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III. — L'OPÉRA

La salle de l'Opéra, commencée par Gabriel en 1753, fut achevée seulement en 1770. Construite entièrement en menuiserie, elle était peinte en marbre vert antique; tous les ornements (corniches, chapiteaux, bases de colonnes, ravissants bas-reliefs de Pajou et de Guibert) étaient dorés en or mat; les loges étaient garnies de velours bleu; le fond de la galerie était décoré d'arcades revêtues de glaces1.

Pour les grandes fêtes, bals parés et masqués, banquets, la scène était transformée en une seconde salle, identique à la première, avec loges et galeries, et réunie par une charpente mobile. Toute cette partie du travail était due à Arnoux, « cidevant machiniste de l'Opéra2 ».

Les sculptures furent l'œuvre de Pajou et de Guibert. Le plafond, représentant Apollon préparant des couronnes aux hommes illustres dans les arts, fut peint par Durameau.

La salle de l'Opéra fut, on peut le dire, inaugurée pour le mariage du Dauphin avec Marie-Antoinette. Le 17 mai 1770, les spectacles ordonnés pour cette cérémonie commencèrent par Persée, l'opéra de Quinault et Lulli. Puis, ce fut le tour de la Comédie-Française, qui joua At halte avec Mlle Clairon. « Cette divinité de la scène », qui s'était retirée du théâtre, y reparut pour cette circonstance. Elle n'y eut pas, si l'on en croit Bachaumont, un succès bien franc. Le public eût pré-

1 « Le foyer, avec ses cariatides, ses groupes sculptés, les délicieux bas-reliefs de ses portes, n'est pas moins exquis et complet; pour connaître l'art de Pajou, il faut avoir vu l'Opéra de Versailles. » (A. Pératé, Versa Mes ; l'Opéra. )

2 Bachaumont (1690-1771), Mémoires, 25 février 1770.

féré voir jouer Athalie par Mlle Dumesnil, dont le talent dramatique était très apprécié. Le choix de sa rivale parut une injustice. Au jugement général. Mlle Clairon avait « déclamé plutôt que senti son rôle », mais la mise en scène et les décors furent trouvés admirables; quant aux chœurs, ils firent un merveilleux effet, au gré d'une partie des spectateurs, tandis que d'autres trouvèrent qu'ils refroidissaient et affaiblissaient l'action. Cette question est de celles qui resteront toujours controversées.

Le 9 juin, on joua l'opéra de Casior et Pollux1 de Rameau, dont le nom peut être joint à celui de Watteau « quand on veut désigner les deux grands poètes du xvnr3 siècle ». Cette belle œuvre fut, malheureusement, mal exécutée, l'acteur qui remplissait le principal rôle ayant « crié plus que chanté » ; néanmoins, « les décorations, les ballets, l'ensemble de la salle, tout cela formoit le plus magnifique coup d'œil, et a paru plaire beaucoup à Madame la Dauphine2 ».

Le 20 juin, les spectacles finirent avec Tancrède, tragédie de Voltaire, et une féerie appelée La Tour enchantée. MUe Clairon joua le rôle d'Aménaïde, qui avait toujours été son triomphe; elle espérait se relever de l'espèce de chute qu'elle avait éprouvée lors de la représentation d'Athalie. Elle y réussit mieux, sans parvenir cependant à enlever l'unanimité des suffrages qu'elle arrachait autrefois. Lekain, hors d'état de jouer, fut remplacé par Mole. « On a surtout admiré, dit Bachaumont, la scène du Conseil, où se trouvaient cinquante chevaliers avec autant d'écuyers formant un demi-cercle et présentant le coup d'œil le plus imposant. »

La Tour enchantée, féerie ou ballet, drame à machine, dans un goût tout nouveau, de paroles médiocres et d'une musique tirée de différents opéras qu'on ne jouait plus, avec des danses entremêlées, avec des exhibitions de chars attelés de vrais chevaux, une multitude d'acteurs, un luxe étonnant dans les habillements et une grande richesse de décors, plut beaucoup par le coup d'œil.

En 1771, aux fêtes du mariage du comte de Provence, on

1 Cet opéra fut de nouveau joue en 1777. pendant le séjour de l'empereur Joseph II. Les paroles étaient de Gentil-Bernard.

2 Bachaumont, Mémoires, 1770.

joua, le 17 mai, l'opéra de la Reine de Golconde; le 20, il y eut bal paré; le 29, on exécuta le ballet des Projets de r Amour; le 31, on représenta la tragédie de Gaston et Bayard. En 1773, pour le mariage du comte d'Artois, on joua, le 18 novembre, l'opéra d'Isménie. Le 19 novembre et le 9 décembre, il y eut bal paré.

La page vraiment historique de l'Opéra du Château fut le banquet offert par les officiers des gardes du corps à leurs collègues des régiments de Flandre et des Trois-Evèchés, appelés à Versailles pour protéger la Cour contre la Révolution menaçante (1er octobre 1789).

Une table de 240 couverts fut dressée sur la scène. Les illuminations splendides, les plus jolies femmes de la Cour et de la ville « formaient le coup d'œil le plus attrayant et le plus enchanteur ».

Entre divers airs joués par la musique du régiment de Flandre, on porta la santé de la famille royale.

