouvelle architecture inspirée de l'Italie. Maître officiel de l'esthétique et de la pédagogie à l'Académie de peinture et aux Gobelins, il porta à son apogée le triomphe du style abstrait, dont l'étoffe fut la mythologie et l'allégorie.
Né à Parts en 1619, élève de Simon Vouet, premier peintre du Roi, qui l'initia à la science du dessin et de la composition, et aussi au sens du décor, il partit en 1G42 pour l'Italie. Il
1 Nous reproduisons dans ce chapitre des planches réduites de l'excellent et magnifique ouvrage Le Château de Versailles (Architecture et décoration), par Gaston Brière, attaché à la Conservation du Musée (Lévy, éditeur).
avait vingt-trois ans et le vif désir d'étudier l'antiquité. Nicolas Poussin, qui retournait à Rome, l'accompagna dans son voyage et fut pour lui le compagnon le plus précieux. Les conseils de ce peintre de génie lui furent plus utiles que toutes les autres leçons, et il devait le placer plus tard, à côté de Raphaël, comme son maître de prédilection1.
Sans doute, Le Brun étudia les Carrache, qui faisaient alors école au delà des monts, et l'on sent leur influence dans ses œuvres, l'emphase, par exemple: mais il put étudier tout Raphaël au Vatican, « dresser des échafauds » par tous les lieux où il souhaitait exécuter des copies réduites dont il ne se sépara jamais.
Avec la même persévérance, Le Brun étudia les monuments antiques, dont il apporta de précieux crayons, s'appliquant « à hien observer les différents usages et les habillements des anciens, leurs exercices de paix et de guerre, leurs spectacles, leurs combats, leurs triomphes, sans oublier leurs édifices et les règles de leur architecture2 ». Et cette antiquité, il l'étudia moins en artiste qu'en archéologue, dont le souci est la restitution exacte du détail, le recueil de documents abondants et précis, qui feront de lui avant tout un artiste érudit.
Le Brun avait appris au contact de Vouet à couvrir de vastes surfaces; Poussin lui enseigna, entre autres choses, à mettre de la clarté dans ses compositions : toutefois, il ne put lui inculquer ni sa profondeur philosophique, ni son vif sentiment de la nature, du paysage. Le temps manqua à son élève pour méditer longuement. Pressé de commandes par le chancelier Séguier, son protecteur, il cherche à y suffire et il acquiert surtout les connaissances qui lui permettront de prendre la place qu'il voyait bientôt vacante au début du gouvernement personnel de Louis XIV, et d'être un décorateur, un historien d'art et un portraitiste.
Les instances de Séguier qui le rappelait ne lui permirent pas, et ce fut grand dommage, de passer par Venise pour
1 Conférence de Le Brun, à l'Académie royale, le 5 novembre 4G67. Le Brun recueillit, pendant ses trois ans de séjour, les entretiens de Poussin, ses leçons familières sur la nature.
8 Desportes, Vie des premiers peintres du I\oi.
L ESTHETIQUE, 'j 1
prendre, selon l'habitude des jeunes peintres revenant de Rome, « quelque teinture du bon coloris »; il rentra à Paris en 1646. Sans doute, l'influence du Titien et de ses émules aurait contre-balancé, pour la qualité de la couleur, celle des Bolonais.
En 1648. il avait trente ans. Cette date, si importante au point de vue politique., le fut aussi dans l'histoire de l'art. Elle vit la fundation et l'ouverture de l'Académie de peinture . dont l'influence sur l'école française devait èlre si considérable. Dans cet événement capital, Le Brun joua le principal rùle. C'était la ruine de la maîtrise. Il parait bien que jusqu'alors l'art avait vécu en tutelle sous l'autorité des jurandes: aux résultats heureux obtenus par les corporations en des jours déjà lointains avaient succédé des abus de toute nature. Le Brun fut le libérateur; il rompit « les liens dans lesquels l'artiste se sentait vivre sans initiative, sans dignité1 ». La nouvelle institution fut pour lui le centre et l'appui nécessaire2. Et. d'ailleurs, cette révolution ne devait en aucune façon, comme on l'a parfois soutenu, séparer l'art de l'industrie, car, au contraire, il est admirable que les plus parfaits chefs-d'œuvre de l'art aient été précisément fabriqués à la Manufacture des meubles de la Couronne, lorsque Le Brun y régnait en maître absolu.
