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CHAPITRE VII

LE GOUVERNEMENT DE JUILLET — LOUIS-PHILIPPE ET LA FONDATION DU MUSÉE (1830-1848)

Sous le Gouvernement de Juillet, l'idée de transporter les Invalides à Versailles, qui avait été soulevée, fut repoussée par la Commission chargée d'étudier le projet de loi de la nouvelle liste civile. Versailles et les Trianons firent partie de la dotation de la Couronne, sous condition qu'un musée et une école des beaux-arts seraient établis dans le Palais1.

Dès le mois de septembre 1833, M. de Montalivet, intendant général de la liste civile, adressait à Louis-Philippe un rapport sur rétablissement du musée projeté2, dont l'extrait suivant nous éclaire sur la pensée du Roi :

« Lors de votre dernière visite à Versailles, Sire, vous avez daigné développer devant les personnes qui vous accompagnaient le plan que vous avez formé. Vous nous avez dit que. sans priver le Louvre de la collection des chefs-d'œuvre de peinture et de sculpture, et des objets d'art anciens et modernes que la Couronne y possède aujourd'hui, vous vouliez que Versailles présentât à la France la réunion des souvenirs de son histoire, et que les monuments de toutes nos gloires nationales y fussent déposés et environnés ainsi de la magnificence de Louis XIV.

' Rapport de M. de Schonen (28 décembre 1831), rapporteur de la Commission : « Elle a pensé que Versailles ne pouvait servir qu'à un conservatoire de musées recueillis dans ses magnifiques galeries, et elle croit signaler cet usage, ainsi que la création d'une école des beauxarts qui y serait attachée. »

8 Moniteur universel du 5 septembre 1833.

<( Pour réaliser cette grande pensée, vous m'avez ordonné, Sire, de faire préparer les plans des travaux qui devront être exécutés dans le palais de Versailles; et M. Nepveu, votre architecte, s'est efforcé de s'identifier avec elle dans l'étude du projet dont Votre Majesté lui a donné le programme. »

Venait ensuite l'exposé du projet : 1° A l'aile du Midi, on devait construire une grande galerie, dans laquelle on placerait des tableaux de batailles depuis Tolbiac jusqu'à la prise de la citadelle d'Anvers; c'était la création principale du projet. Dans les salles du rez-de-chaussée de cette aile, on devait mettre des peintures, et dans la galerie de pierre, des bustes et des statues. — 2° Au principal corps du Château, le rezde-chaussée était destiné à des suites de portraits; au premier étage, dans les appartements, on devait placer encore des tableaux de batailles et d'autres tableaux qui s'y trouvaient autrefois. — 3" L'aile du Nord devait subir une importante transformation et contenir aussi des tableaux.

Le rapport annonçait de nombreuses commandes aux artistes contemporains pour compléter les peintures et sculptures anciennes, devenues insuffisantes.

Il fut décidé que les travaux. commenceraient sans retard. La tâche n'était pas facile. « Outre les grands appartements, c'était un labyrinthe infini de logements, quelques-uns plus ou moins grands, beaucoup très petits, tous destinés aux princes, aux grands seigneurs, aux officiers des maisons du Roi, de la Reine et des princes, et à une partie de la domesticité haute et basse; on aurait dit, selon l'expression de Saint-Marc-Girardin, une ruche ayant mille et une cellules '. »

Il était donc nécessaire de faire disparaître ce dédale de petites pièces, d'entresols, d'escaliers et de corridors, pour construire à leur place de belles et grandes salles de musée ; mais il eût fallu procéder avec précaution dans cette démolition et sauver, comme un legs pieux, ces échantillons si nombreux et si fins de l'art décoratif du xvme siècle, lambris et cadres de glaces sculptés, cheminées ornées de bronzes,

' En 1789, le Château renfermait 288 logements, de 1,232 pièces à cheminée et de plus de 600 sans cheminée. Dans ce nombre ne sont pas comprises les 152 pièces occupées par le Roi, la Reine et les princes et princesses. (Ms. de la Régie, cité par Dussieux, t. II, notes.)

cuivres ciselés et dorés, qui se trouvaient dans les appartements occupés par les princes. Toutes ces boiseries précieuses furent arrachées pour faire place à la peinture officielle qui avait été commandée en masse. Malheureuse-

Coupe du pavillon de l'aile du Midi démoli sous Louis-Philippe.

ment, aucune préoccupation artistique, aucun goût ne guidèrent les auteurs de ces transformations. Un historien du château de Versailles1 dit avec raison qu'on aurait dû conserver pieusement tous les principaux appartements, en les décorant de tableaux, portraits, bustes et autres objets d'art se rapportant aux divers personnages qui les avaient habités et aux faits qui s'y étaient passés.

