LES INTRIGUES DU PALAIS — M*" DE MONTESPAN ET M™ DE MAINTENON
Quand la douce La Vallière fut entrée pour toujours au couvent, la reine Marie-Thérèse dut supporter la présence de Mme de Montespan, maîtresse en titre. Elle le fit sans se plaindre et continua à aimer le Roi malgré ses infidélités.
Cependant, cet amour doublement adultère avait trouvé parmi le clergé quelques protestations. Bourdaloue, prêchant lç carême dans la chapelle de Versailles, n'avait pas craint de dévoiler le pernicieux exemple qui venait de si haut. La
favorite s'était vu refuser l'absolution par un prêtre de la paroisse de Versailles, et elle n'aurait pas fait ses pâques si une séparation entre elle et le Roi n'avait précédé. Elle quitta un instant la Cour. Le Roi paraissait repentant, et Rossuet, à qui il avait demandé de lui rappeler ses bonnes résolutions, lui adressait à l'armée de Flandre une lettre dont voici un extrait :
Songez, Sire, que vous ne pouvez être véritablement converti si vous ne travaillez pas à ôter de votre cœur, non seulement le péché, mais la cause qui vous y porte. La conversion véritable ne se contente pas d'abattre les fruits de la mort, comme parle l'Fxriture, c'est-à-dire les péchés; mais elle va jusqu'à la racine qui les ferait
repousser infailliblement si elle n'était arrachée Je vois, autant
que je puis, Mmo de Montespan comme Votre Majesté me l'a commandé. Je la trouve assez tranquille; elle s'occupe beaucoup aux bonnes œuvres, et je la vois touchée des vérités que je lui propose, qui sont les mêmes que je dis aussi à Votre Majesté. Dieu veuille vous les mettre à tous deux dans le fond du cœur, et achever son ouvrage, afin que tant de larmes, tant de violence, tant d'efforts que vous avez faits sur vous-mêmes ne soient pas inutiles.
Mais ces recommandations ne tardèrent pas à être vaines. Les relations continuèrent. En 1675, Louis XIV était au plus vif de sa passion et ne voulut plus entendre Rossuet : « Ne me dites rien, Monsieur, j'ai donné mes ordres. » C'était le rétablissement de sa maîtresse à la Cour. Nous avons de Mme de Caylus1 le récit piquant de la première entrevue qui eut lieu chez Mme de Montespan, en présence des dames les plus respectables et les plus graves de la Cour, afin de ne pas prêter à la médisance le moindre sujet de mordre : « Insensiblement, il la tira dans une fenêtre; ils se parlèrent bas assez longtemps, pleurèrent et se dirent ce qu'on a accoutumé de dire en pareil cas; ils firent ensuite une profonde révérence à ces vénérables matrones, passèrent dans une autre chambre et il advint Mme la duchesse d'Orléans et le comte de Toulouse. »
Néanmoins, l'influence toujours grandissante de Mme de Maintenon sur Louis XIV allait amener la définitive retraite de la favorite. Comme les maîtresses de Louis XIV vivaient à la Cour, il y eut pour elles une étiquette un peu particulière.
1 MM de Caylus, Souvenirs. — M^e de Caylus était la nièce de M™0 de Maintenon.
et en quelque sorte tacite. Le peuple qui voyait, à certaines cérémonies, dans le même carrosse, la reine Marie-Thérèse, MUe de La Vallière et Mme de Montespan, les appelait « les trois reines », et dans cette polygamie, toutes les deux à la fois en étaient venues à occuper publiquement le rang d'épouses en second du Roi. Lors des visites solennelles de la famille royale à celui de ses membres qui allait mourir, elles arrivaient ensemble, après le Roi et la Reine1. Si la modeste Louise se dérobait le plus qu'elle pouvait aux honneurs, Faîtière Montespan « s'y complaisait et s'en ajoutait. Elle s'était mise sur le même pied que la Reine pour les visites ordinaires qu'elle ne rendait jamais, non pas même à Monsieur, dit Saint-Simon, ni à Madame, ni à la Grande Mademoiselle, ni «à l'hôtel de Condé ». De cette humeur elle ne se départit jamais: même dans la retraite, elle garda « cet extérieur de reine ».
