LE SERVICE DU ROI ET DE LA REINE — L'ÉTIQUETTE
De 1675 a 1682, Louis XIV fait de longs séjours à Versailles avec la Cour. En 1075, à deux reprises, il touche les malades atteints des écrouelles ; en 1677, il lient avec la Reine, sur les fonts baptismaux de l'église paroissiale de Saint-Julien, le fils du duc et de la duchesse de Saint-Simon, le vidame de Chartres, qui fut plus tard le célèbre auteur des Mémoires.
En l'année 1679, Louis XIV y reçut solennellement l'ambassadeur d'Espagne qui venait lui remettre une lettre de son roi, Charles II, lui demandant Mademoiselle1 en mariage. Cette demande fut favorablement accueillie. Le mariage par
' Marie-Louise d'Orléans, lille aiuée de Monsieur et d'Henriette d'Ançrleterre.
procuration fui célébré à Fontainebleau, et la nouvelle reine vint dîner à Versailles, le 10 septembre, avant de partir pour l'Espagne, où elle devait mourir tragiquement.
Le 6 mai 1682, Louis XIV fixait à Versailles sa résidence définitive. Cette ville allait devenir la véritable capitale de la France, car le Gouvernement et la Cour y siégèrent pendant cent sept ans, jusqu'au jour où la Révolution victorieuse ramena Louis XVI à Paris.
La construction et la décoration étaient à peu près terminées, la Grande-Galerie exceptée, et les jardins presque en état. Bientôt, quoique agrandi de l'aile du Midi, le Roi trouvant le Château trop petit, commanda à Mansart Vaile neuve aile du Nord), en 168 i, qui allait donner cinquante-cinq logements de plus pour les courtisans. Pour rétablir, on détruisit sans pitié la grotte de Thétis et les réservoirs de Louis XIII, qui furent reportés plus au nord.
Saint-Simon donne avec beaucoup de clairvoyance les raisons de cette résolution de Louis XIV de « tirer pour toujours la Cour hors de Paris » :
Les troubles de la minorité dont cette ville fut le grand théâtre en avoient imprimé au Roi de l'aversion et la persuasion que son séjour y étoit dangereux, et que la résidence de la Cour ailleurs rendroit à Paris les cabales moins aisées par la distance, quelque peu éloignés qu'ils fussent, et en même temps plus difficiles à cacher par les absences si aisées à remarquer. Il ne pouvoit pardonner à Paris sa sortie fugitive de cette ville la veille des Rois (1649i, ni de l'avoir rendue, malgré lui, témoin de ses larmes, à la première retraite de MUe de La Yallière. L'embarras des maîtresses et le danger de provoquer de grands scandales au milieu d'uDe capitale si peuplée, et si remplie de tant de ditférens esprits, n'eut pas peu de part à l'en éloigner. Il s'y trouvoit importuné de la foule du peuple à chaque fois qu'il sortoit, qu'il rentroit, qu'il paroissoit dans les rues; il ne l'étoit pas moins d'une autre sorte de foule de gens de la ville, et qui n'étoit pas pour l'aller chercher assidûment plus loin... Le goût de la promenade et de la chasse, bien plus commodes à la campagne qu'à Paris, éloigné des forêts et stérile en lieux de promenades; celui des bâtimens qui vint après, et peu à peu toujours croissant, ne lui en permettoit pas l'amusement dans une ville où il n'auroit pu }" éviter d'être continuellement en spectacle; enfin, l'idée de se rendre plus vénérable en se dérobant aux yeux de de la multitude et à l'habitude d'en être vu tous les jours...
Cette date de 1682 a une importance historique considérable,
si l'on veut bien y réfléchir. Entre la paix de Nimègue et la révocation de l'Edit de Nantes. Louis XIV est à l'apogée de sa gloire : il a été salué du nom de Grand ; l'adoration pour lui parait universelle. Il croit que son pouvoir est de droit divin et, loin de tout contrôle, ce pouvoir va devenir de plus en plus absolu. Dans la solitude de Versailles, la voix des courtisans lui cachera celle du pays qu'il ne verra jamais. Le divorce se consommera entre la Cour et Paris, « Tune se contentant d'être figurative et ornementale, l'autre marchant à la conquête de l'opinion », puisque la royauté va renoncer à diriger l'esprit public. Nous voilà loin du temps où Louis XIV favorisait la représentation du Tartufe et semblait seconder le mouvement des idées. La monarchie orientale va creuser un fossé de plus en plus profond entre la royauté et la nation tout entière. Ce seront deux mondes à part, étrangers l'un à l'autre. Le Roi devenait une sorte de dieu visible pour quelques initiés, croyant que toute la France se résumait dans les privilégiés de Versailles, de Trianon ou de Maiiy, ignorant les provinces encore plus que Paris, où il ne venait qu'à son corps défendant, « aimant mieux faire un long détour que d'avoir à le traverser ».
