LES FAMILLES PRINGIÈRES EN
Après les « Enfants de France » des deux maisons d'Orléans venaient les princes et les princesses « du sang de France », dont l'ancêtre était Louis de Bourbon, prince de Condé1, frère d'Antoine de Bourbon, père de Henri IV.
Le chef actuel, le Grand Condé, passait sa vie dans son palais de Chantilly. Son fils, Henri-Jules de Bourbon, né en iGi'S, ayant la survivance de la charge de grand maître de la Maison du Roi et celle de gouverneur de la Bourgogne, assista souvent son père dans les deux charges. Fils distingué d'un père illustre, spirituel et instruit, mais d'un caractère dur et méchant, et de médiocre mine, il avait épousé Anne de Bavière (Palatine du Rhin), nièce de Marie de Nevers, reine de Pologne, qu'il maltraita fort, comme d'ailleurs ses maîtresses « qui furent de scandaleuses dames ». De ce mariage était né, en 1668, Louis de Bourbon, nomme Monsieur le Duc, père de celui qui fut premier ministre sous Louis XV. Très petit, il avait « la tète grosse à surprendre, et un visage qui faisait peur ». Instruit et poli. quand il lui plaisait, il était pervers et méchant. « Ce fut ce difforme qui épousa Mlle de Nantes, « belle comme les anges ».
La branche cadette, celle des Conti, était représentée par deux frères : Louis-Armand, l'aîné, qui allait épouser MUe de Blois, autre bâtarde du Roi, mourut à vingt-cinq ans, en 16S5, sans laisser d'enfants. Le cadet, François-Louis, était, pour mauvaise conduite, exilé de la Cour. Très brave,
1 II avait été tué à Jarnac en 15C9.
plein d'esprit, « ressemblant au Grand Condé, dit Voltaire, par l'esprit et le courage, et toujours animé du désir de plaire, qualité qui manqua quelquefois au Grand Condé ». Il était allé combattre les Russes sans la permission du Roi, qui, plus tard, lui pardonnera.
De la brancbe de Bourbon-Soissons, le dernier héritier, Louis, comte de Soissons, avait été tué à la Marfée, en 1641. Sa sœur, Marie, avait épousé Thomas de Savoie, prince de Carignan. Un fils, Eugène-Maurice, qui porta le titre de comte de Soissons, épousa Olympe Mancini, nièce de Mazarin1.
Les Vendôme, le duc et le grand prieur de France, arrièrepetits-fils de Gabrielle d'Estrées, représentant à la Cour la descendance illégitime de Henri IV, vivaient ensemble, soit au Temple, soit au château d'Anet, en joyeuse compagnie.
« Depuis le xvie siècle, les princes des maisons souveraines étrangères « habitués en France » tenaient à la Cour une place privilégiée. C'étaient les maisons de Savoie, de Lorraine et d'Armagnac. Trois autres maisons jouissaient en France du titre et des prérogatives de prince : les Bouillon, les Monaco, les Rohan2. »
En 1682, les représentants de ces maisons étaient, pour la maison de Savoie, un petit-fils du prince Thomas de Carignan, qui portait le titre de comte de Soissons; il vivait des libéralités du Roi.
La maison de Lorraine ayant perdu son dernier duc de Guise, en 1675, était représentée par deux autres branches, les Elbœuf et les Armagnac. Le duc d'Elbœuf, survivant de la Fronde, gouverneur de Picardie, d'Artois et du Hainaut, « méchant homme, de mœurs quasi sauvages », n'allait guère à la Cour. Ses frères, les d'Harcourt et les Lillebonne, furent surtout des aventuriers. Mais les sœurs de ces derniers, Mlle de Lillebonne et la princesse de Commercy, très appréciées à la Cour, faisaient dire : « 11 n'y a rien de plus commun dans la maison de Lorraine que de voir les princesses être
1 Un de leurs fils sera le fameux « prince Eugène », passé au service de l'Empereur en 1683. Une sœur d'Eugèue-Maurice fut la mère de Louis de Bade, qui sera aussi un des principaux généraux de l'Empereur dans les armées impériales.