La notoriété de Le Brun grandit tous les jours. Il peint, dans de vastes hôtels, ces « ensembles » où il excelle. A l'hôtel Lambert, il peint la légende d'Hercule, que vit Fouquet. Le surintendant, séduit, l'appelle à Vaux-le-Vicomte, « ce Versailles anticipé », comme dit Sainte-Beuve, en compagnie de Le Vau et de Le Nôtre, et lui donne une pension de 12,000 livres.
1 H. Jouin, Ch Le Brun et les arts sous Louis XIV. — « 11 paraît bien que les anciennes maîtrise?, si bienfaisantes au moyen âge, n'étaienl plus, au début du xvue siècle, que coteries mercenaires et foyer d'égalitarisme inintelligect... La fondation de l'Académie royale, naguère considérée comme un recul, marque bien plutôt une des dates de notre civilisation. En tout cas, si jamais milieu aristocratique resta grand ouvert, ce fut celui-là... De Le Brun à David, on citerait difficilement un peintre ou sculpteur de quelque mérite qui n'ait pas obtenu d'y siéger. » (H. Roujon, Figaro, 24 novembre 1908.)
s Le Brun devait enseigner pendant un demi-siècle à l'Académie de peinture. 11 fit des élèves innombrables, parmi lesquels : Houasse, Lafosse, Cl. Lefèvre, Testelin, Vivien, Nivelon, Bérain le père, etc..
C'est à Vaux que Le Brun se prépara au rôle de « surintendant des Beaux-Arts », qu'il devait bientôt exercer à la Cour du Grand Roi; Mazarin l'y connut, et le chargea plus tard (vers 1660) de la décoration du Louvre.
Fouquet lui avait confié non seulement la décoration des appartements, mais lui avait demandé aussi de dessiner les principaux motifs des bassins et des cascades, les modèles des frontons du château, « le plan des perrons, grottes, fontaines, qui furent les éléments principaux de la décoration fastueuse du parc de Versailles1 ». A propos de la fête prestigieuse du 17 août 1661, donnée par le surintendant, La Fontaine exalte Le Brun,
dont on admire et l'esprit et la main : Père d'inventions agréables et belles.
Rival de Raphaël, successeur des Apelles. Par qui notre climat ne doit rien au Romain'.
Après la chute de Fouquet, la protection de Colbert lui valut le titre de premier peintre du Roi, sans doute en 1662. Alors il décora Saint- Germain, puis le château de Sceaux que le grand ministre venait d'acheter; mais c'est à Versailles3 qu'il devait, grâce à lui, faire son œuvre. Colbert, pour complaire à Louis XIV, grand ami du faste, s'était tracé, dit Perrault, un programme aussi vaste que brillant, mais sa réalisation exigeait près de lui <• la présence d'un homme supérieur qui le comprît et, au besoin, le suppléât »; aussi, en 1663. nommait-il Le Brun gouverneur des Gobelins.
Cette date marque, on peut le dire, le commencement de la dictature de Le Brun sur les beaux-arts. Les Gobelins furent sous Colbert et lui, pour les tapisseries, les meubles et les œuvres d'orfèvrerie, un grand laboratoire d'art. Le Brun y eut des collaborateurs innombrables. Rappeler les principaux noms, c'est, pour la plupart, énumérer ceux des artistes
1 Alf. Leclerc, Ch. Le Brun [Versailles Illustré, 1902-1903). — Le Brun dirigea aussi la manufacture de tapisseries que Fouquet avait fondée à Main' y.
2 Lettre a M. de Maucroix (août 1661).
3 II habita, aux frais du Roi, dans une maison située rue de l'Orangerie, appartenant à La Quintinie. Plus tard, il fut gratifié d'une somme de 20,000 livres en vue de l'achat d'uu hôtel, rue des Bons-Eufants
actuellement rue du Peintre-Lebrun).
