SON CABINET SERT DE SALLE DE COMÉDIE ET DE CONCERT
Bien qu'après son mariage Mme de Maintenon ne soit dans la hiérarchie officielle de la Cour que « la marquise de Maintenon, seconde dame d'atours de Madame la Dauphine »,elle est de plus en plus visiblement traitée en épouse. Dès 1685, elle ne quitte pas le Roi. Dans son appartement de Versailles, de plain-pied avec le sien, Louis XIV, dès 1691, travaille, en sa présence, avec l'un ou l'autre de ses ministres, et il y va souper. Et il en fut ainsi jusqu'à la fin. Assise dans son fauteuil, un livre ou un fuseau à la main, « elle est initiée, autant ou plus que ne le fut jamais reine de France, à tout l'Etat. Confidente d'abord, puis de plus en plus conseillère ». <( Quand le Roi travaille avec ses ministres, disait-elle ellemême, il est très rare qu'on ne m'appelle pas1. » Sa manière n'est pas de s'ingérer, ce qui ne serait pas toléré, mais de donner « des maximes générales », de suggérer2. Mais clans
1 Lavisse, Histoire de France, t. VIII.
2 « Souvenez-vous, lui écrivait un jour Fénelon, que les sentiments
les affaires religieuses, dont elle a le goût très vif et dont elle se croit chargée par Dieu de s'occuper1, elle ose prendre parti, et, soutenue par Fénelon et d'autres prélats, elle ne cesse d'obséder le Roi pour qu'il s'immisce dans « les choses de la foi et de la piété », et qu'il parachève son œuvre en abattant le monstre janséniste. Ici, son rôle parait capital.
Dans la dernière période du règne, sa chambre devint le principal lieu de la Cour. « Le Roi, écrit Dangeau, va souper chez elle comme il alloit souper chez Mmc de Montespan. » En 1696, nous le voyons y tenir un conseil de guerre avec les maréchaux de Villeroi et de Bouiïlers. et MM. de Puységur et de Chamlay. C'est chez elle que le Roi reçoit en 1702 le maréchal de Villeroi revenant de Crémone, le maréchal de Boufflers, à son retour de l'armée de Flandre ; c'est chez, elle que, le 4 janvier 1703, il travaille avec Chamillart et Villars qui partait à l'armée du Rhin; c'est encore chez elle qu'il reçoit, le 11 décembre 1708, le duc de Bourgogne revenant de sa malheureuse campagne de Flandre.
Si la chambre de Mme de Maintenon fut très souvent pour le Roi la salle du conseil, son cabinet servit de salle de comédie et de concert pour la jeune duchesse de Bourgogne, qui, elle aussi, passa une partie de sa vie chez sa tante.
En 1689, ce cabinet servit aux répétitions d'Fsther, dont la première représentation eut lieu à Saint-Cyr le 26 janvier 1689. Ces répétitions eurent lieu en présence du Roi, des princes du sang et de plusieurs personnes de « la première qualité, sans autre parure que leur habit ordinaire qui était propre et mis de bon goût2 ».
A partir de 1699, le grand cabinet de Mm0 de Maintenon devient une véritable salle de comédie. On y joue : Jonathas et Absalon, tragédies de Duché; la Ceinture magique, de Rousseau; Athalie et les Précieuses ridicules. « Mme la duchesse de Bourgogne, M. le duc d'Orléans, le comte et la
du Roi ne sont jamais du premier mouvement, et qu'ils s'augmentent par les réflexions suggérées. »
1 « 11 me parut, disait-elle, dans le changement qui m'arriva, que tout était de Dieu, et je ne songeai qu'à entrer dans ses desseins. »