': Lavisse, Histoire de France, t. VII.
l'histoire. — LOUIS XIV. 2oo
raisonnables, et les princes, par contre, ne pas valoir le diable. »
La branche d'Armagnac, cadette de la précédente, datait du comte d'Harcourt, le général de Richelieu et de Mazarin, « dont la fidélité avait sauvé la Cour à un moment critique de la Fronde ». «. Il avait été payé en beaux profits et honneurs », — grand écuyer, comte d'Armagnac, gouverneur de l'Anjou. — qui passèrent à son fils aîné, Louis, qui faisait grande figure à la Cour, tenant « haut les ministres et leurs femmes », à la grande joie de Saint-Simon, mais bon courtisan et près du Roi de « la plus grande flatterie1 ».
Le duc de Bouillon, représentant de la maison de La Tour d'Auvergne2, à peu près du même âge que le Roi, qui avait de l'affection pour lui, était pourvu de la cbarge de grand chambellan de France3. Son troisième fils, le cardinal de Bouillon, était grand aumônier de France. Mais la disgrâce, de ce dernier, pour avoir refusé de marier le duc de Bourbon avec Mlle de Nantes, parce qu'il n'avait pas été invité au festin de noces avec les princes du sang, devait entraîner celle de son père, en 1685.
Le prince de Monaco, de la famille des Grimaldi, bénéficiait des faveurs royales depuis qu'Honoré II avait remplacé par une garnison française la garnison espagnole de Monaco. En 1641, il avait épousé la fille du maréchal de Grammont. Son fils allait se marier avec la fille du comte d'Armagnac et recevoir, à celte occasion, les droits et prérogatives de prince.
Cette qualité de prince était reconnue à la branche aînée des Rohan, celle de Guéménée ou Montbazon, parce qu'ils descendaient des anciens ducs de Bretagne et des rois de Navarre, et qu'ils étaient alliés avec des maisons royales ou souveraines. Le plus en vue était le prince de Soubise, capi-
1 De tous les frères du comte d'Armagnac, l'un fut le fameux chevalier de Lorraine.
2 Cette maison avait acquis par mariage, au xvie siècle, les principautés de Sedan et de Bouillon. Son père, frère aîné du maréchal de Turenne, avait dû céder la première sous Richelieu.
3 II avait épousé une des nièces de Mazarin, et eut trois fils : le prince de Turenne, exilé en 1684, le comte d'Auvergne et le cardinal de Bouillon.
taine-lieutenant des gendarmes du Roi, lieutenant général des armées, gouverneur du Berry.
Parmi ces hautes personnalités furent choisis les grands officiers de la Couronne; nous n'avons qu'à les récapituler : grand maître, le prince de Condé, et en survivance le duc d'Enghien; grand chambellan, le duc de Bouillon; grand écuyer,le comte d'Armagnac; grand aumônier, le cardinal de Bouillon. Enfin, la grande maîtrise de la garde-robe, rétablie en 1669, fut donnée au fils de l'auteur des Maximes, François de la Rochefoucauld.
Ces « grands domestiques » étaient au sommet de la hiérarchie de Cour.
A leur suite venaient tous ceux dont nous avons énuméré les noms et les titres dans le chapitre du Service du Roi.
LES DISTRACTIONS DE LA COUR LES FÊTES, LES PROMENADES, LES RALS, LE JEU
Durant tout le règne de Louis XIV, la mécanique de la Cour ne cessa jamais de fonctionner périodiquement, suivant le cérémonial adopté.
Chaque saison avait ses divertissements et ses plaisirs. Voici, à la date d'un mois d'octobre, ce que rapporte le marquis de Sourches :
Il y avait des comédies trois fois la semaine, un bal tous les samedis, et les trois autres jours, tout ce qu'il y avait d'hommes et de femmes de condition à la Cour s'assemblaient à six heures du soir dans le grand appartement du Roi, lequel était magnifiquement meublé, y ayant pour plus de six millions d'argenterie. 11 était très bien éclairé, et tous ceux qui y venaient avaient une liberté tout entière de se divertir à tout ce qui leur plaisait. Dans une chambre, il y avait des musiciens qui chantaient de temps en temps; il y avait des violons et des hautbois avec lesquels on dansait quand ou avait envie. Dans l'autre, la Reine jouait au reversi et le Roi était de part du jeu. Dans l'autre, Madame la Daupbine jouait avec des dames; Monseigneur jouait de son côté, et Monsieur et Madame du leur; et, dans cette même chambre, il y avait un grand nombre de tables couvertes de lapis magniliques où chacun jouait au jeu qui lui plaisait le plus, et l'on y était servi par un grand □ombre de domestiques qui ne songeaient qu'à prévenir l'intention
•des joueurs. Dans la quatrième chambre, il y avait un billard, où le Roi jouait très souvent avec les meilleurs joueurs de la Cour. Dans la cinquième, il y avait une magnifique collation où chacun allait boire et manger quand il lui plaisait.