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qui devaient travailler à Versailles: dans la peinture. Van der Meulen, son premier lieutenant; Monnoyer, Baudoin, Yvart, Houasse, les deux Boullongne, Aroyer, Henri Testelin, les deux Corneille, les deux Coypel Noël et Antoine), Boël, Nicaisien Bernaerts, Montagne, Poerson, Xivelon, Verdier, les frères de Sève, etc... ; — dans la sculpture, Coysevox, Anguier, Tubi; — dans la gravure. Leclerc, Audran, Rousselet; — dans les meubles, Philippe Poitou, Domenico Cucci et Philippe Caffîéri; — dans l'orfèvrerie, Alexis Loir, Claude de Villers, Dutel; — parmi les lapidaires et les mosaïstes, Gacietti, Branchi, les deux Megliorini ; — parmi les tapissiers, les deux Jans (Hollandais), Henri Laurent, les deuxLefebvre, Jean de la Croix et Mozin, ces deux derniers Flamands; — parmi les brodeurs, Simon Fayette et Philibert Balland1.
L'inventaire général du mobilier de la Couronne sous Louis XIV2 a l'ail connaître les œuvres merveilleuses sorties des Gobelins de 1663 à 1G90, époque où Le Brun fut remplacé par Mignard. De ces splendides tapisseries, en haute et basse lisse, les modèles des dessins furent en très grande partie l'œuvre personnelle de Le Brun, et non pas de simples cartons, mais des peintures achevées; tous ces sujets étaient aussitôt traduits en tapisseries dont on gratifiait les princes étrangers et leurs ambassadeurs. Les mêmes sujets, ensuite retouchés et confiés aux orfèvres, servaient à l'ornement de vases de prix. Les tapisseries ont en grande partie survécu3, mais les œuvres d'orfèvrerie de Claude de Villers et de ses fils, d'Alexis Loir et de Dutel furent portées à la Monnaie en 1689 et 1090, pour être fondues.
Il reste encore quelques-uns de ces cabinets d'ébène où Boulle s'illustra'*, incrustés de lapis, de pierres de toutes
1 Les Gobelins devaient bientôt éclipser tous les centres de fabrication existant alors en France, même les ateliers du Louvre, qui ne cessèrent pas cependant de produire des pièces remarquables, avec Germain, Claude Ballin, Boulle (ébéniste), Varin, directeur du balancier des médailles. — Mais l'autorité du premier peintre s'étendait jusqu'à eux, principalement lorsqu'ils étaient chargés, comme le fut souvent Claude Ballin, de concourir à l'ameublement de Versailles ou de Marly.
2 Publié par M. Jules Guiffrey, ancien directeur des Gobelins.
3 Un certain nombre ont été restituées aujourd'hui au Château de Versailles.
4 Et à côté de lui, Pierre Poitou, Jean Oppenord.
sortes et rehaussés par d'élégantes montures en bronze ciselé et doré. Ils abondaient à Versailles, dans les appartements du Roi et de la Reine ; aujourd'hui, il faut aller au Louvre pour les admirer.
Le génie de composition de Le Brun, vaste et fécond pour tous les sujets, trouva aux Gobelins un merveilleux champ d'activité. « Il était inventif et savait beaucoup, dit le Mercure de France, les histoires et les mœurs de tous les peuples lui étaient connues, et son goût étant général aussi bien que son savoir, il taillait en une heure de temps de la besogne à un nombre infini de différents ouvriers. Il donnait des dessins à tous les sculpteurs du royaume, tous les orfèvres en recevaient de lui; il donnait en un même temps des dessins pour peindre des appartements entiers, et si l'histoire lui était connue, il entendait parfaitement bien l'allégorie... son génie était universel1. » Telle était l'opinion des contemporains sur l'homme qui pouvait le mieux réaliser les idées de Louis XIV, la centralisation de l'art au profit de la royauté. « La peinture et la sculpture sont deux arts que Sa Maj esté aime singulièrement, écrivait Colbert, et qu'elle regarde comme deux arts qui doivent particulièrement travailler à sa gloire et transmettre son nom à la postérité. »
La création de l'Académie de France à Rome (1666), conséquence de cette centralisation, fut l'œuvre véritable de Le Rrun, que Colbert suivit volontiers. Elle fut le complément nécessaire de l'Académie de peinture, « lieu de recueillement et de méditation » d'où les jeunes artistes envoyés aux frais du Roi devaient sortir en toute plénitude de leurs facultés, à l'école des anciens et de leurs meilleurs imitateurs2.