Au lieu de cela, on détruisit un peu partout. Ici, une partie de la décoration de la chambre de la Reine; là, sans le savoir, l'appartement de Mme de Maintenon, à peu près au complet ; ailleurs, la décoration des appartements du Dauphin, fils de Louis XV, de Mesdames et de Mme de Pompadour.

Autre erreur de goût : le niveau de la cour de Marbre fut abaissé, et détruite ainsi l'harmonie des délicieuses façades

1 Dussieux. t. II, Le Musée.

de Le Vau; d'autre part, on plaçait dans la cour du Château les statues colossales et ridicules du pont de la Concorde, hors de proportion avec la hauteur des bâtiments1. Et malheureusement elles y sont encore.

Il était impossible de ne pas répéter ces critiques si fondées, imputables surtout au mauvais goût de l'époque, mais cela ne doit pas nous rendre injuste pour l'opportunité de la transformation du Palais en un vaste musée de « toutes les gloires de la France ». Cette œuvre, à laquelle Louis-Philippe prit une part si personnelle, accomplie de 1833 à 1837, fut accueillie avec enthousiasme par le pays.

Le Roi y consacra « presque toutes les ressources de la liste civile; il discuta, traça le plan de toutes les salles, de toutes les galeries, désignant lui-même la place qui devait être attribuée à chaque époque, à chaque personnage. Avec une impartialité digne d'éloges, il décida, dès le début, que tout ce qui était national devait être mis en lumière, que tout ce qui était honorable devait être honoré2 ».

M. de Montalivet donne le total des sommes dépensées à Versailles et aux Trianons ; elles s'élèvent à 23,494,000 francs et se répartissent ainsi :

Entretiens, réparations, travaux neufs. . 15,059,000 fr. Œuvres d'art achetées et restaurées . . . 6,625,000 fr. Acquisition et restauration de mobilier. 1,810,000 fr.

Nepveu, l'habile architecte du Palais, était aussi un homme indépendant. Il osa plus d'une fois tenir tête au Roi. « Mais, Nepveu, lui dit un jour Louis-Philippe, impatienté de ses contradictions, vous êtes obstiné; sachez donc que j'ai beaucoup fait bâtir. — Et moi, Sire, répondit M. Nepveu, j'ai beaucoup bâti moi-même. » Le Roi, ayant un peu d'humeur,, finit, ce jour-là, sa visite sans parler davantage à M. Nepveu.

1 On rogna certaines toiles et on en agrandit d'autres pour arriver à faire des panneaux symétriques; on mélangea d'atl'reuses copies et de superbes originaux... On fit peindre l'admirable théâtre de Gabriel, cette salle de spectacle unique au monde, et au décor gris et or d'autrefois, Louis-Philippe substitua un épouvantable décor rouge, d'un rouge vineux... A. Hallays {Journal des Débats, 1906).

2 M. de Montalivet, Le Roi Louis-Philippe et sa liste civile.

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Cependant, comme il ne voulait pas laisser mécontents et tristes ceux qu'au fond il aimait, il s'arrêta dans un des vestibules, cherchant à dire quelque chose à M. Nepveu qui ne ranimât pas la querelle, car celui-ci était homme à la recommencer. Il y avait au plafond des peintures que le Roi avait vues plus de cent fois, mais il en demanda l'explication à son architecte. « Quelle est donc, lui dit-il, cette figure dans l'angle à gauche ? — Sire, dit M. Nepveu, c'est une figure allégorique : c'est ce qu'on appelle la persévérance dans un pauvre architecte1. »

L'inauguration du Musée eut lieu le 10 juin 1837. Le Roi avait convié à cette solennité tous les grands corps de l'Etat, l'Institut de France, les principaux membres des corps élus et de la garde nationale de la Seine, les principales autorités du département de Seine-et-Oise, les officiers généraux de l'armée de terre et de mer, les officiers supérieurs en garnison à Paris et à Versailles, les officiers supérieurs de l'Ecole de Saint-Cyr, beaucoup d'hommes de lettres et d'artistes, « et particulièrement les peintres et les sculpteurs qui avaient concouru par leurs travaux à enrichir le nouveau musée2 ». On se rendit aux galeries du premier étage par l'escalier de Marbre et presque aussitôt à la grande galerie des Batailles, où l'on voyait, « retracés sur la toile, tous les hauts faits de la valeur française, depuis la bataille de Tolbiac jusqu'à celle de Wagram3 ».

