MORT DE MARIE-THÉRÈSE
Le terrible drame des poisons avait produit sur Louis XIV une impression profonde qui acheva dans son âme, avec la lassitude, la conversion à laquelle Mme de Maintenon travaillait. Il revint à la Reine, qui n'avait cessé de l'aimer et qui en montra toute sa joie « d'une manière touchante et charmante, à en perdre la mesure qu'elle avait toujours gardée ». A quarante-quatre ans, elle se pare comme aux premiers temps de son mariage tant désiré, et on la voit « toute pleine de rubans de couleur ».
Malheureusement, la fin de ses jours heureux arriva vite : elle mourait le 30 juillet 1683. En cette année, elle avait accompagné le Roi dans un voyage qu'il avait fait en Alsace et en Bourgogne, et qu'elle parut avoir bien supporté1. Elle semblait, par son embonpoint et sa fraîcheur, annoncer une santé florissante, lorsque, dans la nuit du 26 juillet, elle ressentit un violent malaise. Les médecins découvrirent une tumeur au sein gauche. Ils décidèrent, sur l'avis de d'Aquin, et malgré les observations du chirurgien Dionis, de pratiquer une saignée au pied. Cette opération provoqua chez la Reine une grande faiblesse. L'émétique qu'on lui administra n'eut aucun succès, et elle expira le vendredi 30 juillet.
1 Bossuet a parlé des fatigues des voyages royaux. Saint-Simon nous en fournit les détails : « Le Roi voyageait toujours en carrosse plein de femmes. Il fallait être en grand habit, parées et serrées dans leur corps, aller en Flandre, et plus loin encore, danser, veiller, être des fêtes, manger, être gaies et de bonne compagnie, changer de lieu, ne paraître craindre ni être incommodées du chaud, du froid, de l'air, de la poussière, et tout cela précisément aux jours et heures marqués, sans déranger d'une minute. »
Au Roi, qui lui demandait de marquer en toute liberté ses dernières volontés : « Monsieur, lui répondit-elle, je n'ai jamais eu d'autre volonté que la vôtre, et j'entre au tombeau avec ces mêmes sentiments, dans lesquels j'ai vécu. »
La mort de cette bonne créature, « humble non seulement parmi toutes les grandeurs, mais encore parmi toutes les vertus * », causa des regrets unanimes parmi le peuple, tant sa vertu était honorée. Louis XIV avait dit d'elle : « C'est le premier chagrin qu'elle m'ait causé. »
Il se rendit à Saint-Cloud. En montant en carrosse, il cachait sous un mouchoir son visage baigné de larmes. On l'entendit répéter : « Quoi ! il n'y a plus de reine en France. Quoi! je suis veuf. Je ne saurais le croire, et cependant il est vrai que je le suis, et de la princesse du plus grand mérite. »
La Cour partagea ses regrets. On distingua en Mme de Montespan un esprit troublé, partagé entre les regrets du passé et la crainte de l'avenir. Elle pressent que le veuvage du Roi ne la rapprochera pas de lui : elle a conscience de la puissance latente de sa rivale, et elle reste anxieuse en se demandant ce qu'elle va devenir.
Cependant, le jour des obsèques arriva, et la Gazette en raconte longuement le cérémonial :
Le 31 juillet2, le corps de la Reine fut ouvert et embaumé, et on en sépara le cœur et les entrailles. Le cœur fut embaumé et enfermé dans une boîte d'argent sur laquelle étoit cette inscription : « C'est le cœur de Marie-Thérèse, infante d'Espagne, épouse de Louis 1& Grand XIV du nom, décédée le 30 juillet 1683. » Les entrailles furent aussi embaumées et mises dans une urne.