Cet ascendant était accepté par tous, même par la débonnaire Marie-Thérèse, qui vint un jour voir, au château de Clagny, le petit comte de Vexin, malade. Parfois, elle venait chercher Mme de Montespan et l'amenait soit à Trianon, soit en tout autre endroit, ce qui faisait dire à Mme de Sévigné qu'elle passait « nettement devant toutes les duchesses ».
Pendant treize années, toujours triomphante et tonnante, « l'altière Wasthi » usa, pour tout ce qui n'était pas affaires d'Etat, d'un crédit sans limites. Elle joue à la reine et dépense sans compter. Son faste éblouit tous les yeux. En 1676, aux eaux de Bourbonne, on la voit dans un carrosse à six chevaux, suivie d'un autre carrosse attelé de même pour ses six femmes; elle a deux fourgons, six mulets, dix ou douze hommes à cheval, sans les officiers. A Aevers, à Bourbonne, elle fait des charités aux églises, aux pauvres, fait des fondations de lits à l'hôpital. Au retour, la fantaisie la prend d'aller par eau; on la compare à Cléopâtre s'avançant à la rencontre d'Antoine :
Mme de Montespan partit jeudi de Moulins dans un bateau peint et doré, meublé de damas rouge, que lui Qt préparer M. l'Intendant avec mille chiffres, mille banderolles de France et de Navarre : jamais il n'y eut rien de plus galant ; cette dépense va à plus de mille
1 Mme (]e Sévigné, 6 juin 1676.
écus; mais il en fut payé tout comptant par la lettre que la belle écrivit au Roi... Elle ne voulut point se montrer aux femmes; mais les hommes la virent à l'ombre de M. l'Intendant. Elle s'est embarquée sur l'Allier, pour trouver la Loire à Nevers, qui doit la mener à Tours, et puis à Fontevrault, où elle attendra le retour du Roi, qui est différé par le plaisir qu'il prend au milieu de la guerre. Je ne sais si on aime cette préférence'.
Au fond, le Roi, plus d'une fois rebuté par cette maîtresse impérieuse, dominante et moqueuse, éprouvait de temps en temps le besoin de s'éloigner d'elle; ses exigences, ses reproches, son humeur hautaine finissaient par le rebuter et l'éloigner. Elle dut se résigner à ses passades, reconnaître le triomphe de quelques rivales éphémères, de « quelques doublets », de MHe de Ludre, de Mlle de Fontanges, de quelques autres encore. Ses aigreurs, ses colères redoublèrent avec le temps et refroidirent, espacèrent les relations. En 1680, le charme était rompu.
Outre l'humeur cassante de la favorite, une autre influence agissait sur le Roi. En 1679, une chambre ardente avait été' réunie pour instruire l'affaire des Poisons-, dans laquelle Mme de Montespan était compromise; on l'accusait d'avoir voulu, dans un accès de jalousie, empoisonner Louis XIV. Celui-ci fit étouffer l'affaire, mais le caractère de la favorite devenait de plus en plus insupportable et celui du Roi moins patient.
« Le Roi, dit Russy-Rabutin. comme il montait en carrosse avec la Reine, eut. de grosses paroles avec Mme de Montespan sur des senteurs dont elle est toujours chargée et qui font mal à Sa Majesté. Le Roi lui parla d'abord honnêtement, mais comme elle répondait avec beaucoup d'aigreur, Sa Majesté s'échauffa. » Et les « brouilleries » continuaient.
S'il n'y eut jamais, à propos de Yaffaire des Poisons, de preuve décisive contre Mme de Montespan, les présomptions restaient très fortes3; mais le Roi ne voulait pas d'éclat, et la
! Mme de Sévigné, 6 juin 1G7G.
- Arvède Barine. Louis XIV et la Grande Mademoiselle, t. II. — Nous sommes heureux de rendre ici hommage à l'intérêt pénétrant de cel ouvrage que nous avous consulté avec le plus grand fruit.