Pour cette œuvre colossale de la décoration de Versailles. Le Brun avait les qualités maîtresses qui sont unanimement reconnues. Il était à la fois « architecte, sculpteur et peintre », et il n'a guère laissé aux constructeurs officiels de son temps
' Mercure, 1690.
2 « ... Sa Majesté considère encore qu'il serait utile, pour l'avancement et le progrès de ces jeunes gens, d'être sous la direction de quelques excellents maîtres qui les conduisit dans leurs études, qui leur donnât le bon goût et la mauière des anciens, et qui leur fasse remarquer, dans les ouvrages qu'ils copient, ces beautés secrètes et presque inimitables... » Lettres de Colbert à Poussin, nommé directeur. — Mémoires de Perrault.)
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que le soin de tracer le plan de l'édifice, d'en surveiller le gros œuvre, d'en concevoir les façades. Quanta la décoration intérieure, il en a saisi toutes les parties. « Il savait mieux qu'aucun que l'architecte a ses droits, que le sculpteur peut réclamer sa place dans un ensemble somptueux, que le rôle du peintre est d'alléger les plafonds, d'animer les parois verticales, de produire l'illusion par d'habiles perfections qui ajoutent à l'étendue réelle d'une antichambre ou d'un salon... Toute cette science, possédée à fond, marque la supériorité de Le Brun comme décorateur... Trumeaux et frontons furent décorés d'après ses dessins. Et pendant qu'il surveillait Yerdier, Houasse, de Sève, Girardon, les Marsy, les Coysevox; pendant qu'il dirigeait plusieurs centaines d'artistes, on le surprenait fixant ses pages héroïques à la voûte des galeries. Ses auxiliaires étaient tenus, je l'accorde, de se surveiller eux-mêmes, à l'instar des exécuteurs d'une symphonie, mais son rùle dépassait le leur, puisque lui-même avait créé ces accords dont le vaste ensemble captive le regard et subjugue l'esprit1... » Cette appréciation enthousiaste d'un critique contemporain ne semble pas exagérée.
Si l'allégorie et la Fable ont inspiré Le Brun à Saint-Germain et au Louvre, la décoration de Versailles sera,- suivant la volonté du Roi, l'œuvre du peintre d'histoire, et de cette histoire prestigieuse qui va de 1600 à 1678, c'est-à-dire de la mort de Mazarin au traité de Nimègue. Quand la longue terrasse de Le Vau fut, de 1669 à 1686, convertie en galerie par Mansart, celle-ci, avec ses deux annexes, les salons de la Guerre et de la Paix, se développa sur une longueur de 95 mètres. C'est alors que Le Brun présenta à l'acceptation de Louis XIV une maquette d'ensemble, de caractère mythologique, peinte à l'aquarelle; mais aux triomphes d'Apollon, de Bacchus, de Neptune et de Pan, le Roi substitua les brillants faits d'armes et les événements glorieux de son règne. Une maquette conforme à ce désir fut présentée en 1079 et conçue avec un sens remarquable d'historien, préférant les grands faits aux épisodes, n'oubliant pas de mettre en un juste équilibre les réformes pacifiques et les faits militaires, l'administration de l'Etat et la politique de conquête.
1 H. Jouin, Charles Le Brun.
-i(5 LE CHATEAU DE VERSAILLES.
L'allégorie, que Le Brun affectionnait, s'y trouva mêlée en proportion convenable et avec beaucoup de clarté. « C'est une sorte d'hymne à Louis XIV en trente tableaux, comme autant de strophes chantant sous la vaste nef la louange sans fin du Roi-Soleil1. »
Colbert, qui surveillait cette grande œuvre avec le plus grand soin, afin de signifier que l'artiste qu'il avait choisi pour la décoration de Versailles devait exercer la haute main sur tous les arts, lui fît donner un brevet de membre de l'Académie d'architecture (vers 1678;, titre qui fut joint à ceux de directeur des peintures des maisons royales et de la manufacture des Gobelins.
Nous décrirons plus en détail, dans un chapitre suivant, la décoration de la Grande-Galerie, dans sa voûte en arc de cercle et dans ses parois. Disons ici qu'elle résume le siècle de Louis XIV, dans la période brillante qui va jusqu'à l'apogée. L'astre royal, comme on l'a dit, est là à son zénith avec Colbert, qui, malheureusement, meurt en 1683.