Les fêtes, surtout l'hiver, se donnaient dans les grands appartements ; c'était là qu'avaient lieu les réceptions (soirées) i h lignées sous le nom à? appartement.
Même régularité pour les voyages de la Cour : au printemps, à Compiègne; à l'automne, à Fontainebleau, où l'on faisait d'ailleurs les mêmes choses qu'à Versailles, chasses, jeu, musique, comédie, sauf quelques variantes, comme revue au camp de Compiègne, chasse au sanglier et promenade à cheval dans la forêt de Fontainebleau. La chasse était partout la principale occupation; presque tous les jours, c'était à courre ou à tir, dans les parcs de Versailles et de Marly, dans la forêt de Saint-Germain, dans les bois de Meudon et dans ceux qui entourent Versailles. Dans la belle saison, ce sont les promenades en gondole sur le Canal, avec concert et collation à Trianon ou à la Ménagerie pour les dames. On se promène aussi à l'Orangerie, dans les jardins; on va voir d'habiles écuyers monter de nouveaux chevaux; on joue quelque part, car le jeu est le grand plaisir ■de la Cour, et continuel. Mme de Sévigné a parlé de ces promenades en gondole. « On revient, dit-elle, à dix heures, on trouve la comédie; minuit sonne, on fait média noche. » Par les belles nuits d'été, on restait parfois sur l'eau jusqu'au lever du soleil. En hiver, c'étaient les promenades en traîneau; et le soir, jusqu'aux dernières années du règne, c'était le redoublement des bals et des mascarades pendant le carnaval.
Le Mercure de 1682 nous explique ce qu'était Y appartement ' :
Le Roi, dit-il, permet l'entrée de son grand appartement de Versailles, le lundi, le mercredi et le jeudi de chaque semaine, pour y jouer à toutes sortes de jeux, depuis six heures du soir jusqu'à dix,
1 a Ce qu'on appelait appartement était le concours de toute la Cour, depuis sept heures du soir jusqu'à dix, que le Roi se mettait à table, dans le grand appartement, depuis un des salons du bout de la Grande- 4ialerie jusque vers la tribune de la Chapelle. » (Saint-Sinxm.)
et ces jours-là sont nommés jours d'appartement... Chacun se présente à l'heure marquée pour être reçu dans ces superbes salons- Aucun ne se présente qu'il ait su auparavant que l'entrée lui est permise. Les uns choisissent un jeu et les autres s'arrêtent à un autre. D'autres ne veulent que regarder jouer, et d'autres que se promener pour admirer l'assemblée et la richesse de ces grands appartenons. Quoiqu'ils soient remplis de monde, on n'y voit personne qui ne soit d'un rang distingué, tant hommes que femmes- La liberté de parler y est entière, et l'on s'entretient les uns les autres selon qu'on se plaît à la conversation. Cependant, le respect fait que personne ne haussant trop la voix, le bruit qu'on entend n'est point incommode.