3 Fuuck-Breutauo, Le Drame des Poisons.
favorite continua sa vie de Cour, toujours aux places d'honneur : en 1680, elle va au-devant de la Dauphine. Marie- Anne-Christine de Bavière, qui venait d'épouser le Grand Dauphin, avec le reste de la Cour, et elle est chargée de l'arrangement des cadeaux; en 1681, elle ouvre chez elle une brillante loterie... En juillet 1682, la chambre ardente était supprimée brusquement après l'exécution « de quelques gens de rien ou de pas grand'chose », les accusés de marque ayant été absous ou traités selon leur rang. En 1682, Louvois recommandait d'empêcher « que l'on entende les sottises qu'ils (les condamnés envoyés par convois dans les prisons de province) pourront crier tout haut, leur étant souvent arrivé d'en dire touchant Mme de Montespan, qui sont sans aucun fondement, les menaçant de les faire corriger si cruellement au moindre bruit qu'ils feront, qu'il n'y en ait pas un qui ose souffler1 ».
Que ce fut manque de preuves ou raison d'Etat, Mme de Montespan était sauvée, mais elle n'était plus favorite.
La naissance des enfants naturels de Mme de Montespan et de Louis XIV allait faire paraître à la lumière de l'histoire un personnage encore bien effacé, mais qui ne tardera pas à prendre un relief extraordinaire. Mme Scarron venait d'être introduite à la Cour par la toute-puissance de la favorite.
Elle était la petite-fille du célèbre auteur des Tragiques, Agrippa d'Aubigné'-. Réduite à la misère, à la fleur de l'adolescence, on lui avait fait épouser l'auteur du Roman comique, dont l'esprit était si drôle et le corps tout perclus. Ce singulier mariage fut pourtant la cause de sa fortune, grâce aux relations qu'elle se créa dans la maison de son vieux et valétudi-
1 Les accusations répétées du lieutenant de police La Reynie coutre Mme de Montespan n'avaient pu convaincre M. de Boislile, le savant éditeur des Mémoires de Saint-Simon. Cette thèse a été reprise par un historien, M. Jean Lemoine {Mmc de Montespan et la Légende des Poisons, 1908), qui annonce l'apparition prochaine d'une œuvre très documentée sur ce sujet.
- Elle était née en 1633, dans la prison de Niort, où sa mère était venue partager la captivité de son mari. Constant d'Aubigné, homme de désordre dans sa vie privée et dans sa vie publique, et qui, couvert de dettes, alla mourir en Amérique, laissant sur la terre étrangère sa l'emme sans ressources, avec trois enfants.
naire mari, où fréquentait une société très distinguée, entreautres le maréchal d'Albret, le duc de Vivonne et tous les beaux esprits de Paris. Sa tenue y fut parfaite, réservée mais aisée; elle y déploya un esprit de bon aloi et sa beauté grave fit le reste. Elle montra de bonne heure cet esprit réfléchi, ce calcul sage et facile à son tempérament bien équilibré qui lui a fait dire : « Rien n'est plus habile qu'une conduite irréprochable », maxime qui sera la règle de sa vie.
Elle était grande, avait le teint fort uni, les cheveux châtain clair, le nez bien fait, la bouche bien proportionnée, de beaux yeux noirs brillants et doux, un air noble et enjoué, un langage juste, de la bonne grâce sans affectation.
Les traits principaux de son caractère sont son goût d'obliger et sa passion de la réputation, de l'estime des personnes honnêtes. Quand elle est chez Mme de Montchevreuil, elle a toujours les enfants autour d'elle, et montre sa vocation d'éducatrice. Ce qu'elle recherche par-dessns tout, c'est de faire dire du bien d'elle, et pour cela, elle ne craint pas de se contraindre. « Je ne me souciais point de richesses, dira-t-elle; j'étais élevée de cent piques au-dessus de l'intérêt, mais je voulais de l'honneur. » Ailleurs, elle se définit « une personne pétrie de gloire et d'amour-propre ». Grand fonds de raison, empire sur soi, amour de la réputation, tels sont les traits saillants d'un caractère qui ne se démentira pas.