Cette œuvre grandiose de la Grande-Galerie, à laquelle la plupart de ses auxiliaires furent occupés, ne dura que quatre ans. La plupart des croquis, maintes fois modifiés, de ses trente compositions se trouvent au Louvre. Une lettre de Le Brun à Colbert nous apprend que Louis XIV désignait volontiers les sujets que devait traiter l'artiste. Celui-ci faisait un dessin, et, avant de le montrer au Roi, il le soumettait au ministre, dont le jugement lui était précieux. Tel est le soin minutieux que réclamèrent du peintre les cartouches, les voussures, les médaillons et les camaïeux de cette nef merveilleuse, moins sobre que la galerie d'Apollon, du Louvre, mais plus opulente.
L'enthousiasme des contemporains fut très grand, et la vogue en resta si puissante que Desportes, soixante ans plus tard, faisait du peintre l'émule de Virgile et d'Homère à la fois. L'on est à peu près d'accord aujourd'hui pour trouver grandiose et superbe la décoration dans son ensemble. Les compositions de la voûte ont peut-être moins de valeur; elles sont poussées au noir en maint endroit et malaisément déchiffrables; elles rappellent peut-être trop le genre des Car-
1 H. Jouiu, Charles Le Brun.
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rache et la critique est unanime pour ne pas compter ces peintures parmi les meilleures du peintre officiel du Roi. « Quand il les exécuta, Le Brun était peut-être trop chargé de travaux... On travaillait partout à l'intérieur du Palais, partout dans les jardins, où les bosquets, les parterres, les bassins ne cessaient de recevoir des embellissements en groupes, statues, vases dont Le Brun avait donné l'idée et le plus souvent dessiné le modèle1. » Il n'en reste pas moins que la Grande-Galerie fait grand honneur au peintre et surtout au maître décorateur. C'est lui qui inventa- les modules et chapiteaux (ordre français) de l'entablement, qui inspira les figures des enfants posés sur la corniche et sculptés par Coysevox; qui divisa en panneaux de toute nature et de toute dimension la surface lisse et nue que lui offrait la voûte, faisant ainsi, dans cette répartition savante des vides et des pleins sur une aussi vaste étendue, œuvre d'architecte.
Ce n'est pas tout. L'ameublement surpassait peut-être pai sa magnificence la richesse de la décoration. A cette époque, la Grande -Galerie était, pour ainsi dire, encombrée d'ouvrages d'orfèvrerie. « Sans parler, dit Félibien3, d'un grand nombre de figures et de statues d'argent, combien y avait-il de caisses d'orangers, de bassins et de corbeilles d'argent, de brancards, de tables, de bancs de dix à douze pieds de long, d'autres sièges ou tabourets... combien de balustres, d'escabelons, de torchères, de cassolettes, de buires, de brasiers, et de candélabres d'un tel poids que, tout suspendus qu'ils étaient, il y en avait que les hommes les plus robustes ne pouvaient faire mouvoir avec toute l'activité et la pesanteur de leur corps. » Et le Mercure : « Il n'y a point de morceau d'argenterie qui ne soit historié. Des chandeliers représentaient les douze mois de l'année; on a fait les saisons
1 Olivier Merson, La Peinture française du XVIIe et du XVIIIe siècle.
2 « Elle la Galerie) est d'ordre composite françois, avec des coqs, des soleils et des fleurs de lys dans les chapiteaux, des Couronnes de France et des Colliers des ordres de Saint-Michel et du Saint-Esprit dans la corniche. » (Rainssant, Explication des tableaux de la Galerie de Versailles et de ses deux salons, 1687.)
5 Félibien, Description sommaire du Château de Versailles, 1674. — Félibien (1619-1695), architecte et historiographe du Roi, critique d'art distingué. — Voir A. Fontaine, Les Doctrines d'art en France, 1909.
sur d'autres, et les travaux d'Hercule en composent une autre douzaine. Il en est de même du reste de l'argenterie. Tout a été fait aux Gobelins et exécuté sur les dessins de M. Le Brun1. » Les peintres contemporains, la plupart collaborateurs ou disciples du Maître, nous ont transmis la représentation fidèle des pièces d'orfèvrerie les plus remarquables dont la Grande-Galerie était parée2.