Le Roi, la Reine et toute la Maison royale descendent de leur grandeur pour jouer avec plusieurs de l'assemblée qui n'ont jamaiseu un pareil honneur. Ce prince va tantôt à un jeu, tantôt à un autre. Il ne veut ni qu'on se lève, ni qu'on interrompe le jeu quand il approche. Lorsqu'on est las d'un jeu, on joue à un autre. On entend ensuite la symphonie, ou l'on voit danser. On fait conversation. On passe à la chambre des liqueurs ou à celle de la collation. La manière dont on est servi a des agrémens qu'on ne sauroit concevoir. On y voit ceux qui servent, qui ont des juste-au-corps bleus avec des galons or et argent. Ils sont derrière toutes les tables de joueurs et ont soin de donner des cartes, des jetons et les autres choses dont on peut avoir besoin. Même selon les jeux où Ton joue, ils épargnent aux joueurs la peine de compter, comme au trou-madame, où ils calculent les points qu'on a faits et les écrivent-
Enfin, quoi qu'on puisse souhaiter des choses destinées pour les plaisirs dans ce grand nombre de chambres, il suffit de marquer qu'on les souhaite pour les avoir aussitôt. 11 semble même que ceux qui servent devinent, puisqu'ils les présentent dans le même instant. On en sera aisément persuadé quand on saura que ce service se fait par l'ordre et par les soins de M. Bontemps, premier valet de chambre, dont on connoît l'activité sans égale pour servir et faire servir le Roi... On disoit autrefois, en exagérant, que lesjeux et les ris étoient à la Cour; mais c'étoit une manière de parler en ces temps-là, et ce n'est que d'aujourd'hui qu'on les y trouve effectivement. Aussi, jamais n'avoit-on eu soin de leur faire une si éclatante demeure, puisqu'on ne voit, dans tous les lieux qui leur sont destinés, qu'un éblouissant amas de richesses et de lumièresmille fois redoublées en autant de glaces, et formant des perspectives plus brillantes que le feu, et où il entre mille choses autant et plus éclatantes. Joignez à cela l'éclat que la Cour parée y ajoute encore, et le feu des pierreries dont la plupart des habits des dames sont garnis...
Voyons maintenant le bien qui résulte d'une chose qui est souvent condamnée et qui, ordinairement, produit de méchants effet*. La Cour est occupée pendant trois soirs de chaque semaine, et it est certain que si plusieurs n'avoient point cette agréable occupa-
tion, ils iroient, pendant ce temps-là, chercher des plaisirs qui pourroient ou les ruiner, ou faire tort à leur réputation. La présence du Roi fait perdre aux jureurs l'habitude de jurer, et aux pipeurs celle de se servir d'injustes moyens pour gagner; et il semble que S. M., en s'abaissant, ne se soit dépouillée de sa grandeur que pour obliger les joueurs à se dépouiller de leurs passions... L'heure de finir le jeu étant marquée, c'est encore un autre bien qui en résuite pour les joueurs. L'opiniâtreté qui fait les grandes ruines est arrêtée par là, aussi bien que les désespoirs causés par les pertes, qui font qu'on s'oublie en perdant et qu'on s'emporte dans les blasphèmes. Ainsi l'on peut dire que ce qui se passe chez le Roi n'est qu'un jeu et non une passion, et que ce jeu ne peut rien avoir de condamnable, puisqu'il n'occupe que par divertissement, et qu'il a toujours été permis de cette manière. De tous les souverains, le Roi seul a imaginé un sûr moyen de corriger les vices du jeu, en permettant à sa Cour de se divertir dans son Palais.
Justement, la marquise de Sévigné se trouve à l'appartement, un soir de l'année 1676, et assiste au jeu de reversi :
Le Roi est auprès de Mme de Montespan. qui tient la carte; Monsieur, la Reine et Mme de Soubise; Dangeau et compagnie, Langlée et compagnie; mille louis sont répandus sur le tapis; il n'y a point d'autres jetons. Je voyois jouer Dangeau, et j'admirois combien nous sommes sots au jeu auprès de lui ! il ne songe qu'à son affaire, et gagne où les autres perdent : il ne néglige rien, il profite de tout ; il n'est point distrait ; en un mot, sa bonne conduite défie la fortune : aussi les cent mille francs en dix jours, les cent mille écus en un mois, tout cela se met sur le livre de sa recelte. Il dit que je prenois part à son jeu, de sorte que je fus assise très agréablement et très commodément. Je saluai le Roi; il me rendit mon salut, comme si j'avois été jeune et belle. Mme de Montespan me parla de Bourbon... C'est une chose surprenante que sa beauté; sa taille n'est pas la moitié si grosse qu'elle étoit, sans que son teint, ni ses yeux, ni ses lèvres en soient moins bien. Elle étoit tout habillée de point de France, coiffée de mille boucles; en un mot, uns triomphante beauté à faire admirer à tous les ambassadeurs. Cette agréable confusion, sans confusion, de tout ce qu'il y a de plus choisi, dure depuis trois heures jusques à six. S'il vient des courriers, le Roi se retire un moment pour lire ses lettres, et puis revient. 11 y a toujours quelque musique qu'il écoute, et qui fait un très bon effet. 11 cause avec les dames qui ont accoutumé d'avoir cet honneur. Enfin, on quitte le jeu à six heures; on n'a point du tout de peine à faire les comptes; il n'y a point de jetons ni de marques; les poules sont au moins de cinq, six ou sept cents louis; les grosses de mille, de douze cents. On en met dix; on donne chacun quatre louis à celui qui a le quinola; on passe; et quand on fait jouer et qu'on ne prend pas la poule, on en met seize à la
poule, pour apprendre à jouer mal à propos. On parle sans cesse, et rien ne demeure sur le cœur. Combien avez -vous de cœurs? J'en ai deux, j'en ai trois, j'en ai un, j'en ai quatre : il n'en a donc que trois, que quatre; et Dangeau est ravi de tout ce caquet; il découvre le jeu, il tire ses conséquences ; il voit à qui il a affaire ; enfla, j'étois fort aise de voir cet excès d'habileté; vraiment, c'est bien lui qui sait le dessous des cartes, car il sait toutes les autres couleurs.