Après la mort de Scarron (1660), la fréquentation de l'hôtel d'Albret lui valut de connaître Mme de Montespan, alliée à cette famille.
La favorite songea à lui confier ses enfants. La jeune veuve refusa d'abord, mais dès que le Roi y eut consenti, elle accepta « sous le dernier secret », ce qu'elle appelle elle-même <> cette sorte d'honneur assez singulier ».
Louis XIV, qui avait passé la quarantaine et finissait par être las des scènes de jalousie de Mme de Montespan, se prit bientôt au charme du visage sérieux et de la « conversation rafraîchissante1 » de la gouvernante. De jour en jour, sa
1 Mme de Sévigné se montre profonde observatrice quand elle dit : « Elle lui l'ait connaître (au Roi) un pays nouveau qui lui était inconnu, qui est le commerce de l'amitié et de la conversation, sans contrainte et sans chicane. Il en parait charmé. »
faveur croissait, et Mme de Montespan ne l'ignorait pas. Les deux rivales se voyaient tous les jours, tantôt avec une aigreur secrète, tantôt avec une confiance passagère, « que la nécessité de se parler et la lassitude de la contrainte mettaient quelquefois dans leurs entretiens1 ». La dévotion, qui se mêlait à toutes ses intrigues secrètes, affermissait encore la faveur de Mme de Maintenon et éloignait Mme de .Montespan. Le Roi se reprochait son attachement pour une femme mariée, et sentait surtout ce scrupule depuis qu'il ne sentait plus d'amour.
Pendant quelques années, tout se passa dans le plus grand mystère. La nouvelle gouvernante fut installée à Paris, dans une maison retirée, « mystérieuse », au fin fond du faubourg Saint-Germain, « quasi à Vaugirard, dans la campagne2 ». Il y avait un grand jardin, de beaux et grands appartements; elle avait un carrosse, des gens et des chevaux. La marquise, bon juge, l'apprécie très favorablement dans les fréquents soupers où elle la voyait chez Mme de Coulanges; elle lui trouve « l'esprit aimable et merveilleusement droit », et c'est sans doute par ces qualités qu'elle dut surtout plaire à Louis XIV. Les visites qu'il prit l'habitude de lui rendre dans sa maison de Vaugirard devinrent plus fréquentes quand les enfants, reconnus par lui, furent amenés à la Cour; Mme Scarron eut un appartement qui faisait partie de celui de Mme de Montespan. Il trouvait de plus en plus dans son commerce « ce mélange de galanterie et de dévotion » propre à contenter les deux hommes qui étaient en lui.
Avec une habileté consommée, dont la nature est difficile à définir, tant la personne reste complexe et peu pénétrable,
1 A la date du 7 août 1675, Mme de Sévigné écrivait : « Cette belle amitié de Quantora (Mme de Montespan) avec son amie qui voyage est une véritable aversion depuis deux ans ; c'est une aigreur, c'est une antipathie, c'est du blanc, c'est du noir : vous demandez d'où cela vient. C'est que l'amie la gouvernante des enfants) est d'un orgueil qui la rend révoltée contre les ordres des Quanto : elle n'aime pas à obéir; elle veut bien être au père et non pas à la mère ; elle fait le voyage à cause de lui, et point du tout pour l'amour d'elle; elle rend compte à l'un et point à l'autre ; on gronde l'ami d'avoir trop d'amitié pour cette glorieuse, mais on ne croit pas que cela dure, à moins que l'aversion ne se change, ou que le bon succès d'un voyage ne change ces cœurs. •
2 Lettre à Mme de Gripnan, décembre 1674.
elle commence cette campagne, cette sorte d'apostolat auquel elle se croit appelée par Dieu, qui devait étayer sa toute-puissance auprès du Roi par la disgrâce de sa favorite. Dans la situation délicate où elle se trouve, elle ose pourtant s'ériger en convertisseur d'âmes, faire cesser l'adultère et faire faire au Roi son salut.
