‹ Le château de Versailles et ses dépendancesChapitre 44 sur 166 · I. — LA REVOLUTION ET LE CONSULAT · texte numérisé non relu

I. — LA REVOLUTION ET LE CONSULAT

Qu'allait devenir le Château, avec ses dépendances et ses tiésors d'art, au moment où l'ancien régime, disparaissant à jamais, allait faire place à un ordre de choses tout nouveau, et dont les conséquences étaient le secret de l'avenir?

Pendant la Révolution, en attendant qu'on décidât du sort du Palais et du Parc, le mobilier de la Couronne fut vendu. Le projet, présenté par les habitants de Versailles, de former un musée au Château avec les chefs-d'œuvre des illustres peintres qui s'y trouvaient ne fut pas agréé par le ministère Roland. Le 19 septembre 1792, la veille de Yalmy. l'Assemblée législative décréta que les tableaux et autres objets d'art placés dans les maisons royales seraient transportés au Musée du Louvre, qui avait été commencé en 1775 par M. d'Angiviller.

Les habitants de Versailles protestèrent énergiquement contre cette spoliation, et leurs doléances furent écoutées par la Convention qui venait de se réunir et fit suspendre le transport des objets d'art du Palais de Versailles à Paris (27 septembre). Un décret du 8 juillet 1793 décida l'établissement au Château de Versailles : 1° de l'Ecole centrale du département; 2° d'un conservatoire de tous les objets d'art

extraits des maisons des émigrés; 3° d'une bibliothèque publique: 4° d'un musée français pour les peintures et les sculptures; 5° d'un cabinet d'histoire naturelle.

Le Château et les deux Trianons étaient sauvés, ces derniers par un nouveau décret. Ces décrets de juillet furent confirmés par deux nouveaux décrets de la Convention, du 4 juin 1794 et du 24 décembre 1795, « car les ennemis du Château n'avaient pas désarmé ». Heureusement, l'énergie intelligente et la ténacité des Yersaillais ne se démentirent pas un seul instant. Quoique divisés, comme partout, d'opinions, ils étaient d'accord cependant sur ce point, que le Château et ses dépendances devaient être sacrés. Il y eut quelques dégradations, heureusement assez rares. Quant aux beaux meubles, aux objets d'art et d'orfèvrerie, aux bronzes, aux porcelaines et aux tapisseries qui étaient la parure des salles du Château, ils furent dispersés. Une grande partie fut portée à Paris pour meubler les appartements de la famille royale aux Tuileries; une autre partie fut déposée au Garde- Meuble de Versailles; une troisième partie fut vendue dans cette ville, en 1793, avec le mobilier ordinaire du Palais1.

Beaucoup de ces meubles furent vendus à l'étranger ou même détruits; quelques-uns seulement se retrouvent au Garde-Meuble* dans lès palais nationaux et surtout au Louvre.

Ce qu'il y eut peut-être de pire que le parti pris révolutionnaire, ce fut le mauvais goût de l'époque et, à ce point de vue tout au moins, la funeste influence de l'école de David . qui laissa détruire « pendant plus de cinquante ans une foule d'objets et de meubles précieux, par la seule raison qu'ils n'étaient pas de style gréco-romain » ; et cette destruction systématique, on peut le dire, des objets d'art du moyen âge, de la Renaissance, des xvne et xvme siècles, devait durer jusque vers 1845, où commença à s'émouvoir le Comité des Arts et Monuments.

La vente qui fut faite à Versailles, conformément au décret de la Convention, commença le 25 avril 1793, à l'appartement de la princesse de Lamballe, au rez-de-chaussée de la cour des Princes. Elle continua et finit aux Petites-Ecuries, le

1 Dussieux, Le Château de Versai/les, t. II.

DE 178!» a 1830. 149

11 août 1794. — 17,182 lots furent vendus en présence des représentants du peuple Joseph-Mathurin Musset et Charles Delacroix. Mais, dans cette vente colossale, les vraies choses d'art furent en petit nombre.