Un autre cbef-d'œuvre de Le Brun, malheureusement disparu, fut la décoration du Grand- Dey ré, appelé plus souvent escalier des Ambassadeurs. Il est minutieusement décrit dans le Mercure galant de septembre 1680 : « Ce magnifique escalier, aussi bien que beaucoup d'autres ouvrages, qui partent du même esprit, doit faire avouer à l'Italie que lorsque le royaume fournit la matière et que M. Le Brun l'exécute, l'Europe entière ne peut donner de plus grands sujets ni un plus grand maître pour les bien traiter. » Cette décoration doit être cherchée dans les dessins du Maître, ou dans les planches de L. Surugue, d'Et. Baudet et de Ch. Simonneau. On y voyait les Muses attendant l'arrivée d'un triomphateur. La coupole sous laquelle se profilait leur groupe inspiré semblait avoir été parée de mille attributs, de festons, de fleurs, par ces sœurs d'Apollon, comme on pare le portique du temple où va pénétrer un vainqueur. Le Grand-Degré n'était en effet qu'un lieu de passage, et ses ornements, dans lesquels la Gloire se trouvait, si l'on ose dire, habilement généralisée, invitaient le spectateur à entrer dans le magnifique palais du roi de France3. On y accédait par trois arcades donnant sur un vestibule tout en marbre, situé audessous de la Petite-Galerie; elles étaient ornées de grilles en fer doré forgé par Delobel. On passait ensuite trois autres arcades pour aboutir à l'escalier, dont le vaisseau avait21 mè-
1 Piganiol de la Force, Description du Château de Versailles, 1703.
5 Houasse, Halle, Christophe, Dieu, Blain de Kontenay, J.-B. Monnoyer. Van der Meulen ont fait place, dans leurs compositions, à des aiguières, à des brancards, à des vases dont la forme et les ornements trahissent le crayon du Maître. Houasse, dans son plafond de l'Abondance, a multiplié les vases d'or, les coquilles ornées, les cassolettes précieuses. — Voir au Grand-Trianon l'aiguière de Blain de Fontenay, plusieurs vases de Monnoyer. — Voir la reproduction de ces orfèvre- .ries dans les tapisseries des grauds appartements.
3 H. Jouin, Charles Le Brun et les arts sous Louis XIV.
L ESTHETIQUE. ri 1
très sur 10. Onze marches amenaient au premier palier, au fond duquel était une niche avec une fontaine ornée de statues en bronze doré. A droite et à gauche étaient deux rampes de vingt et une marches conduisant aux appartements du Roi.
« Un buste du Roi en marbre blanc, placé au milieu de trophées, ayant en face les armes de France, décorait, au-dessus de la fontaine, les quatre faces du vaisseau de l'escalier, où étaient de splendides portes en bois sculpté et doré, œuvre de Caffiéri, et quatre pièces de tapisserie feintes, œuvre de Van der Meulen, et placées dans de riches bordures. En outre, quatre loggia avaient été peintes, où des personnages de diverses nations, aux costumes variés et éclatants, s'appuyaient sur une balustrade couverte de tapis à fleurs d'or et semblaient regarder ce qui se passait. Toutes les sculptures, ornements, trophées, vases, etc., avaient été exécutés par Tubi, Coysevox, Caffiéri et Lespagnandel1. »
L'escalier des Ambassadeurs ne servait pas seulement à monter aux appartements du Roi les jours de grande cérémonie; on y donnait des concerts, on l'utilisait même pour certaines cérémonies religieuses. Lorsqu'il était plein de lumière, dit Dangeau, il pouvait disputer de magnificence avec les plus riches appartements des plus beaux palais du monde.
Sur l'emplacement de cette magnifique œuvre d'art, détruite par Louis XV, se trouve aujourd'hui un vestibule à peu près nu et un escalier assez banal, dit quelquefois l'escalier des Ambassadeurs, que Louis-Philippe fit construire.