En 1680, les jours d'appartement, le Roi avait décidé qu'il tiendrait un grand jeu de reversi et que le Grand Dauphin, Monsieur, Dangeau et Langlée1 en tiendraient chacun un autre. Le jeu, qui était fort gros, passionnait les courtisans. C'était un moyen que le Roi saisissait pour leur donner d'une manière régulière leur amusement favori. « Comme les avances étaient considérables, dit le marquis de Sourches2, les joueurs s'associèrent avec plusieurs personnes de la Cour, et le Roi même eut la bonté d'en mettre quelques-uns de part avec lui, entre autres M. le comte d'Auvergne, M. le marquis de Reringhen, son premier écuyer, et le maître des requêtes Chamillart. »
Malheureusement, le jeu ne fut plus longtemps contenu, comme le dit le Mercure, par la présence du Roi, et il prit une place de plus en plus grande dans les distractions de la Cour. Saint-Simon accuse le cardinal Mazarin d'avoir introduit en France, parmi les grands et les petits, le jeu et ses friponneries. « Ce fut une des sources où il puisa largement, et un des meilleurs moyens de ruiner les seigneurs qu'il haïssoit et qu'il méprisoit, ainsi que toute la nation françoise, dont il vouloit abattre tout ce qui étoit grand par soimême. » L'historien voyait une cause de dissolution pour la monarchie3 dans le fléau, qui avait pris une grande extension à la Cour, à la ville et partout. Dangeau fut le joueur le plus accompli. Ecoutons ce que dit de lui Saint-Simon :
Il n'avoit rien, ou fort peu de cbose; il s'appliqua à savoir parfaitement tous les jeux que l'on savoit alors : le piquet, la bcle, l'hombrc. grande et petite prime, le hoc, le reversi, le brelan, et à
1 M. de Langlée était maréchal des logis des camps et armées du Roi.
2 5,000 pistoles, soit 50,000 livres du temps, environ 250,000 francs d'aujourd^hui.
3 II faut noter que ces lignes prophétiques ont été écrites par Saint- Simon vers le milieu du règne de Louis XV.
approfondir toutes les combinaisons des jeux et celles des cartes, qu'il parvint à posséder jusqu'à s'y tromper rarement, même au lansquenet ou à la bassette, à les juger avec justesse et à charger celles qu'il trouvoit devoir gagner. Cette science lui valut boaucoup, et ses gains le mirent à portée de s'introduire dans les bonnes maisons, et peu à peu à la Cour, dans les bonnes compagnies. Il étoit doux, complaisant, flatteur, avoit l'air, l'esprit, les manières du monde, de prompt et excellent compte au jeu, où quelques gros gains qu'il ait faits, et qui ont fait son grand bien et la base et les moyens de sa fortune, jamais il n'a été soupçonné et sa réputation toujours entière et nette.
Un autre grand joueur était Langlée, qui donna à Mme de Montespan, à la grande admiration de Mme de Sévigné, « une robe d'or sur or, rebrodé d'or, rebordé d'or, et par-dessus un or frisé, rebroché d'un or mêlé avec un certain or », ce qui faisait « la plus divine étoffe qui ait jamais été imaginée » et qui ne pouvait être que l'œuvre secrète des fées.
