LA RETRAITE DE M»« DE MONTESPAN
Le mariage du Roi avec Mme de Maintenon amena pour Mme de Montespan une nouvelle existence. Elle resta à la Cour, non plus au titre de favorite, tantôt délaissée, tantôt recherchée, comme dans ces dernières années, mais au titre •de mère des enfants qu'elle avait eus de sa liaison avec le Roi. Elle était descendue du premier étage au rez-de-chaussée. Le château de Clagny lui restait; la vie de Cour qu'elle
1 Eq 1687, la terre de Maintenon fut érigée en marquisat.
aimait lui aida à supporter son abaissement. Cependant, peu à peu, on lui fit sentir qu'elle ferait bien de s'éloigner, car sa présence gênait. Son départ définitif eut lieu en 1691. L'année suivante, quand aura lieu le mariage de ses enfants, Mlle de Blois et le duc du Maine, Louis XIV ne permettra pas qu'elle y paraisse. Bientôt après, son esprit se tourna vers le repentir ; elle se soumit aux plus dures mortifications, en souvenir de sa vie passée; elle n'avait d'ailleurs jamais oublié Dieu. Elle expia pendant vingt-sept ans treize ans d'égarements, avec des craintes et des troubles incessants, errant de couvent en couvent, sans trouver la paix. « Elle portait sans cesse, dit Saint-Simon, des bracelets, des jarretières et une ceinture à pointes de fer, qui lui faisaient souvent des plaies. Et sa langue, autrefois si à craindre, avait aussi sa pénitence. — Elle était, de plus, tellement tourmentée des affres de la mort, qu'elle payait plusieurs femmes dont l'unique emploi était de la veiller. »
Elle se retira définitivement au couvent de Saint-Joseph qu'elle avait fondé. Elle devait mourir en 1707, aux eaux de Bourbonne, à l'âge de soixante-six ans. Le duc d'Antin, son fils légitime, accourut a la nouvelle de la maladie de sa mère, mais il ne trouva pas de testament et repartit, en bon courtisan, sans attendre ses funérailles. Le duc du Maine, qui ne voyait que Mme de Maintenon, ne fut pas affecté par la mort de sa mère ; il n'en fut pas de même du comte de Toulouse et des princesses ses sœurs, mais un ordre supérieur leur défendit de porter le deuil. Le Boi apprit la nouvelle de sa mort à Marly. « Après avoir couru le cerf, dit Dangeau, il s'est promené dans les jardins jusqu'à la nuit. » Mme de Maintenon fut impressionnée par la mort de cette personne avec qui elle avait eu tant de rapports. « Mais son émotion fut comme la commotion que cause la nouvelle de la mort d'une personne qu'on a connue et dont on ne peut se défendre,, mais qui ne laisse dans le cœur aucune peine véritable. »
M. de Montespan, mort en 1701, s'était réconcilié avec sa femme et l'avait faite son exécutrice testamentaire conjointement avec d'Aguesseau1.
1 Jean Lemoine et A. Lichtenberger ont découvert le testament du marquis de Montespan à Toulouse, dans une étude de notaire (1907).
L'AVENEMENT DE M^e DE MAINTENON
Une fois reine de la main gauche. Mme de Maintenon ne cherche pas à jouer à la reine. « On sent dans cette liaison étrange, qu'enveloppe un certain mystère, dominer par-dessus toute chose le devoir et la lassitude. Elle avait entrepris le salut du Roi. dont elle se considérait comme responsable, sans autre but, disait-elle, que de le retirer des femmes et de le donner à Dieu, mais elle ne trouva clans l'accomplissement de cette tâche ni douceur, ni tendresse1. » Elle dut se soumettre à tout ce qu'il exigeait dans son égoïsme irrémédiable.
« Je l'ai vue quelquefois, dit Mlle d'Aumale, lasse, chagrine, inquiète, malade, prendre l'air le plus riant et le ton le plus satisfait, divertir le Roi par mille inventions, l'entretenir seule quatre heures de suite, sans répétitions, sans bâillements, sans médisances. Quand il sortoit de sa chambre à dix heures du soir, et qu'on fermoit son rideau, elle me disoit en soupirant : « Je n'ai que le temps de vous dire que je n'en
puis plus. » Quand elle étoit trop fatiguée, elle alloit se reposer à Saint-Cyr2. »
Il est reconnu aujourd'hui que Mme de Maintenon n'eut pas, comme l'a voulu le partial Saint-Simon, la puissance occulte d'un premier ministre et qu'elle ne fut pas la Pantocrate, comme l'appelait la Palatine. Voltaire apprécie son rùle avec plus de vérité :
« Son élévation ne fut pour elle qu'une retraite : renfermée dans son appartement, qui était de plain-pied à celui du Roi, elle se bornait à une société de deux ou trois dames retirées comme elle; encore les voyait-elle rarement. Le Roi venait tous les jours chez elle après son dîner, avant et après le souper, et y demeurait jusqu'à minuit: il y travaillait avec ses ministres, pendant que Mra" de Maintenon s'occupait à la lecture ou à quelque ouvrage des mains, ne s'em-