L'œuvre de Le Brun dans la décoration du Parc fut considérable et mérite d'être signalée avec quelques détails. A Le Nôtre revient sans conteste l'honneur de la conception des bosquets, et aux sculpteurs l'exécution des statues, des vases et autres ornements en marbre ou en pierre ; mais tout le dessin relatif à la décoration fut du premier peintre du Roi. Il imposa aux sculpteurs ses esquisses et ses dessins, d'un style généralement allégorique et conventionnel. Restait à ceux-ci à se signaler par le modelé ou la finesse de l'exé
1 H. Jouin, Charles Le Brun.
cution : en général, ils n'y manquèrent pas. Parmi eux se détachent quelques artistes « en qui revivent, sous les grands gestes décorateurs à la mode, la verdeur et la sève des vieux maîtres français ». L impersonnalité absolue ne pouvait convenir au génie d'un Coysevox, d'un Coustou ou d'un Girardon1. Allées des jardins, effets d'eau, vasques, cascades, bassins, groupes, etc., furent exécutés sur des dessins et d'après des maquettes de Le Brun. Les bassins d'Apollon, des quatre Saisons, de Y Automne, de Y Hiver..., le groupe de la Renommée, de la fontaine de Y Arc- de-Triomphe , la grotte et les figures des Bains d'Apollon, les grands vases de marbre blanc de la terrasse, les deux riches bas-reliefs qui les décorent sont dus à sa composition ; de même Y Enlèvement de Proserpine par Girardon (Colonnade). Les vingtquatre figures de marbre qui ornent les parterres et les allées du petit parc de Versailles, les deux termes du parterre de Latone et ceux de la demi-lune au devant du char d'Apollon ont été d'abord dessinés par lui ; de même les figures : les quatre Eléments, les quatre Parties du Monde, les quatre Saisons, les quatre Heures du Jour, les quatre Tempéraments, les quatre Poèmes, qui devaient être groupés et sont aujourd'hui disséminés autour du parterre d'Eau et des rampes de Latone. Il dessina aussi les figures du Labyrinthe, du bosquet de la Reine, que Le Nôtre avait faits.
Le Brun avait eu sous ses ordres toute une pléiade d'artistes qui exécutaient avec conscience et talent les lieux communs allégoriques ou mythologiques de sa peinture décorative. De ce style académique, ces artistes, en général, ne devaient s'émanciper que tout à fait vers la fin du règne de Louis XIV et aux approches de la Régence. Mais les peintres portraitistes seuls, et, d'une manière générale, les sculpteurs, devaient garder leur originalité, ou tout au moins ne pas la
1 Les artistes ne gravaient pas leurs noms sur le socle des statues (impersonnalité), à part les Keller, fondeurs de bronzes. Après Le Brun, à l'avènement de Louvois à la surintendance des bâtiments, Mignard pour la peinture et Girardon pour la sculpture, tous deux Troyens, se partagèrent son autorité... Les artistes osèrent alors graver leurs noms sur les socles des statues et des termes. Ils avaient commencé, un peu après la mort de Golbert, de 1686 à 1690, sous l'autorité déclinante de Le Brun.
l'esthétique. 53
laisser absorber complètement. « Sous la majesté officielle et l'allure décorative, on retrouve toujours l'accent de la nature et la vie largement caractérisée1. »
Après la mort de Colbert (1683), l'influence de Le Brun commence à baisser, et Louvois, qui ne l'aimait pas, devait, quelques années après, le remplacer par Mignard. Bien qu'il dût conserver jusqu'à sa mort (1690) la confiance du Roi, son rôle était terminé, mais son œuvre était faite. Aux yeux de la postérité, si le peintre, en Le Brun, reste de second ordre, sa maîtrise hors de pair est reconnue comme grand ordonnateur de vastes ensembles, comme décorateur génial, capable de faire contribuer harmonieusement tous les arts à l'œuvre grandiose qu'il avait conçue pour satisfaire les goûts d'un souverain absolu.
' André Michel, L'Art en Europe. — Au commencement duxvme siècle, vers 1704, le style académique est à son déclin et on voit poindre une aube nouvelle... La peinture du plafond du salon d'Hercule, par F. Lemoyne, marque l'époque de transition entre l'école de Le Brun et les maîtres du xviii* siècle. De même, dans la chapelle du Château paraît un art plus souple et moins pompeux. Pour les appartements, le goût nouveau était aux boiseries sculptées. (Voir chapitre précédent.)