« A la santé du Roi, la salle a retenti de l'air : 0 Richard, ô mon Roi! Une allemande nouvelle ou ancienne a été donnée pour la santé de la Reine, etc. . . Au milieu de toutes ces santés, se sont présentés dix à douze grenadiers du régiment de Flandre; il a bien fallu boire de nouveau à la santé du Roi. Cette santé a été portée avec les honneurs de la guerre, le sabre nu d'une main et le verre de l'autre. Un instant après arrivent les dragons : même accueil, même cérémonie; un instant après entrent les grenadiers suisses : même accueil, même cérémonie; un instant après suivent les Cent-Suisses du Roi : même accueil, même cérémonie. Tout jusqu'alors est gai, piquant. Mais des scènes autrement intéressantes se préparent.

« Le Roi, la Reine, Monseigneur le Dauphin, Madame sont venus pour jouir de ce spectacle; tout à coup, la salle a retenti de cris d'allégresse. La Reine, tenant son fils par la main, s'est avancée jusqu'à la balustrade du parquet; au même moment, les grenadiers suisses, ceux du régiment de Flandre, les dragons sautent dans l'orchestre. Le Roi et sa famille, accompagnés par MM. les Gardes du corps, sont reconduits chez la Reine, en traversant toutes les galeries, aux cris répétés de : Vive le Roi!

« Tout paroissoit fini. Tout à coup, comme de concert, la table joyeuse et la musique s'est portée à la cour de Marbre et devant le balcon de Sa Majesté. Alors on s'est mis à chanter, à danser, à crier de nouveau : Vive le Roi ! Le balcon s'est ouvert; un garde du corps, par je ne sais quel moyen, y monte comme à l'assaut. Un dragon, un suisse, un gardebourgeoise le suivent ; en un instant, le balcon est rempli. Lorsqu'on y pensoit le moins, le Roi et la Reine arrivent au milieu de ce groupe; les cris d'allégresse ont redoublé.

« Le Roi s'est retiré; on s'est porté sur la terrasse, où l'on est resté fort tard à danser, à faire des folies et de la [musique. On observera que le Roi arrivoit de courre le cerf et qu'il a paru en babit de chasse.

« Un historien fidèle ne doit rien oublier; quelques officiers, en versant du vin à leurs soldats, leur disoient : « Allons, enfants ! buvez à la santé du Roi, de votre maître, « et n'en reconnoissez point d'autre1! »

L'effet de ce banquet, on le connaît; il précipita les événements. Quelques jours après, les 5 et 6 octobre, l'émeute parisienne envahit le château de Louis XIV et força le Roi à rentrer à Paris avec l'Assemblée. Ces journées furent, avec la prise de la Rastille, le prélude de la Révolution.

A partir de cette date du 1er octobre 1789, la salle d'opéra devient une salle de réunion de la Société populaire ; elle fut fermée au théâtre pendant près d'un demi-siècle, et alors sans doute se détériorèrent la charmante peinture de ses boiseries et la mate dorure de ses chapiteaux, de ses consoles et de ses balustres.

Louis-Philippe la fit restaurer en 1837 et peindre, hélas! en marbre rouge. Le jour de l'inauguration du Musée, le 10 juin, il y fit donner en cet honneur une splendide représentation, tant par le choix des pièces que par la valeur des acteurs. L'ouverture d'Iphigénie en Aulide de Gluck, œuvre magistrale qui avait l'avantage, comme le dit un critique contemporain2, de n'avoir pas été d'abord associée à un livret

1 Récit du député girondin Gorsas, écrit au moment de l'événement ; cité par Dussieux.

2 Ad. Jullien (Débats, 29 décembre 1907).

italien, d'avoir été fondue du premier jet et comme écrite directement sous l'influence du grand tragique français, exécutée sous la direction de Habeneck, chef d'orchestre des concerts du Conservatoire, précéda la représentation du Misanthrope, admirablement interprétée par la troupe de la Comédie-Française1. On exécuta ensuite quelcpies fragments du troisième acte et du cinquième acte de Robert le Diable, de Meyerbeer, avec Duprez, Levasseur et Mlle Falcon. La soirée finit avec les Fêtes de Versailles, de Scribe, musique d'Auber, et ballet de Coralli. Cet intermède se divisait en deux parties : une fête sous Louis XIV, une fête en 1 837 ; le succès en fut médiocre .

Quand la reine d'Angleterre vint en France en 1853, lors de la fête que Napoléon III lui offrit le 25 juillet, on servit dans la salle de l'Opéra le souper qui la termina. On dressa, dans la loge d'honneur, une table à laquelle prirent place l'Empereur, l'Impératrice, la reine d'Angleterre, le prince Napoléon, la princesse Mathilde, le prince Albert, le prince de Galles, la princesse royale d'Angleterre et le prince de Bavière.

La dernière représentation donnée dans cette salle eut lieu le 21 août 1864. On y joua la Psyché de Molière et Corneille devant l'Empereur, l'Impératrice et le roi d'Espagne, François d'Assise.

Le 20 mars 1871, l'Assemblée nationale, d'abord réunie à Bordeaux pour signer la paix avec la Prusse, tenait sa première séance dans la salle de l'Opéra, disposée pour sa nouvelle destination par l'architecte Questel.

La Constitution républicaine de 1875 ayant établi deux Chambres, le Sénat occupa la salle de l'Opéra et y siégea du 8 mars 1876 au 2 août 1879, époque à laquelle il fut transféré à Paris. Néanmoins, la salle resta toujours affectée à cette assemblée, en cas de retour à Versailles.

1 Elle se composait de Perrier, Provost, Sauisou, Firmin, Meûjaud, Monrose et Régnier; de Mlles Mars, Mante et Plessis. — C'est à partir de cette représentation que, à l'instigation de Louis-Philippe, la Comédie-Française, qui jouait le Misanthrope en costumes Louis XV, prit, pour ne plus les quitter, les costumes Louis XIV pour jouer Molière.

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