1 D'Haussonville, La Duchesse de Bourgogne.
2 Lettre du 12 septembre 1698, citée par Lavallée.
pressant jamais de parler d'affaires d'Etat, paraissant souvent les ignorer, rejetant bien loin tout ce qui avait la plus légère apparence d'intrigue et de cabale ; beaucoup plus occupée de complaire à celui qui gouvernait que de gouverner, et ménageant son crédit, en ne l'employant qu'avec une circonspection extrême. Elle ne profita point de sa place pour faire tomber toutes les dignités et tous les grands emplois dans sa famille. Son frère, le comte d'Aubigné, ancien lieutenant-général, ne fut pas même maréchal de France; un cordon bleu et quelques parts secrètes dans les fermes générales furent sa seule fortune...; le marquis de Villette, son neveu, ou son cousin, ne fut que chef d'escadre; Mme de Caylus, fille de ce marquis de Villette, n'eut en mariage qu'une pension modique donnée par Louis XIV. Mme de Maintenon, en mariant sa nièce d'Aubigné au fils du premier maréchal de Noailles, ne lui donna que 200,000 francs : le Roi fit le reste1... La seconde femme du marquis de Villette, depuis Mme de Bolingbroke, ne put jamais rien obtenir d'elle; je lui ai souvent entendu dire qu'elle avait reproché à sa cousine le peu qu'elle faisait pour sa famille, et qu'elle lui avait dit en colère : « Vous voulez jouir de votre moderato tion, et que votre famille en soit la victime2. »
Mme de Maintenon fut pour le Roi une « compagne agréable et soumise », se tenant le plus possible dans l'ombre. La seule distinction par où son élévation pouvait paraître sensible, dit Voltaire, c'est qu'à la messe elle occupait une de ces petites tribunes ou lanternes dorées réservées à l'usage du Roi et de la Reine3.
Son autorité ne se fit vraiment sentir qu'au point de vue de la vie privée; elle influa sur le Roi en le poussant à la dévotion et en sauvegardant la décence de sa vieillesse. Mais la rendre responsable des événements politiques qui vont s'accomplir, révocation de l'Edit de Nantes, persécution contre les jansénistes, élévation des princes adultérins au rang de princes du sang, serait une injustice. Voltaire dit qu'elle
1 Le Roi donna à Mlle d'Aubigné 800,000 livres d'argent comptant, plus 200,000 livres de pierreries, etc.
2 Voltaire, Siècle de Louis XIV. (Suite des particularités et anecdotes.)
3 Voir planche 7 de l'ouvrage de Demortain.
toléra les diverses persécutions, mais quelle n'y eut aucune part.
Cette opinion fait aujourd'hui autorité, mais on explique que cette dévotion du Roi, instinctive en lui, et entretenue par sa compagne, influa fortement sur la Révocation. Les voies ordinaires du salut ne suffisaient pas à un homme comme lui. Saint-Simon croyait qu'il « s'était toujours flatté de faire pénitence sur le dos d'autrui et se repaissait de la faire sur le dos des huguenots et celui des jansénistes ». Mme de Maintenon menait de pair les progrès de la dévotion et ceux de la résolution d'en finir avec l'hérésie. En août 1 08 J , elle écrit : « Le Roi commence à penser sérieusement à son salut; si Dieu nous le conserve, il n'y aura bientôt plus qu'une religion dans son royaume. » Quelques semaines après la mort de la Reine : « On est fort content du P. de la Chaise; il inspire au Roi de grandes choses. Bientôt, tous ses sujets serviront Dieu en esprit et en vérité'. »
Les préparatifs de la révocation de l'Edit de Nantes coïncidèrent donc avec l'intervention de la dévotion à la Cour, due à l'élévation de Mme de Maintenon, sans qu'elle prit à cet événement capital une part directe, mais il est bien évident que cette influence morale se fit sentir sur toute la Cour, qui dut aussi tourner à la dévotion; ce ne fut, bien entendu, pour beaucoup de courtisans, qu'une attitude. « Tel, dit la piquante Palatine, est dévot à Versailles et libertin à Paris2. » De là, la monotonie et l'ennui qui vont caractériser la vie de Versailles dans la deuxième partie du règne, si différente de la première, et qui eut un moment de gaieté, lors de l'apparition trop courte de la jeune duchesse de Bourgogne.