2 Mémoires sur Mme de Maintenon, recueillis par les Dames de Saint-Cyr.
l'histoire. — LOUIS XIV. 281
comtesse d'Aven, le jeune comte de Noailles, MUe de Melun y faisoient les principaux personnages en habits de comédiens, fort magnifiques. Le vieux Baron, excellent acteur, les instruisoit et jouoit avec eux et quelques' domestiques de M. de Noailles. Il n'y avoit de place que pour quarante spectateurs. Monseigneur et les deux princes ses fils, la princesse de Conti, M. du Maine, les dames du Palais, M11"3 de Noailles et ses filles y furent les seuls admis. Il n'y eut que deux ou trois courtisans en charge et en familiarité, et pas toujours. Madame y fut admise avec son grand habit de deuil, parce qu'elle aimoit fort la comédie. »
Ces représentations se multipliaient. La Palatine mentionne le grand succès d'AbsalonK Enfin, le 14 février 1702, le cabinet de Mme de Maintenon vit la première représentation d'Athalie.
Le Mercure donne de ces brillantes représentations un compte rendu qui mérite d'être lu :
On a joué à la Cour YAthalic de M. Racine avec tous les ornements et les chœurs mis en musique depuis longtemps par M. Moreau, qui avoit fait ceux d'Esther. Ces chœurs ont été parfaitement bien exécutés par les demoiselles de la musique du Roi. Mme la duchesse de Rourgogne a joué Josabeth avec toute la grâce et tout le bon sens imaginable, et quoique son rang pût lui permettre de faire voir plus de hardiesse qu'une autre, celle qu'elle a fait paroître. seulement pour marquer qu'elle étoit maîtresse de son rôle, a toujours été mêlée d'une certaine timidité que l'on doit plutôt nommer modestie que crainte. Les habits de cette jeune princesse étoient d'une grande magnificence. M. le duc d'Orléans a parfaitement bien joué le rôle d'Abner, et avec une intelligence que l'on n'attrape que lorsqu'on a beaucoup d'esprit; M. le comte d'Ayen a joué Joad, et Mme la comtesse sa femme, Salomith. Ceux qui les connoissent sont persuadés qu'ils ont très bien rempli ces deux rôles. Quand on a de l'esprit infiniment, on réussit dans tout ce qu'on veut se donner la peine d'entreprendre.
Mme la présidente de Chailly s'est fait admirer dans le rôle d'Athalie. M. le comte de Lesparre, second fils de M. le duo de Guiche, qui n'a que sept à huit ans, a charmé dans le personnage du jeune roi Joas; M. de Champeron, qui est encore fort jeune, a fort bien réussi dans le rôle du ûls du grand prêtre, et celui du grand prêtre a été joué par le sieur Baron, qui, au sentiment de tous ceux qui l'ont vu, n'a jamais joué avec plus de force.
1 Lettre à Philippe V, roi d'Espagne (5 février 1702 .
Le 22 février, les Précieuses ridicules y furent jouées avec le plus grand succès. Deux représentations d'Alhalie, données le 23 et le 25 février, finirent les spectacles chez Mme de Maintenon jusqu'à la mort de la duchesse de Bourgogne.
C'était encore chez Mme de Maintenon que l'on tirait les belles loteries de bijoux, d'étoffes et même de lots d'argent pour la duchesse de Bourgogne et ses dames, et que le Boi venait entendre de petits concerts exécutés par l'un de ses musiciens nommé Pièche et par sa famille.
Après la mort de cette princesse, Louis XIV s'enferma plus que jamais chez Mme de Maintenon. Il y trouvait quelques femmes distinguées, spirituelles et aimables, dont la marquise avait formé sa société particulière. Très souvent, il y faisait porter son dîner; le soir, il y entendait de bonne musique, symphonies ou parties d'opéras. Il y jouait avec les dames, ou il écoutait les comédies de Molière, demeuré son auteur préféré et qui lui donnait ses derniers plaisirs.
Un nouveau théâtre s'organisa chez Mme de Maintenon. Les acteurs furent les musiciens du Boi, vêtus en habits de théâtre, et dressés par le Boi à jouer Molière. Habitué comme il l'était au jeu de Molière lui-même, Louis XIV ne pouvait pas supporter les acteurs de la Comédie-Française, qui avaient perdu la tradition et interprétaient fort mal leurs rôles.