Le mobilier qui avait été déposé au Garde-Meuble de Versailles fut vendu en 1796, sur l'ordre du ministre des Finances ; les procès-verbaux se trouvent à la Bibliothèque de la Ville. « Les meubles qui sont décrits devaient être de la plus grande beauté, et vaudraient aujourd'hui des sommes folles. Ce sont des commodes, des secrétaires, des coffres, des guéridons, tables, bureaux, armoires, encoignures, en bois d'acajou, en bois satiné, en bois de rose, en bois de citron, plaqués de laques de Chine, ornés de bronzes ciselés et dorés au mat ou d'or moulu, décorés de médaillons d'oiseaux et de papillons, de médaillons en camées, de porcelaine bleue et blanche, de panneaux en porcelaine fond blanc à paysages et figures d'après Watteau, de dessus de porcelaine de Saxe; de médaillons en porcelaine ou en biscuit de Sèvres, etc.. On trouve indiqués dans ces procès-verbaux : un meuble de tapisserie de Beauvais dont les sujets sont les Saisons et les quatre Parties du Monde, des feux, des candélabres, flambeaux, girandoles, lustres, de belles pendules de Robin et de Sotian. Ce beau mobilier provenait des appartements du Roi et de la Reine, de ceux de Monsieur, du comte d'Artois et de Victoire Capet1. »

La République devait d'assez fortes sommes à Abraham Alcan et Cie, fournisseurs généraux des subsistances militaires de l'armée de Rhin-et-Moselle; elle le paya en objets mobiliers. Alcan vint choisir au Garde-Meuble ce qui lui convenait; il fit une estimation, qui fut adoptée par le ministre. Meubles, porcelaines de Sèvres, glaces, pièces d'étoffe, brocarts d'or, galons lui furent adjugés pour moins de 200,000 francs, y compris, pour 20,000 francs, une tapisserie de Beauvais « emblématique » de la Révolution américaine.

C'est ainsi que des meubles et autres objets précieux du Château étaient donnés en échange ou en paiement; on procéda de même avec un certain Lanchère, qui avait exploité des convois et transports militaires, et qui en encombra son

1 Dussieux, t. II.

hôtel du faubourg Saint-Germain (l'hôtel de Flamarens). « ce qui faisait l'effet d'un garde-meuble à déménager1 ».

Les magasins des revendeurs à Paris furent aussi encombrés, et les journaux du temps sont remplis d'annonces de ventes publiques.

Les établissements d'utilité publique qui devaient fonctionner au Château de Versailles et dans ses dépendances furent : au Château, une école centrale'2, le Conservatoire des Arts et des Sciences, le Musée de l'Ecole française et le Cabinet d'Histoire naturelle, une bibliothèque, une école du modèle vivant, une école de musique, une succursale des Invalides: — au Potager, le jardin botanique de l'école centrale; — à Trianon, les pépinières ; — au Grand-Commun, une manufacture d'armes; — à la Ménagerie, une école rurale; — à Saint- Cyr, un hôpital militaire. Le Cicérone de Versailles nous donne à ce sujet des renseignements précieux.

L'Ecole centrale fut établie dans l'aile septentrionale des Ministres.

La Bibliothèque, composée de 30,000 beaux volumes, provenant en grande partie des bibliothèques du Roi, des princes et de Mesdames, fut installée dans l'aile méridionale des Ministres. Elle y resta jusqu'en 1799, époque à laquelle le local où elle était établie fut affecté aux Invalides. On la plaça alors dans l'ancien hôtel des Affaires étrangères, où elle est encore, rue Gambetta.

Le Cabinet d' Histoire naturelle fut formé des collections rassemblées au Conservatoire des Arts et des Sciences, et provenant des propriétés nationales du département et de la belle collection réunie par M. Fayolle, commissaire de la marine, pour l'éducation des enfants du comte d'Artois. Le ministre de l'Intérieur Bénezech ayant créé, en l'an VII, le Musée spécial de l'Ecole française, les collections du Conservatoire des Arts et des Sciences se partagèrent en deux parties : le Musée

1 Cli. Davillier, La Vente du mobilier de Versailles pendant la Terreur, 1877.

2 Les écoles centrales, instituées par le décret de la Convention du ■2'.i lévrier 1795 et sur le rapport de Daunou, étaient destinées à remplacer les anciens collèges; à leur tour, elles furent remplacées, en 180o, par les lycées de TUniversité impériale.

spécial de l'Ecole française et le Cabinet d'Histoire naturelle. Ce dernier fut établi dans l'ancien appartement de Mesdames, au rez-de-chaussée du Château. Il occupait neuf pièces et on y entrait par le vestibule de la Chapelle. M. Fayolle en fut directeur.

