LA FAMILLE ROYALE
En 1682, Louis XIV avait établi toute sa famille au château de Versailles. Seul, son frère, Philippe d'Orléans, continua à mener au Palais-Royal et plus souvent à Saint-Cloud, où il tenait une sorte de Cour, sa vie inutile et efféminée. « Tracassier, dit Saint-Simon, et incapable de garder aucun secret, soupçonneux, défiant, semant des noises1 dans sa Cour, pour brouiller, pour savoir, souvent aussi pour s'amuser », humble et soumis devant son frère, son courtisan quand il maria son fils unique, le duc de Chartres, à l'une des bâtardes du Roi. Veuf en 1070 d'Henriette d'Angleterre, morte à la fleur de l'âge, il avait épousé en secondes noces une Allemande, rogue et fière, Elisabeth-Charlotte de Ravière (princesse Palatine). Madame va être à la Cour une observatrice attentive et caustique dont la verve mordante s'épanchera dans des lettres à ses parents d'outre- Rhin.
Monsieur avait eu deux filles de son premier mariage : Marie-Louise (1062), qui avait épousé en 1079 le roi d'Es-
1 « Vous êtes un tripoteux, qui voulez toujours des affaires ». lui avait dit un jour Anne d'Autriche.
pagne, Charles II, et Anne-Marie (1669). qui allait se marier au duc de Savoie (1684). Yictor-Amédée. Elle fut la mère de la future duchesse de Bourgogne. De son second mariage, Monsieur eut Philippe d'Orléans, duc de Chartres, le futur Régent (1675), et Elisabeth-Charlotte, l'année d'après. Une de ses trois sœurs, Mlle de Montpensier, la Grande Mademoiselle, avait cinquante-cinq ans et finissait tristement ses aventures romanesques avec le comte de Lauzun (1684). Ses deux autres sœurs, Marguerite-Louise et Elisabeth, l'une ancienne grande-duchesse de Toscane, l'autre veuve du duc de Guise, vivaient ensemble à Paris, dans les œuvres de dévotion.
Des six enfants que Marie-Thérèse avait donnés à Louis XIV, cinq étaient morts en bas âge. Celui qui avait survécu était le fils aîné. Le Grand Dauphin, « Monseigneur », âgé alors de vingt et un ans, s'établit dans les appartements du rez-dechaussée, mais il habitera surtout Meudon. C'était un prince médiocre, « tout noyé dans la graisse et dans l'apathie », enfant à la lisière jusqu'à sa mort, à cinquante ans, n'ayant guère d'autre plaisir que de courir le loup ou le cerf. Marié en 1679 à une princesse de Bavière, Marie-Christine, effacée d'ailleurs, qui allait lui donner trois fils, il ne se montra digne ni de son origine, ni de son éducation. Ce n'est pas qu'il fût dépourvu d'intelligence ni de courage (il devait montrer des qualités militaires au siège de Philippsbourg<, mais il ne surmonta jamais ni sa paresse, ni sa timidité. Personnalité nulle, il ne savait que vouloir et penser comme le Roi. Son éducation, confiée au duc de Montausier et à Bossuet, avait donné de médiocres résultats. Le prélat constatait qu'il y avait bien à souffrir avec un esprit si inappliqué ; « on n'a nulle consolation sensible, disait-il, et on marche, comme dit saint Paul, en espérance contre l'espérance. Car, encore qu'il se commence d'assez bonnes choses, tout est encore si peu affermi, que le moindre effort du monde peut tout renverser. Je voudrais bien voir quelque chose de plus fondé, mais Dieu le fera peut-être sans nous ».
Au physique, voici le portrait qu'en fait Saint-Simon :
Monseigneur était plutôt grand que petit, fort gros, sans être trop entassé, l'air fort haut et fort noble, sans rien de rude, et il aurait eu le visage fort agréable si M. le prince de Conti ne lui avait pas cassé le nez, par malheur, en jouant, étant tous deux en-
l'histoire. — LOUIS XIV. 251
fants. Il était d'un fort beau blond, il avait le visage fort rouge de bâle partout et fort plein, mais sans aucune physionomie; les plus belles jambes du monde, les pieds singulièrementpetits et maigres. Il tâtonnait toujours en marchant et mettait le pied à deux fois; il avait toujours peur de tomber, et il se faisait aider pour peu que le chemin ne fût pas parfaitement droit et uni. Il était fort bien à cheval et y avait grande mine, mais il n'y était pas hardi.
Louis XIV fit d'ailleurs peu de chose pour habituer son fils aux affaires, et il ne l'admettait pas au Conseil d'Etat d'en haut, où les grandes questions se décidaient. Il ne lui accordait aucun crédit. Le Dauphin se résigna facilement, avec cette nonchalance qu'il tenait de sa mère.