Paris, mis en suspicion, s'habituera pendant ce long règne à prendre la direction des esprits et à créer un état révolutionnaire latent qui, entre autres manières de se montrer au xvme siècle, éclatera au théâtre dans les pièces de Beaumarchais.
Comme Louis XIV voulait avoir la noblesse sous la main, Versailles, successivement agrandi, allait pouvoir y suffire : plus de cinq mille personnes y habiteront, et il y faudra réunir tous les plaisirs, bals, fêtes, jeu, comédie, et y déployer « toutes les magnificences des arts et du luxe pour plaire à tout ce monde et le retenir ». Nous verrons plus loin qu'il y eut aussi d'autres attraits.
C'est par degrés successifs que la noblesse s'était préparée à cette mainmise de la royauté. Sous les derniers Valois, elle avait commencé à quitter ses terres et à se déraciner, à goûter le luxe d'une Cour moitié italienne et moitié espagnole, et à apprendre, pour y suffire, le métier de courtisan. Les guerres civiles, qui durèrent près de cinquante ans, accentuèrent cet
absentéisme. D'autre part, l'établissement d'un fonctionnarisme royal avec les intendants et les autres officiers de la Couronne avait porté une forte atteinte à la vie provinciale des seigneurs et les avait déshabitués de l'existence calme et simple des champs.
Sans doute, tous ne se laissèrent pas prendre au mirage du pouvoir central et de la Cour, comme source unique de la fortune et de la richesse, mais un grand nombre fut attiré par le goût du luxe et des plaisirs. De plus en plus se fit dans la noblesse de France une scission qui s'accentua sous Louis XIV et ses successeurs : d'une part , la noblesse de Cour, de l'autre, la noblesse campagnarde. « Cette dernière garda sa fierté; elle ne courut pas après les titres; elle laissa ces hochets aux gens qui approchaient le Roi et montaient dans ses carrosses; elle affecta même de se dire de meilleure souche que ces parvenus. Dans la vieille aristocratie française, les titres étaient rares et on ne les usurpait point. Il suffit de lire les listes officielles des gentilshommes convoqués pour élire les représentants de leur ordre aux Etats généraux de 1789. On n'en trouvera pas plus de quatre ou cinq titrés par province. Mais, comme toujours, il n'y a que les minorités qui comptent; il n'ya qu'elles qui profitent des abus1. »
Ce qui restait d'indépendance à la noblesse fut abattu par le pouvoir royal, très fort avec Richelieu, et la Fronde fit le reste.
Atteinte dans sa puissance féodale, éloignée des fonctions publiques où n'étaient appelés que des gens de robe, « crasse de séminaire » ; ne possédant que des titres sans pouvoir effectif, privée par Y ordre du tableau du monopole des hauts grades de l'armée, il ne lui restait plus qu'à guerroyer obscurément ou « à croupir dans une mortelle et ruineuse oisiveté ». Ce nouvel état de choses, cette condition humiliée, cette servitude dorée, à laquelle d'ailleurs tous les seigneurs ne peuvent prétendre, devait attirer les foudres de Saint-Simon. Mais quelle autre issue pour un corps qui a' a jamais eu d'esprit
1 G. Baguenault de Puchesse. — A propos du livre de M. de Vaissière [Gentilshommes campagnards de l'ancienne France). C'est ainsi que la disparition de l'aristocratie terrienne fit passer la terre aux mains des grands financiers ou de la petite bourgeoisie.
politique et qui n'a jamais su, à l'instar de l'aristocratie anglaise, s'appuyer sur la niasse de la nation? Et Saint-Simon fera comme ses pairs : il viendra à la Cour, seule dispensatrice des titres, des faveurs et des richesses, quand il le pourra, car il dut attendre1.
D'un physique avantageux, d'une majesté naturelle, d'une politesse exquise, au point de ne pas passer « devant la moindre coiffe sans soulever son chapeau », d'une parole sobre et précise, toujours maître de lui, réprimandant sans colère, incapable de réponses irréfléchies ou blessantes, Louis XIV possède, avec un véritable souci de ses fonctions, toutes les qualités représentatives d'un roi. Dans sa nature égoïste et sèche au fond, le sentiment a peu de prise, au moins jusqu'à la vieillesse et aux temps tristes où il semble que les malheurs l'aient amolli. Déifié par ses contemporains, c'est un olympien, aimant les hommages et l'encens, et prétendant régner en souverain absolu, capable de discerner • mieux que tous ce qui convient à sa gloire et au bien de l'Etat. Défiant de la noblesse, il ne lui confiera aucune charge importante : il gouvernera avec les gens de roture qu'il élève ou précipite à son gré et qui n'auront chance de se maintenir, même les plus forts, que s'ils savent faire remonter jusqu'à* lui par d'habiles louanges les mesures qu'ils jugent nécessaires2. En attendant, ces gens du tiers prennent de l'importance, s'enrichissent, et leur influence grandissante mine le pouvoir absolu. Louis XIV fut un des premiers ouvriers de la Révolution.