Le corps, après avoir été embaumé et revêtu d'un habit de Saint- François par les femmes de chambre de la Reine, fut enfermé dans un cercueil de plomb, sur lequel on mit cette inscription : « C'est le corps de très haute, très excellente et très puissante princesse Marie-Thérèse, infante d'Espagne, épouse du roi Louis le Grand XIV du nom, laquelle est décédée au château de Versailles, le vendredi 30 juillet 1683, âgée de quarante-cinq ans. »
On le porta dans le grand cabinet, qui étoit tendu de deuil depuis le haut jusqu'en bas, avec trois bandes de velours et quantité d'écussons aux armes de la Reine; et tandis que les prêtres de la Mission, établis dans la paroisse de Versailles, les Feuillans et les
1 Bossuet, Oraison funèbre de Marie-Thérèse.
2 Gazette de France.
Récollets chantèrent le De profundis et les autres prières, on le posa sur une estrade élevée de deux pieds, sous un dais de velours noir à grandes crépines d'argent, et garni d'écussons aux armes de la Reine. Le cercueil étoit couvert du drap mortuaire de la Couronne, d'or frisé et bordé d'hermines, avec des écussons aux armes de la princesse défunte, et une couronne d'or par-dessus, couverte de crêpe.
Le cœur fut posé dans le même cabinet, sur un des deux autels qu'on y avoit dressés pour célébrer des messes; et il y avoit autour de l'estrade et sur les autels un très grand nombre de chandeliers d'argent chargés de cierges.
La chambre de la Reine, l'antichambre, la salle, les portes et l'escalier étoient pareillement tendus de deuil, avec deux lés de velours chargés d'écussons aux armes de cette princesse.
Quatre évêques venoient tous les jours assister aux prières, étant placés à la droite du corps, et au-dessous d'eux il y avoit quatre aumôniers de la Reine. La marquise de Montespan, surintendante de la Maison de cette princesse, la duchesse de Créqui, dame d'honneur, la comtesse de Béthune, dame d'atours, et les dames du Palais étoient placées à la gauche ; et elles étoient relevées de deux heures en deux heures par des duchesses et par d'autres dames qu'on avoit invitées.
Deux hérauts d'armes en robe de deuil, avec leur cottes et leurs caducées, étoient au pied de l'estrade. Ils présentoient l'aspersoir aux princes, aux princesses, aux ducs, aux duchesses, aux maréchaux de Fiance, aux officiers de la Couronne, aux dames du Palais et aux autres dames qui alloient jeter de l'eau bénite aux heures qui leur étoient données.
Le 1er du mois d'août, Monsieur, Madame, Mademoiselle, le prince de Condé, le duc d'Enghien, le prince de la Roche-sur-Von et le comte de Vermandois allèrent, le matin, jeter de l'eau bénite; et l'après-diner, la grande-duchesse de Toscane, la duchesse d'Enghien, la princesse de Conty et MHo de Bourbon s'acquittèrent de ce devoir. Ils furent tous reçus par les officiers et par les dames ayant charge dans la Maison de la Reine, et conduits par le marquis de Bhodes, grand maître des cérémonies, et par le sieur de Sainctot, maître des cérémonies, qui faisoient faire les pas aux officiers et aux ofn'cières selon le rang des princes et des princesses qu'ils recevoient.
Le 2 août, sur le soir, le cœur fut porté au Val- de-Grâce. Le cardinal de Bouillon, grand aumônier de France, fit la cérémonie de le lever et de le mettre sur un carreau de velours noir, couvert d'une couronne avec aussi un crêpe. Il le tint sur ses genoux dans le carrosse du corps de la Reine, où étoient Mademoiselle, la grandeduchesse de Toscane, la duchesse d'Enghien, M110 de Bourbon et la princesse de Carignan, toutes en mantes. La marquise de Montespan, la duchesse de Créqui et la comtesse de Béthune accompagnoient aussi le cœur dans le même carrosse.
Il étoit environné par les pages et par les valets de pied de la Reine, par ses Cent-Suisses, qui avoient la pointe de leurs hallebardes en bas, et il étoit suivi par les gardes du Roi, tous portant des flambeaux de cire blanche.
Il y avoit un grand nombre d'autres carrosses drapés de noir, et à six chevaux, de Monsieur, de Madame, des princes et des princesses du sang, des seigneurs et des dames de la Cour qui devançoient et suivoient le carrosse du corps de la Reine, étant environnés de valets de pied qui portoient des flambeaux de cire blanche. On arriva en cet ordre au Val-de-Grâce.
Le 10, le corps fut conduit en l'église de Saint-Denis, avec toute la pompe due à une si grande princesse.