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LA COUR ET LES COURTISANS

Cette vie, à la fois si pleine et si vide, était dure à mener, gaie en apparence, à cause de l'éclat des fêtes, du moins dans la première partie du règne, au fond tourmentée et triste. « Enfoncez, disait Bossuet1, vous trouvez partout des intérêts cachés, des jalousies délicates qui causent une extrême sensibilité, et dans une ardente ambition, des soins et un sérieux aussi triste qu'il est vain. Tout est couvert d'un air gai; vous diriez qu'on ne songe qu'à se divertir. » Et La Bruyère, cet autre contemporain qui vivait à Versailles, près des grands : « Un homme qui suit la Cour est maître de son geste, de ses yeux et de son visage; il est profond, impénétrable; il dissimule les mauvais offices, sourit à ses ennemis, contraint son humeur, déguise ses passions, dément son cœur, parle, agit contre ses sentiments. Tout ce grand raffinement n'est qu'un vice que l'on appelle fausseté, quelquefois aussi inutile au courtisan pour sa fortune que la franchise, la sincérité et la vertu-.

Comme le satirique prend sur le vif ces nobles domestiqués « qm savent entrer et sortir... se tirent de la conversation en ne s'y mêlant point... plaisent à force de se taire et se rendent importants par un silence longtemps soutenu, ou tout au plus par quelques monosyllabes; se paient de mines, d'une inflexion de voix, d'un geste et d'un sourire; ils n'ont point deux pouces de profondeur; si vous les enfoncez, vous rencontrez le tuf3 ». Un fond de bassesse et un extérieur de dignité, tel était, selon le mot profond de Saint-Simon, le courtisan. « Depuis que je suis ici, écrivait Madame (la princesse Palatines je suis accoutumée de voir de si vilaines choses, que si jamais je me trouvais en un lieu où la fausseté

et continua sa chasse. Saint-Simon, qui rapporte le fait, ne peut s'empêcher de s'écrier : « Ces princes sont-ils faits comme les autres humains? »

1 Oraison funèbre d'Anne de Gonzague.

2 Les Caractères. VIII, De la Cour.

3 Ibid.

ne régnât pas, où le mensonge ne fût pas autorisé et approuvé, comme dans cette Cour, je croirais avoir trouvé un paradis1. »

Tout cela aboutissait pour les heureux, trop rares, à obtenir soit des grâces, des titres et des honneurs purement décoratifs (tenir le bougeoir, monter dans les carrosses, avoir le justaucorps à brevet, aller à Trianon, dîner à Marly, etc.), soit des charges plus ou moins lucratives, comme il arriva aux plus zélés et aux plus habiles courtisans, le duc d'Antin, les maréchaux de Villeroi et de Noailles, le duc de la Rochefoucauld.

Personne, d'ailleurs, n'aurait osé manquer à ces devoirs, et les princes du sang étaient les plus zélés : tel M. le Prince, fils du Grand Condé, qui, le soir, pour ne pas manquer le coucher du Roi, allait s'asseoir sur un tabouret au coin de la porte de la chambre, « et il s'endormait souvent dans cette attitude de valet en attendant que le Roi vînt se déshabiller ».

Pour rester fidèle à son idéal monarchique, Louis XIV se montra rigoureux observateur de ces règles, si minutieuses et parfois si gênantes, de l'étiquette. Il y attachait une extrême importance, ne les considérant pas seulement comme « des affaires de cérémonie2 », mais comme des marques nécessaires de « supériorité » qui devaient le distinguer même des plus élevés dans l'Etat.

Sans doute, il tentait d'y échapper parfois, de faire quelque diversion en se déplaçant, mais, en réalité, même très souffrant, comme après l'opération de la fistule, il voulut qu'il y eut appartement : « Nous ne sommes pas comme les particuliers, nous nous devons tout entiers au public. » Et ce fut ainsi jusqu'à la fin de son règne.

En toutes circonstances, cette pensée de la dignité, inséparable du faste et du cérémonial compliqué, le préoccupe sans que jamais paraisse une défaillance. Il jouera son rôle jusqu'à la mort.

1 Lettres nouvelles, 19 février 1682. — Le même jugement est porté sur la Cour par tous les contemporains, jusqu'à Mrae de Maiuteuon : «Ce pays-ci est effroyable, etc.. » 1695.

a Mémoires de Louis XIV.

l'histoire. — LOUIS XIV. 231

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