Puis, ce fut le jeu de brelan, où les Vendôme, en 1696, gagnaient plus de 100,000 livres, et le lansquenet : on y jouait des sommes effrayantes avec une passion furieuse. « Les joueurs, écrit la Palatine, sont comme des insensés : l'un hurle, l'autre frappe si fort la table du poing, que toute la salle en retentit; le troisième blasphème d'une façon qui fait dresser les cheveux sur la tète; tous paraissent hors d'euxmêmes et sont effrayants à voir1. » Les pertes énormes amenaient souvent des actes de désespoir. Le duc et la duchesse de Bourgogne jouèrent aussi un jeu effréné, et leurs pertes furent toujours comblées par la bourse inépuisable du Roi2. Parfois, de graves querelles s'élevaient. Le 28 août 1698, à Meudon, le prince de Conti, le duc de la Feuillade et le grand prieur de Vendôme jouaient à l'hombre. Il y eut un coup qui Ht dispute. « Il échappa au grand prieur une aigreur et des propos qui eussent été trop forts dans un égal, et qui lui attirèrent une cruelle repartie, où le prince de Conti tançoit à bout portant et sa fidélité au jeu et son courage à la guerre, l'un et l'autre à la vérité fort peu nets. Là-dessus, le grand prieur s'emporte, jette les cartes, et lui demande satisfaction, l'épée à la main, de cette insulte. Le prince de Conti, d'un
1 Correspondance de Madame, trad. par Jaeglé.
2 Dangeau, 1702.
sourire de mépris, l'avertit qu'il lui manquoit de respect, mais qu'en même temps il étoit facile à rencontrer, parce qu'il alloit partout et tout seul. » (Saint-Simon.)
La scène fut telle, qu'on envoya prévenir le Roi à Versailles pendant la nuit. Le lendemain, le grand prieur fut envoyé à la Bastille; mais l'affaire s'arrangea par les soins de Monseigneur et du duc de Vendôme, et le 7 août, le grand prieur vint à Marly demander pardon au prince de Conti.
Comme cela devait être, le jeu ne fut pas toujours honnête et les traits de friponnerie n'étaient pas rares. Malgré le Roi, qui n'avait voulu qu'en faire un divertissement, il fut pour un grand nombre, non pas un divertissement, « mais une occupation, mais une profession, mais un trafic », et devait entraîner, selon l'expression de Bourdaloue, « l'oubli des devoirs, le dérèglement de la maison, la dissipation des revenus, des tricheries indignes1 ».
Pour les distractions du carnaval, la mode était passée des grands ballets en machines mêlés de récits, comme avaient été le ballet des Arts et le ballet de la Nuit, ainsi que des comédies mêlées d'entrées et de récits, comme Molière les avait inventées, et bien que l'opéra fût à la mode, la Cour n'en demandait plus pour ses divertissements du mardi gras, trouvant que le même divertissement pendant un mois était un plaisir trop uniforme. Aussi, au lieu de ces comédies ou de ces opéras, elle faisait diverses petites mascarades, aussi coûteuses, mais plus variées et partant plus agréables. Le Mercure galant de 1688, qui nous donne ces renseignements, fait la description d'un bal masqué à la Cour de Versailles, à la même époque :
L'entrée n'en étoit ouverte qu'aux masques, et peu de personnes osoient s'y présenter sans être déguisées, à moins qu'elles ne fussent d'un rang très distingué. Comme ces déguisements se sont plutôt faits pour prendre et donner du divertissement que pour affecter de paroître magnifique, et qu'on est si bien mis à la Cour, que la plupart n'auroient eu besoin que de leurs habits ordinaires et d'un masque pour paroître dans le plus superbe ajustement, ou a cru que, pour se mieux divertir, il falloit masquer cette année avec des habits plaisants et qui fissent paroître l'invention, le génie et l'esprit de ceux qui les porteroient, aussi bien que l'adresse des ou-
1 Sermon sur le Scandale.
l'histoire. — LOUIS XIV. 26o
vriers. On a fait plus. Autrefois, quand ceux qui se déguisoient alloient au bal, ils n'eu sortoient que pour n'y plus retourner, et plusieurs en sont sortis cette année jusques à huit et dix fois pour aller changer d'habits.