Pour avoir définitivement dans sa main cette noblesse qu'il voulait oisive, il institua tout un système de faveurs que Saint-Simon a longuement décrit :
Comme il n'avoit pas, à beaucoup près, assez de grâces à répandre pour faire un effet continuel, il en substitua donc aux véritables d'idéales, par la jalousie, les petites préférences qui se trouvaient
1 Saint-Simon dut attendre longtemps son tour (quand sa femme devint dame d"honneur de la duchesse de Berry avant d'avoir au Château un logement composé de deux chambres et de deux cabinets où ne pénétraient ni l'air ni le jour.
2 Ce fut fart de Colbert et de Louvois. Celui-ci, pour se maintenir, flatta le faible du Roi pour la gloire et le poussa à la guerre.
tous les jours, et pour ainsi dire à tous momens, par son art. Lesespérances que ces petites préférences et ces distinctions faisoient naître, et la considération qui s'en tiroit, personne ne fut plus ingénieux que lui à inventer sans cesse ces sortes de choses. Marly, dans la suite, lui fut en cela d'un plus grand usage, et Trianon oùtout le monde, à la vérité, pouvoit lui aller faire sa cour, mais où les dames avoient l'honneur de manger avec lui, et où à chaque repas elles étoient choisies; le bougeoir qu'il faisoit tenir tous les soirs à son coucher par un courtisan qu'il voulait distinguer, et toujours entre les plus qualifiés de ceux qui s'y trouvoient, qu'il noramoit tout haut au sortir de sa prière. Le justaucorps à brevet fut une autre de ces inventions. 11 étoit bleu, doublé de rouge avec les paremens et la veste rouge, brodés d'un dessin magnifique or et un peu d'argent, particulier à ces habits. 11 n'y en avoit qu'un nombre,, dont le Roi, sa famille et les princes du sang étoient; mais ceuxci, comme le reste des courtisans, n'en avoient qu'à mesure qu'il en vaquoit. Les plus distingués de la Cour par eux-mêmes ou par la faveur les demandoient au Roi, et c'étoit une grâce que d'en obtenir... et jusqu'à la mort du Roi, dès qu'il en vaquoit un, c'étoit à qui l'auroit entre les gens de la Cour les plus considérables, et siun jeune seigneur l'obtenoit, c'étoit une grande distinction. Les différentes adresses de cette nature qui se succédèrent les unes aux autres, à mesure que le Roi avança en âge, et que les fêtes changeoient ou diminuoient, et les attentions qu'il marquoit pour avoir toujours une Cour nombreuse, on ne tiniroit point à les expliquer. Non seulement il étoit sensible à la présence continuelle de ce qu'il y avoit de distingué, mais il l'étoit aussi aux étages inférieurs. Il regardoit à droite et à gauche à son lever, à son coucher, à ses repas, en passant dans les appartenons, dans ses jardins de Versailles, où seulement les courtisans avoient la liberté de le suivre;il voyoit et remarquoit tout le monde; aucun ne lui échappoit,. jusqu'à ceux qui n'espéroient pas même être vus. Il distinguoit très bien en lui-même les absences de ceux qui étoient toujours à la Cour, celles des passagers qui y venoient plus ou moins souvent; les causes générales ou particulières de ces absences, il les combinoit, et ne perdoit point la plus légère occasion d'agir à leur égard en conséquence. C'étoit un démérite aux uns, et à tout ce qu'il y avoit de distingué, de ne faire pas de la Cour son séjour ordinaire, aux autres d'y venir rarement, et une disgrâce sûre pour qui n'y venoit jamais, ou comme jamais. Quand il s'agissoit de quelque chose pour eux : « Je ne le connois point », répondoit-il fièrement.. Sur ceux qui se présentoient rarement : « C'est un homme que je ne vois jamais » ; et ces arrêts-là étoient irrévocables. C'étoit un autre crime de n'aller point à Fontainebleau, qu'il regardoit comme Versailles, el pour certaines gens de ne demander pas pour Marly, quoique sans dessein de les y mener, les uns toujours ou les autres souvent; mais si on y étoit sur le pied d'y aller toujours, il falloil une excuse valable pour s'en dispenser, hommes et femmes d&
même. Surtout il ne pouvoit souffrir les gens qui se plaisoient à Paris. Il supportoit assez aisément ceux qui aimoient leur campagne, encore y falloit-il être mesuré ou avoir pris ses précautions avant d'y aller passer un temps un peu long.