« Quand je commençai à voir, racontait-elle aux dames de Saint-Cyr, qu'il ne seroit peut-être pas impossible d'être utile au salut du Roi, je commençai aussi à être convaincue que Dieu ne m'avoit amenée à la Cour que pour cela, et je bornai là tontes mes vues. Je lui donnai alors de bons conseils, et je tachai de lui faire rompre ses commerces1. »
Livrée a la direction spirituelle de son confesseur, l'abbé Gobelin, elle lui rend fidèlement compte de ses journées, de ses actes. Citons une de ses lettres parmi les plus suggestives :
Je prie Dieu un moment en me levant, je vais à deux messes les jours d'obligation et à une les jours ouvriers; je dis mon office tous les jours, et quand je m'éveille, la nuit, je dis un Laudate et un Gloria patri. Je pense souvent à Dieu dans la journée, je lui otfre mes actions, je le prie de m'ôter d'ici si je n'y fais pas mon salut, et du reste je ne connais point mes péchés. J'ai une morale et de bonnes inclinations qui font que je ne fais guère de mal; j'ai un désir de plaire et d'être estimée qui me met sur mes gardes contre toutes mes passions. Aussi ne sont-ce presque jamais des faits que je me puis reprocher, mais des motifs très humains, une grande liberté dans mes pensées et dans mes jugements, et une contrainte dans mes paroles qui n'est fondée que sur la prudence humaine. Voilà à peu près mon état; ordonnez les remèdes que vous croirez les plus propres. Je ne puis vraisemblablement envisager une retraite; il faut travailler ici à mon salut, contribuez -y, je vous supplie, autant que vous le pourrez. (8 janvier 1680.)
Devenue dévote, préoccupée de faire son salut, de gagner le ciel, elle veut mettre en règle son cœur et sa conscience, « pratiquer autant de renoncements et de bonnes œuvres, suivre autant d'offices et répéter autant de petites prières » que son train de vie le permettra; mais faire son salut, « c'est désirer faire aussi celui des autres, et à prendre à cœur les intérêts de la société religieuse à laquelle on a le privilège
L.ivallée. Hiitoire de Mme de Maintenon et de la Maison royale de Saint-Cyr.
d'appartenir, c'est mener une vie légèrement ascétique, et servir, si l'on peut, « la grande cause impersonnelle, celle de Dieu et de l'Eglise ». Telle est sans doute la conception religieuse de Mme de Maintenon et celle du rôle qu'elle a à remplir. Justement, les circonstances semblent la favoriser ; Louis XIV vient vers elle : elle va pouvoir faire le salut du Roi en même temps que le sien, « et qui sait1 ? le salut de la France avec celui du Roi, et par la France celui de la Chrétienté si grièvement entamée par l'hérésie depuis un siècle et demi. Lourde mission, et qui contrastait avec ses goûts de retraite, mais en même temps glorieuse mission, et digne d'une âme ambitieuse de nobles rôles ».
Que ce fût habileté suprême de coquette ou bien conviction sincère, Mme Scarron, devenue Mme de Maintenon2, avait aidé à la disgrâce de Mme de Montespan et conservé pour ellemême l'amitié du Roi, tout en lui résistant. A défaut de désin^ téressement, la correction ne cessa d'être parfaite et le rôle fut tenu avec une extraordinaire supériorité. La Cour suivait son jeu serré, constatait que ses conversations avec le Roi ne faisaient que croître, étaient d'une longueur « à faire rêver tout le monde », comme disait Mme de Sévigné, qui ajoutait : <c Je ne sais quel courtisan dont la langue a fourché qui a dit Mme de Maintenant. » Monseigneur s'étant marié au commencement de 1680, le Roi avait profité de l'occasion pour élever la gouvernante des enfants naturels à la place enviée de dame d'atours de la nouvelle princesse.
Nous verrons plus loin quelles furent les suites de ces événements au point de vue de l'histoire intérieure du Château.