Louis XIV eut de MUe de La Vallière trois enfants. Le premier ne vécut que trois ans (1663-1666). Le second, Louis de Bourbon, comte de Vermandois, né en 1667, devait mourir à l'âge de seize ans (1683). Le troisième fut une fille, Marie- Anne, dite MUe de Blois, née en 1666, et qui devait épouser Louis-Armand, prince de Conti.
jyjme de Montespan avait eu du Roi six enfants qui furent légitimés : le duc du Maine, né en 1670, qui épousa MIIe de Bourbon-Charolais, petite-fille du Grand Condé; le comte de Vexin, né en 1672, mourut à l'âge de onze ans; MUe de Nantes, née en 1673, fut mariée au duc de Bourbon; MUe de Tours, née en 1674, mourut enfant; Mlle de Blois, née en 1677, fut mariée au duc d'Orléans qui devint le Régent; le comte de Toulouse, né en 1678, épousa une demoiselle de Xoailles, veuve en premières noces du fils du duc d'Antin.
Le duc d'Antin, né en légitime mariage de M. et Mme de Montespan, vint à la Cour, sut vaincre la froideur du Roi à son égard et se faire admettre dans ses bonnes grâces. On l'a cité comme le modèle du parfait courtisan. C'est lui qui, recevant Louis XIV à son château du Petit-Bourg, fit abattre une allée de marronniers sur la remarque que le Roi avait faite que cette allée nuisait à la perspective.
La nombreuse correspondance de Charlotte-Elisabeth de Bavière, plus connue sous le nom de princesse Palatine, fournit sur l'époque des documents très passionnés, mais fort intéressants.
Née au château d'Heidelberg, en 1652, elle est restée
foncièrement Allemande. Spirituelle, très drôle, elle ne recule jamais devant la crudité des récits et des expressions; d'ailleurs, de mœurs irréprochables, franche et tenace dans ses idées sur les prérogatives du rang.
Elle fait ainsi son portrait1 : « Il faut que je sois laide; je n'ai point de traits; de petits yeux, un nez court et gros, des lèvres longues et plates; tout cela ne peut former une physionomie. J'ai de grandes joues pendantes et un grand visage; cependant, je suis très petite détaille, courte et grosse; j'ai le corps et les cuisses courtes. Somme totale, je suis vraiment un petit laideron. Si je n'avais pas bon cœur, on ne me supporterait nulle part. Pour savoir si mes yeux annoncent de l'esprit, il faudrait les examiner au microscope ou avec des conserves; autrement, il serait difficile d'en juger. On ne trouverait pas sur toute la terre des mains plus vilaines que les miennes. » Pour les repas, elle suit en tout les habitudes allemandes : elle ne mange de soupe que celle qui est accommodée au lait, à la bière et au vin; elle ne peut supporter le bouillon, qui la rend malade. « Il n'y a que le jambon et les saucisses qui me remettent l'estomac, ajoute-t-elle. Je n'ai jamais eu de manières françaises, et je n'ai pu les adopter, car j'ai toujours regardé comme un. honneur d'être Allemande, et de conserver les maximes de ma patrie qui rarement font fortune ici. »
Dans sa jeunesse, elle préférait les épées et les fusils aux poupées : elle aurait voulu être garçon. Elle se livrait avec passion aux plaisirs de la chasse. Si elle était indisposée, elle se mettait à faire plusieurs lieues à pied : c'était sa manière à elle d'exécuter les ordonnances des médecins. Retirée dans son cabinet, elle écrivait lettres sur lettres dans toutes les directions. On peut juger de quel esprit elle était animée par ses propres paroles : « Si mon père m'avait aimée, il ne m'aurait pas envoyée dans un pays aussi dangereux que celui-ci, où je suis venue par pure obéissance et malgré moi. La fausseté passe ici pour de l'esprit et la franchise pour de la simplicité. »
Son union avec le duc d'Orléans fut ce qu'elle devait être,
1 Voir le portrait si expressif de « Madame » âgée, par H. Rigaud. (Appartements de Mme de Maintenon, 143.)
pas trop bonne; cependant, elle aurait pu être pire encore. « Je vis bien, dit-elle, lorsqu'elle arriva en France, que je ne plaisais pas à mon mari, et, en vérité, il n'y avait pas de quoi s'en étonner, à cause de ma laideur. Cependant, je pris la résolution de vivre si bien avec Monsieur, qu'il s'habituerait à moi par mes prévenances, et qu'il finirait par me supporter. »