En s'établissant à Versailles, Louis XIV avait fait frapper une médaille avec cette devise : Hilariint't publicse aper-ta regia1, devise justifiée jusqu'ici par la vie de fêtes et de luxe féerique de la Cour. Avant 1682, il y eut, dans les plaisirs que le Roi offrait à ses hôtes, une part d'imprévu qui en était le charme principal; mais à partir de l'installation définitive, « la vie de Cour fut soumise à une sorte de règlement invariable auquel personne ne pouvait se soustraire ». Saint- Simon a dépeint un peu partout, dans ses Mémoires, ce qu'il appelle la mécanique de la Cour, sorte d'horloge régulièrement remontée, marquant la série invariable des occupations et amusements : l'été, les parties à Trianon ou à Marly, les promenades en gondole sur le Grand-Canal, les chasses, les camps, les voyages à Compiègne ou à Fontainebleau; l'hiver, l'appartement trois fois la semaine, la comédie, le jeu, la danse, etc.
Les nobles coururent au Roi comme à la source unique des faveurs et des pensions. « Que ne font-ils pas, dit Mme de Sévigné. pour plaire à leur maître? Avec quelle joie, avec quel zèle ne courent-ils pas à l'hôpital pour son service? Comptent-ils pour quelque chose leurs santés, leurs plaisirs. leurs affaires, leurs vies, quand il est question de lui obéir et de lui plaire... Si nous étions ainsi pour Dieu, nous serions de grands saints. » La faveur suprême, c'est d'être logé à Versailles.
Induits en dépenses continuelles, appauvris ou ruinés par le jeu de la Cour, le plus grand nombre comptait uniquement sur la manne royale. Le rêve de tout ce monde affamé était d'attraper quelque charge lucrative ou des gratifications : on se les disputait avec acharnement. Bussy écrivait à sa cousine Sévigné, à propos du Roi : « Je lui embrasserai encore les genoux et si souvent que j'irai peut-être enfin jusqu'à sa bourse. » Se rappeler au souvenir du Roi, se mettre
1 Le Palais du Roi ouvert pour l'allégresse publique.
sur son chemin, ne pas désespérer d'être remarqué un jour, telle était la conduite. « Quoiqu'on ne soit pas son valet de chambre, ajoute-t-elle, il peut arriver qu'en faisant sa cour on se trouvera sur ce qu'il jette. » Et le besoin est d'autant plus criant qu'on se ruine en dépenses de luxe, de camps, de jeu, car le jeu fut, comme nous le verrons, la passion et le fléau de cette société désœuvrée.
Assister le matin au lever du Roi, le suivre à la chapelle, le regarder prendre ses repas, l'accompagner dans ses promenades, s'approcher de lui et dire : « Sire, Marly », les jours où il allait à Marly, et se regarder bien heureux d'être parmi les favorisés; se trouver le soir au coucher, et solliciter comme la plus grande faveur de tenir son bougeoir pendant qu'il lisait ses prières, être de toutes les fêtes et danser chez le Roi, tel était le tissu des politesses auxquelles devaient se plier les seigneurs devenus courtisans. On aurait été malvenu de s'y soustraire. Assister à toutes les fêtes était une obligation.
« Un jour que Mme de Saint-Simon avait perdu l'une de ses amies, elle aurait bien désiré ne pas assister à un bal de la Cour; mais, de peur de fâcher le maître, elle n'osa pas rester chez elle. Cinq ou six heures après en avoir appris la nouvelle, avec les yeux gros et rouges, il fallut aller danser1. » On ne devait pas pleurer à Versailles, et le Roi en donnait l'exemple ; rien n'interrompait pour lui le cours des divertissements. Dangeau rapporte que lorsqu'il apprit la mort de M. le Prince (le Grand Condé), il s'en montra très affligé; puis il ajoute : « Le soir, il y eut comédie2. »
Et cette sécheresse trop réelle, l'étiquette l'augmentait : Louis XIV était bien en cela le fils de l'Espagnole Anne d'Autriche. La règle établie, une chose arrêtée d'avance ne devaient jamais être contrariées3.
' Gaston Boissier, Mm« de Sévigné.
- Nous verrons plus loin cette même sécheresse du Roi à propos de Mme de Maiutenon et de la duchesse de Bourgogne.
3 Son petit-fils le roi d'Espagne, Philippe V, le jour des obsèques de sa femme, avec laquelle il avait très bien vécu, se laissa persuader d'aller chasser, et s'étant trouvé à portée du convoi, il le regarda passer