En cette année 1680, le 16 janvier, le Roi maria la fille de Mlle de La Vallière, Mlle de Rlois. Malgré la tache originelle, elle fut épousée avec empressement par son neveu, l'aîné des princes de Conti, dans la chapelle de Saint-Germain. Pour la cérémonie, son père, le Grand Condé, avait quitté sa retraite et se retrouva homme de Cour de la meilleure mine, s'étant
' J. de Crozals, Lectures historiques, Delagrave.
- Mme Scarron avait pu acheter en 1614 la terre et le château de Maintenon au prix de 240,000 livres. Quelques années après, elle en prit, sur le désir du Roi, le titre de marquise.
laissé friser et poudrer. « La princesse était remarquablement belle, et parée, et contente », dit Mme de Sévignc; mais elle devait rester veuve peu de temps après, à dix-huit ans, son mari étant mort de la petite vérole qu'elle avait eue la première et qu'elle lui avait communiquée. Dans ce mariage qui s'annonçait sous les meilleurs auspices, il y eut 700 plats à une seule table, qui furent servis à 5 services, c'est-à-dire 140 plats à chaque service.
C'est l'époque où le Roi, qui n'avait jamais su compter, faisait ses libéralités immenses, dont la plus grande part rejaillissait sur les plus habiles à faire leur cour, et réduisait la noblesse de France à attraper les bourses au vol.
Elle était considérée comme l'apogée du règne et l'époque prospère par excellence par ceux dont les yeux ne voyaient pas, qui n'entendaient pas les avertissements de Colbert sur les dépenses exagérées, sur l'immense coulage par lequel, en bâtiments, en ajustements pour les troupes de luxe, en fêtes incessantes, en pertes de jeu, en pensions et gratifications, devait disparaître peu à peu la fortune de la France.
Cette manœuvre habile et persévérante consistant, d'une part, à résister au Roi tout en conservant sa faveur1, de l'autre, à conseiller à Mme de Montespan de garder Y amitié du Roi2 « en renonçant au péché », devait à la longue aboutir au succès.
Mme de Montespan n'avait jamais aimé le Roi, et c'est par pure ambition qu'elle avait accepté l'adultère. Son orgueil commande qu'elle reste dans le Palais comme première favorite et elle lutte désespérément. En 1680, le Roi, qui s'était désaffectionné d'elle, avait trouvé dans Mlle de Fontanges la distraction amoureuse qu'il cherchait, tout en restant l'intime de Mme de Maintenon, qu'il avait nommée dame d'atours de la Dauphine, ce qui fit dire à la première : « Le Roi a trois maîtresses, moi de nom, cette tille Fontanges) de fait, et vous de cœur. »
Avant la mort de Mlle de Fontanges (1681), qui n'était
1 « Je le renvoie toujours affligé et jamais désespéré », écrivait-elle un jour à Mme de Frontenac, sa cousine, en qui elle avait une entière confiance.
2 C'était le conseil que lui donnait aussi Bossuet.
d'ailleurs qu'une passagère, les alternatives cessèrent. La satiété remporta chez Louis XIV. et le Père La Chaise, son confesseur, put l'amener repentant à la sainte table. D'autre part, le mariage du Dauphin en 1680 devait favoriser les projets de Mme de Maintenon, qui voulait ramener le Roi à sa femme.
« Le Roi ne m'a jamais traitée avec tant de tendresse que depuis qu'il l'écoute », disait la pauvre Marie-Thérèse, toujours aveuglée. En tout cas, la Reine n'avait pas tort de montrer de l'amitié pour Mme de Maintenon, « qui avait obtenu pour elle, sur le tard, des égards et même des procédés affectueux auxquels la pauvre princesse n'était pas habituée. Mais le plus reconnaissant encore devait être Louis XIV. Il est certain que sans elle, dit fort bien un historien, sans l'empire qu'elle sut prendre sur un prince ardent au plaisir plutôt que véritablement débauché, Louis XIV courait au-devant d'une vieillesse honteuse, et cela ne fut pas un mince mérite.