On en a vu de grotesques, qu'on ne savoit comment appeler, parce qu'ils n'étoient qu'un pur effet de l'imagination des inventeurs. En renouvelant les vieilles modes, on a choisi les plus ridicules, sur lesquelles on a encore renchéri pour rendre ces sortes d'habits tout à fait plaisants. Il y a eu des figures d'une nouveauté si surprenante, qu'un seul homme en représentoit jusques à quatre tout à la fois. Enfin, l'on a vu jusques à des garnitures de porcelaines mouvantes et chantantes. Je dirai un mot de quelques-uns de ces déguisements en parlant des lieux où ils ont paru. Monseigneur le Dauphin ayant changé huit ou dix fois d'habits chaque soir, M. Bérain a eu besoin de tout son génie pour lui en fournir et de toute sa vigilance pour les faire faire, à cause du peu de temps qu'il y avoit depuis un bal jusqu'à l'autre. Comme ce prince ne vouloit pas être reconnu, il n'y a sorte de personnage extraordinaire qu'on n'ait inventé pour le déguiser; et bien souvent, sous lesfigures qu'il représentoit, on ne pouvoit deviner si celui qu'on voyoit avec un masque étoit grand ou petit, gros ou menu; il avoit même quelquefois des masques doubles et des masques de cire si bien faits, sous un premier masque, que lorsqu'il s'est démasqué, on a cru voir quelquefois un visage naturel qui a trompé tout le monde. Comme ces sortes d'habits sont plus propres à réjouir la vue qu'à être décrits, je ne m'étendrai pas davantage sur des chimères, dont le pinceau même auroit de la peine à faire remarquer toute la bizarrerie.
On ne peut paroître d'un air plus délibéré ni avec plus d'enjouement qu'a fait Monseigneur le Dauphin dans tous ces divertissements. La promptitude avec laquelle il changeoit d'habit n'a rien qui l'égale. Il lassoit tous les officiers sans être fatigué, quoiqu'il agit plus qu'eux en s'habillant et se déshabillant, et qu'il dansât beaucoup. Ce prince fait connoître par les moindres choses, par la manière dont il fait des exercices de cheval et par l'ardeur avec laquelle il soutient le long travail de la chasse, combien il prendroit de plaisir à commander des armées, et que celui que les bêtes les plus féroces n'étonnent point sentiroit renouveler sa vigueur à la vue des plus redoutables ennemis. Aussi que ne doit-on pas attendre d'un fils de Louis le Grand!
Monsieur, qui est toujours mis d'un si bon goût, a souvent paru au bal avec des habits ordinaires, mais si magnifiques et si bien entendus, qu'on n'eût pu rien ajouter à leur beauté et à leur richesse. Ce prince s'est aussi quelquefois déguisé d'une manière plaisante et qui a surpris par sa nouveauté tous ceux qui ont vu ces déguisements. Vous remarquerez que, dans ces diverses fêtes, le Roi a toujours été sans masque ; qu'il a donné, pendant tout le carnaval, les mêmes heures qu'il donne ordinairement aux affaires de
l'Etat; qu'il ne s'est pas levé ud moment plus tard que de coutume, et qu'il a pris part aux divertissements pour honorer par sa présence ceux qui les donnoient, et pour obliger sa Cour à goûter l'heureux repos que lui procurent ses veilles.
Le premier des cinq bals dont il faut que je vous parle fut donné par Monsieur le Grand, dans son appartement de la Galerie ou allée basse de l'aile neuve de Versailles. Ce bal s'ouvrit par une mascarade de Mlle de Nantes. On y jouoit alternativement un menuet et une gigue. Mais il n'y avoit que Mlle de Nantes qui dansât la gigue. Le menuet fut dansé par Mlle d'Armagnac et par Mlles d'Uzès et de Grignan; quelquefois, elles le dansoient à quatre, quelquefois à trois, et ensuite à deux. MUe de Nantes s'est fait admirer partout où elle a dansé. L'empressement de la voir étoit si grand que chacun montoit sur sa chaise pour la mieux considérer.
Monseigneur le Dauphin fît ce jour-là une mascarade avec M. le prince de la Roche-sur-Yon et plusieurs autres seigneurs de la Cour. Il étoit porté dans une chaise, accompagné d'un nombre de polichinelles à manteau et de plusieurs nains. 11 se déguisa encore quatre ou cinq fois pendant ce bal, qui dura jusques à quatre heures du matin. Monsieur l'Amiral et Monsieur le duc de Vendôme furent de ces mascarades. Vous ne pouvez rien vous imaginer de trop touchant la magnificence de Monsieur le Grand. Tout alla chez lui jusqu'à la profusion.