Mme de Maintenon ne cacha pas son peu de goût pour les affaires politiques. « Je ne sais point les affaires, disait-elle ; on ne veut pas que je m'en mêle... on aurait autant d'éloignement à me les communiquer que j'ai de répugnance à les entendre. »
Si elle eut ses amis et ses candidats préférés, « elle n'employa son crédit qu'avec les plus grands ménagements,
1 Lavisse, Histoire de France, t. VII.
- Saint-Simon a raconté la plaisanterie que Brissac, major des gardes du corps, fit aux dames de la Cour.
qu'avec une circonspection extrême, beaucoup plus préoccupée de deviner et de suivre les goûts du Roi que de les combattre eu de lui imposer les siens propres ». D'ailleurs, avec un homme aussi jaloux de son pouvoir, personne n'eût songé à agir d'autorité, et elle faisait, en somme, comme Colbert avait fait, comme Louvois faisait en ce moment. Il est bien vrai toutefois que, sur la question de religion, elle montra une ardeur contenue, mais réelle. Son zèle catholique de la seconde partie de sa vie était tel, qu'elle ne désirait rien autant que de convertir, h'abbesse universelle s'intéressa particulièrement aux affaires religieuses et vit avec plaisir la conversion, même forcée, des protestants. Elle ne fut pas trompée sur leur insincérité, mais, disait-elle, « les enfants seront catholiques, si les pères sont hypocrites ». Comme la grande majorité de ses contemporains, elle pensait que cette prétendue destruction de Yhérésie était, selon la parole de Bossuet, le « miracle » et « le digne ouvrage » du règne. Dans le conseil, son jugement fut souvent sollicité par Louis XIV, qui en appréciait fort la solidité.
En réalité, ce qu'elle aima le plus, ce fut l'éducation des jeunes filles nobles qu'elle avait réunies dans la maison de Saint-Cyr; c'est près d'elles qu'elle devait se retirer à la mort du Roi, et y mourir en 1719, à l'âge de quatre-vingtquatre ans.
Saint-Cyr, fondé en 1685, aux portes de Versailles, reçut deux cent cinquante jeunes filles pauvres de la noblesse, de cette petite noblesse tenue à l'écart, dédaignée, qui rappelait à Mme de Maintenon sa jeunesse malheureuse et sans appui-
Cette maison, bâtie par Mansart, malheureusement dans un endroit bas et humide, fut inaugurée par le Roi Tannée suivante. Ce fut la Maison royale de Saint-Louis.
Le Roi y appela des jeunes filles nobles et principalement celles issues de gentilshommes ayant porté les armes.
A leur sortie, on leur donnait une dot de 3,000 livres, sans compter le trousseau. Préoccupée de leur destinée, qui devait être le mariage ou le couvent, à cause de leur pauvreté, Mme de Maintenon disait à ses collaboratrices : « Vous devez former d'excellentes vierges pour les cloîtres et de pieuses mères de famille pour le monde. En sanctifiant ainsi les deux principaux états de votre sexe, vous contribuerez à
l'histoire. — LOUIS XIV. 279
établir le vrai règne de Dieu pour tous les états et toutes les positions; car on sait combien une mère de famille a de part à la bonne éducation de ses enfants; combien une femme prudente et vertueuse peut insinuer la religion dans le cœur de son mari; combien une bonne maîtresse de pensionnaires, dans un couvent, peut faire de bien sur les jeunes filles qu'elle gouverne. » Elle veut que leur piété soit gaie, douce et libre. Elle veille à leur santé, à leur taille : « Ne souffrez pas qu'à l'église elles aient la tête de travers et le corps courbé; c'est le cœur qui doit être prosterné devant Dieu. » Elle veut une éducation solide, qui les accoutume aux divers travaux de la maison, sans négliger les arts d'agrément, la musique, le chant, la lecture à haute voix. En 1689, nous assisterons à de brillantes représentations théâtrales, lorsque Racine, sortant de la retraite, aura écrit, pour la scène de Saint-Cvr, Estlier et Aihalie.