Le Jardin botanique de l'école, formé de débris du jardin botanique de Trianon, par les soins d'Antoine Richard, vint occuper le Potager.

Versailles ne put conserver malheureusement les tableaux •des écoles étrangères du cabinet du Roi et les antiques ; disputés par Paris et le Louvre, ils y furent transportés en 1794, pour compléter le musée que la Convention y fondait. Mais, en échange, un beau musée de l'Ecole française fut créé et organisé définitivement en l'an V (o mai 1797), sous le Directoire, par les soins du ministre de l'Intérieur Bénezech. Le Louvre lui donna toutes les toiles des artistes français qu'il possédait, depuis Jean Cousin jusqu'aux artistes vivants. Le musée fut placé dans les grands appartements, y compris la Grande-Galerie et le premier étage de l'aile du Nord. On y entrait par le vestibule de la tribune de la Chapelle, et la première pièce du musée était le salon d'Hercule.

On pouvait y voir les œuvres de Baptiste, Blanchard, Boulogne aîné et cadet, Sébastien Bourdon, Philippe de Champagne, Chardin, Jean Cousin, Noël et Antoine Coypel, Desportes, Doyen, Drouais, Fragonard, Fréminet, Greuze, Jou- Aenet, les deux Lagrenée, Largillière, Le Brun, Lemoyne, Lenain, Lesueur (Vie de saint Bruno), Claude Lorrain (8 tableaux), Mignard, Natoire, Oudry, Parrocel, Peyron, Poussin (23 tableaux), Prud'hon, Regnault, Rigaud, Hubert Robert, Roslin, Santerre, Stella, Subleyras, Suvée, Taunay, Tocqué, Valentin, Carie Vanloo, Van Spaendonck, Joseph Vernet {11 tableaux), Vien, Vouet, Wertmuller, etc.. En fait de tableaux étrangers, il y avait la galerie de Rubens et deux Paul Véronèse. Ajoutez à cela la collection des morceaux de réception des membres de l'ancienne Académie royale de peinture et de sculpture, précieuse collection aujourd'hui dispersée1. Le nombre des tableaux fut à un moment d'en-

1 Elle est aujourd'hui dispersée à l'Ecole des Beaux-Arts, au Louvre à Versailles et dans les musées do province. Les autres peintures du musée de Versailles sont presque toutes au Louvre.

lo2 LE CHATEAU DE VERSAILLES.

viron 600. Les sculptures, beaucoup moins nombreuses,, étaient signées Allegrain, Coysevox, Girardon, Julien, Puget, Sarazin, Vassé ; il y avait aussi des bustes en porphyre et en bronze, l'Amour de Bouchardon, enlevé à Trianon; enfin, les statues et les groupes du Parc faisaient partie du musée et formaient un bel ensemble de la sculpture française du xvne siècle.

Dès l'année 1800, on enlevait au musée de Versailles les Vernet et les Rubens pour orner la galerie du palais du Luxembourg affectée au Sénat, et beaucoup de tableaux et de statues pour décorer le palais de Saint-Cloud, résidence du Premier Consul1.

Sous le premier Empire, le Musée de l'Ecole française se vit enlever la plus grande partie de ses tableaux et cessa d'attirer les visiteurs2. A la fin de ce régime, il n'existait plus.

L'Ecole de Musique fut organisée par Bénezech, ministre de l'Intérieur, et établie dans la galerie basse de l'Opéra (mai 1797); elle fut dirigée par Bêche, ancien musicien de la Chapelle ; on y enseignait le solfège et le chant.

L'Ecole du Modèle vivant, fondée en 1796 par des artistes de Versailles, fut établie en même temps dans la galerie basse de la Chapelle. On y faisait un cours d'ostéologie.

En 1799, à la fin du Directoire, les chefs des divers établissements du Palais étaient : Leroy, architecte du Palais; Pérudon, inspecteur des pépinières; Fayolle, conservateur du Cabinet d'Histoire naturelle; Buffy, conservateur des dépôts littéraires; Bêche, directeur de l'Ecole de Musique; Gibelin, président de l'administration du Musée de l'Ecole française, assisté de trois administrateurs : Duplessis, Dardel et Huvé. Malgré ces nombreux établissements, qui semblaient avoir une durée assurée, le sort de Versailles resta incertain sous le Directoire. En l'an VI, Luneau de Boisjermain, dans une brochure remarquable, proposait d'y établir les Conseils et le Directoire, et de les soustraire ainsi à la « turbulence parisienne3 ».