Ensuite, on remarqua surtout la salle des Etats-Généraux, la salle de 1830% où figurent les principaux événements de la Révolution de Juillet, et on s'arrêta longuement dans « la chambre du lit de Louis XIV, pour examiner toutes les parties de l'ancien ameublement restaurées avec une grande magnificence ».

Un banquet de 1,500 couverts eut lieu dans la Grande- Galerie de Lmiis XIV (galerie des Glaces) et dans les salons de la Guerre, d'Apollon, de Mercure, de Mars, etc.. La table

1 Saint-Marc-Girardin [Journal des Débats). Cité par Dussieux.

: Moniteur universel du 12 juin 1837.

3 Ibid.

* Ces salles n'ont plus aujourd'hui leur affectation particulière.

du Roi était de 600 couverts. Les princes présidaient aux autres tables.

La solennité se termina le soir par un intéressant spectacle, qui eut lieu clans la salle de l'Opéra.

« Leurs Majestés sont entrées dans la salle de spectacle à huit heures et se sont placées à l'amphithéâtre au-dessus du parterre. Le Roi occupait le milieu,, ayant a sa droite la Reine et à sa gauche la reine des Relges, Mrae la duchesse d'Orléans et la princesse Marie. La Reine avait à sa droite le roi des Relges, Mme la grande -duchesse douairière de Mecklembourg, Mme la princesse Adélaïde et la princesse Clémentine. Le prince royal (duc d'Orléans) occupait un siège derrière Mme la duchesse d'Orléans; M. le duc de Nemours, M. le prince de Joinville, M. le duc d'Aumale et M. le duc de Montpensier avaient pris place derrière le Roi et la Reine.

« La salle, éblouissante de lumières et décorée avec une magnificence que rien ne saurait égaler, était presque entièrement pleine avant l'arrivée du Roi. L'entrée de Leurs Majestés a été saluée par les plus vives acclamations, »

A huit heures, le spectacle commença par le Misanthrope, joué avec les costumes du temps, par Mlle Mars et les principaux acteurs de la Comédie-Française. Les acteurs de l'Académie royale de musique exécutèrent ensuite des fragments du troisième et du cinquième acte de Robert le Diable. Les souverains applaudirent au talent de Duprez, de Levassor et de Mlle Falcon. Le spectacle se termina par un intermède de Scribe, destiné à célébrer l'inauguration du Musée « et à mettre en parallèle une fête donnée à Versailles par Louis XIV avec la fête toute nationale donnée en ce jour même par le roi des Français ».

L'assemblée tout entière applaudit à l'art du décorateur, faisant succéder à l'aspect du vieux Versailles celui de Versailles rendu à son antique splendeur, « et consacré par Louis-Philippe à toutes les gloires qui honorent le pays ». Après le spectacle commença la promenade aux flambeaux dans les vastes salles du Palais et dans la grande galerie des Ratailles. Le Roi était précédé de valets de pied portant des torches, suivi de sa famille et de toutes les personnes qui avaient pris part au banquet ou à la représentation.

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Le Roi et la Reine repartirent pour Trianon à deux heures du matin '.

Cependant, les projets de Louis-Philippe, relativement au Musée de Versailles, n'étaient pas encore entièrement réalisés. De nouveaux plans, dit M. de Montalivet, avaient été dressés par l'ordre du Roi pour compléter l'œuvre dans un sens conforme au caractère particulier de son règne. La gloire militaire, les victoires des armées françaises sur terre et sur mer occupaient la totalité des salles et des galeries du Palais successivement ouvertes au publie. Le Roi voulut que des galeries nouvelles fussent consacrées à la gloire politique et aux vertus civiles. Déjà l'emplacement de ce musée nouveau était désigné dans la partie du Palais qui s'étend parallèlement à la grande aile du Midi, sur l'un des côtés de la rue de la Bibliothèque, lorsque la Révolution de Février vint opposer un fatal obstacle à la réalisation de cette patriotique pensée.

Après les fêtes de l'inauguration du Musée, il faut mentionner celles qui eurent lieu au Château en 1840 et en 1844. — En 1840, il y eut banquet royal dans la galerie de Louis XIII, à l'occasion de la fête du Roi. — Le 9 juin 1844, Louis-Philippe offrit, dans la salle de l'Opéra, une grande représentation aux principaux industriels dont les produits figuraient à l'Exposition ouverte le 1er mai précédent aux Champs-Elysées. La réception du public eut lieu au salon d'Hercule; on joua deux actes à' Œdipe à Cnlone, un acte de la Favorite et, après un divertissement, deux actes de la Muette. L'orchestre était conduit par Habeneck. Le grand succès fut pour Mme Stoltz.

1 Moniteur universel du 12 juin 1837.

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