NAISSANCE DU DUC DE BOURGOGNE LA JOIE UNIVERSELLE
Le 4 août 1682, deux ans et demi après son mariage, le Grand Dauphin eut un premier enfant, qui fut le duc de Bourgogne. Cet événement compte parmi les plus importants de l'histoire du règne : « Si la Dauphine, dont la santé était délicate, ne devait jamais avoir d'enfants, et si quelque accident inopiné enlevait Monseigneur, c'était le trône passant à une branche collatérale dont le chef, Monsieur, frère du Roi, était peu aimé et peu estimé1. »
Une tradition très ancienne de l'étiquette royale, dont on ne s'était jamais départi, voulait que l'accouchement des princesses qui étaient dans la ligne directe se fit en quelque sorte en public, pour que toute supercherie ou supposition d'enfant fût rendue impossible. Les personnes qui, d'après le cérémonial de la Cour, avaient droit d'assister à la naissance
1 D'Haussonville, La Duchesse de Bourgogne.
de l'héritier du trône étaient d'abord tous les princes et princesses du sang, puis les dignitaires de certaines grandes charges de la Cour. Enfin, bien que sans droits, les courtisans s'empressaient dans les appartements et vestibules, pour être vus du Roi en de telles conjonctures, et ce fut, durant la nuit, un concours ininterrompu vers les appartements de la Dauphine, qui étaient situés à l'extrémité de l'aile du Château1.
Le Mercure donne d'intéressants détails sur cet événement qui assurait l'hérédité directe du trône. Nous ne pouvons que les résumer ici. Il signale l'empressement de la Cour à se rendre aux environs de l'appartement, et l'afiluence est telle, qu'on n'en peut approcher, tandis que le reste du Château paraissait désert. On a expédié des courriers aux princes et on en a envoyé en divers endroits, à Paris et à Versailles, pour ordonner des prières. Des sommes considérables sont délivrées en même temps pour des aumônes... Les ambassadeurs, envoyés et résidents des princes étrangers sont venus :
... AGn de savoir la nouvelle de l'accouchement dans le même instant qu'on le publieroit et d'en faire part sur l'heure à leurs maîtres. Pendant cette soirée du mercredi, la nuit du mercredi au jeudi et la journée du jeudi, jusques à l'heure de l'accouchement de Madame la Dauphine, il n'y a rien de si tendre que ce qui se passa entre le Roi et cette princesse... Pendant que Madame la Dauphine souffroit le plus, elle dit au Roi qu'il lui étoit fâcheux d'avoir connu un si bon prince et d'avoir eu un si bon père et un si bon mari, pour les quitter sitôt. Le Roi qui, de son côté, renchérissoit sur ces marques de tendresse, lui dit qu'il seroit content qu'elle eût une fille, pourvu qu'elle souffrît moins et qu'elle fût plus tôt délivrée. Cette princesse dit à Sa Majesté, dans un autre temps, que son embarras ne venoit ni de ses douleurs, ni de la crainte de la mort; qu'elle oublieroit volontiers ses peines et qu'elle étoit prête de mourir, pourvu qu'en mourant elle laissât un prince qui obligeât le Roi et Monseigneur le Dauphin à se souvenir d'elle. Elle dit encore dans ses douleurs les plus violentes que ce qui causoit sa plus grande peine, c'étoit d'en donner au Roi et de voir que la bonté qu'il avoit pour elle le faisoit souffrir lui-même en le fai-
1 La Dauphine de Bavière occupait en 1682, à l'extrémité de l'aile du Midi, un appartement remplacé aujourd'hui par lasallel49 (ou de 1830) et une partie de la galerie des Batailles.
sant compatir trop fortement à son mal. Quoiqu'elle ait souffert longtemps, elle a conservé le même caractère de grandeur, et son esprit a paru toujours égal...
Enfin, la princesse mit au monde un enfant mâle.
Sa .Majesté annonça aussitôt celte nouvelle et nomma le prince duc de Bourgogne. On entr'ouvrit deux portes dans le même temps pour annoncer la grande nouvelle, qui n'étoit encore sue que de ceux qui étoient dans la chambre de Madame la Dauphine. Le Roi en ouvrit une et dit aux princesses, aux duchesses et aux autres dames du premier rang : « C'est un prince. » La dame d'honneur apprit la même chose aux hommes qui étoient dans une autre antichambre. L'éclat qui se fit alors est inouï et le mouvement presque incroyable... Les uns tàchoient de percer la foule pour aller publier partout l'heureuse nouvelle qu'ils venoient d'apprendre; et les autres, sans bien savoir où ils alloient, ni ce qu'ils faisoient, tant ils étoient transportés, forcèrent la porte de la chambre de Madame la Daupbine... Chacun embrassoit ceux qui étoient les plus procbes, sans distinction de qualité. On ne vovoit que larmes de joie, et ceux qui se haïssoient oublioient leurs démêlés pour se réjouir ensemble de la naissance du prince. Plusieurs valets se trouvèrent, sans savoir où ils étoient, ni comment ils y avoient été portés, dans l'antichambre avec les princes et les dames de la première qualité. Le Roi défendit qu'on chassât personne et dit qu'ils n'avoient pas été maîtres de leur joie.
Le duc de Bourgogne fut ondoyé dans la chambre de la Dauphine par le cardinal de Bouillon, grand aumônier de France, en présence du curé de la paroisse de Versailles; puis on amena l'enfant pour le montrer à la Dauphine. La maréchale de la Mothe, gouvernante, étant entrée dans une chaise à porteurs, on le mit sur ses genoux, et il fut ainsi porté jusque dans l'appartement qu'on lui avait préparé. Le marquis de Seignelay, secrétaire d'Etat et trésorier de l'Ordre, y vint aussitôt de la part du Roi et lui apporta la croix du Saint- Esprit, «parce que les fils de France naissent avec l'Ordre ». Après l'accouchement, qui avait duré deux jours et deux nuits, le Roi, qui avait été presque tout le temps sur pied, fut, en sortant des appartements de la Dauphine, l'objet d'une ovation telle de la part des courtisans, que « les tendres transports dont tout le monde était possédé » firent perdre de vue vis-à-vis de lui les règles sévères de l'étiquette, et que, pour aller jusque chez la Reine, le Grand Dauphin, très ému et accablé par les veilles, eut peine à soutenir le passage d'une extrême tristesse à une grande joie.
l'histoire. — LOUIS XIV. 269
Cette naissance du duc de Bourgogne fut célébrée avec des emportements de joie inimaginable-.
Dans les cours et dans les places, un nombre infini de feux de joie furent allumés... Il y eut des illuminations de toutes sortes, et tous les feux de Versailles donnant un nouvel éclat à l'or dont le Château est couvert, il ne s'est peut-être jamais rien vu d'aussi brillant.