1 Journal du département de Seine-et-Oise, 1800.

2 De 1806 à 1812, 90 tableaux originaux et 38 copies.

3 Déjà, en 179o, Dumont avait proposé d'installer à Versailles l'un lies deux Conseils {Moniteur universel).

Le Premier Consul établit en 1806, dans le Château, une succursale de l'hôtel des Invalides, au grand mécontentement des habitants de Versailles, qui craignaient que les nouveaux hôtes, au nombre de 2.000, ne dégradassent le Palais et le Parc qui « appelaient encore l'étranger1 ». Ils furent logés dans les appartements de Louis XV et dans les ailes du Midi, sur les jardins et sur la cour des Ministres; et quand ils quittèrent Versailles après deux ans de séjour, on reconnut avec plaisir que ces braves soldats n'avaient pas commis « la plus légère dégradation2 ».

Il y eut à la même époque, dans la grande salle des Gardes. des expositions annuelles des œuvres des artistes de Versailles.

Le salon d'Hercule servait aux réunions des assemblées primaires, aux distributions de prix de diverses écoles, à des conférences et à des discours3.

N'oublions pas les nombreuses fêtes patriotiques dont le Château fut le théâtre pendant la Révolution. Un autel de la Patrie avait été dressé à la pièce d'eau des Suisses, audessous de la statue de Curtius. C'était le lieu le plus ordinaire des fêtes de la République ; on y célébra la fête de la Fédération, celle de l'anniversaire du Dix- Août, etc. Le 2 pluviôse an VI (21 janvier 1798), on planta solennellement un arbre de la Liberté dans la cour du Château, là où est placée aujourd'hui la statue de Louis XIV.

L'administration du Musée spécial de l'Ecole française ayant obtenu du ministre de l'Intérieur l'autorisation d'accomplir « cet acte de civisme », invita l'administration du Département, celle de la Municipalité et le commandant de la force armée « à solenniser de leur présence cet acte intéressant pour tout bon Français ».

Les invités réunis, on alla au Jeu-de-Paume prêter serment

1 Journal du département de Seine-et-Oise, an VIII.

2 Ibid.

3 Par exemple, aux conférences du citoyen Jauffret, secrétaire perpétuel de la Société des Observateurs de l'Homme, sur l'histoire naturelle comme pouvant concourir au perfectionnement de la morale; c'était l'école de Bernardin de Saint-Pierre et de Bonnet. Le 7 mai 1802, l'abbé Sicard y fit un éloge de l'abbé de l'Epée.

lo4 LE CHATEAU DE VERSAILLES.

de haine à la royauté et à l'anarchie, et attachement inviolable à la République et à la Constitution de l'an III.

Le cortège se rendit ensuite dans l'une des principales salles du ci-devant Château des rois, où le président du Département, « après quelques paroles d'exécration, brisa en mille morceaux un sceptre et une couronne préparés à cet effet ».

Après quoi on se réunit dans la cour, autour du jeune chêne orné de rubans tricolores. Une musique remplissait les airs « d'une douce mélodie républicaine ». Enfin, le président du Musée, Gibelin, prononça, dans le style emphatique du temps, un discours qui commençait ainsi : « Citoyens, vous venez de célébrer l'anniversaire de l'une des plus grandes époques de la Révolution, celle de la mort du dernier tyran des Français. Il vous reste encore à faire un acte solennel; c'est d'en consacrer ici la mémoire à jamais, par la plantation de l'Arbre de Liberté, symbole consolant d'une existence digne de nous.

« Cette terre, si longtemps souillée par la présence des despotes, qui la foulaient avec tant d'orgueil et de pompe, va donc enfin être purifiée! Elle va nourrir dans son sein les racines vivaces de l'Arbre chéri des peuples libres. L'Arbre sacré de Liberté dominera seul désormais sur le fastueux sommet de Versailles; et sa tête sublime, s'élevant un jour jusqu'aux nues, frappera les regards de tous les peuples de la terre... »

La cérémonie finit aux cris répétés de : Vive l'Arbre chéri! Vive la République! et aux sons éclatants « des instruments guerriers ' » !

Page 1