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LES COURTISANS ET L'HYPOCRISIE DE LA DÉVOTION

Les offices religieux tenaient à la Cour une place importante.

Louis XIV considérait la religion, avec ses pratiques minutieuses, comme un instrument de règne dans sa monarchie absolue, dont l'Eglise devait être l'un des fondements. Son éducation catholique avait été faite par sa mère , à l'espagnole, dans le sens d'une piété étroite et machinale.

Dans son adolescence, il se révolta contre ses contraintes, qui gênaient ses passions, et passa outre à ses avertissements ou reproches, mais en continuant à observer fidèlement toutes les pratiques religieuses. « Pourvu, disait de lui la Palatine, qu'il écoutât son confesseur et récitât son Pater, il croyait que tout irait bien3. » En effet, sa religion fut surtout formaliste et il l'accommoda avec ses amours adultères, malgré les allusions de Bossuet et de Bourdaloue.

Après la mort de Marie-Thérèse, converti par Mme de Maintenon à la vie régulière dont elle sut lui faire entendre que la nécessité s'imposait pour son salut, il prit le pli, dans son âme logique (le mot est d'un historien contemporain4), d'obéir aux instructions de son confesseur, et d'expier par une dévotion qui devint de plus en plus outrée et minutieuse les

1 « Les titrés, c'est-à-dire ducs ou grands d'Espagne. » (Luynes, t. VII.) - c< Ici, dit la Palatine, la petite noblesse est fort peu considérée. » 3 Saint-Simon, impitoyable et souvent clairvoyant, disait qu'il « avait

un attachement pharisaïque à l'extérieur de la loi et à l'écorce de la

religion ».

1 Lavisse, Histoire de France, t. VIII.

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scandales de sa vie passée. Aussi le verra-t-on, vers la fin de son règne, entre les mains de son confesseur, le Père Le Tellier, successeur du Père La Chaise, « moine rustique et rude, théologien passionné plutôt qu'homme d'action », prendre parti pour l'ultramontanisme contre les jansénistes, et par là même contre les gallicans.

Le Roi n'a de sa vie, dit Saint-Simon, manqué la messe qu'une fois à l'armée, un jour de grande marche, ni aucun jour maigre, à moins de vraie et très rare incommodité. Quelque? jours avant le carême, il tenoit un discours public à son lever, par lequel il témoignoit qu'il trouveroit fort mauvais qu'on donnât à manger gras à personne, sous quelque préteste que ce fût, et ordonnoit au grand prévôt d'y tenir la main et de lui en rendre compte. Il ne vouloit pas non plus que ceux qui mangeoient gras mangeassent ensemble, ni autre chose que bouilli et rôti fort court, et personne n'osoit outre-passer ses défenses, car on s'en seroit bientôt ressenti. Elles s'étendoient à Paris, où. le lieutenant de police y veilloit et lui en rendoit compte...

... Il manquoit peu de sermons l'avent et le carême, et aucune des dévotions de la semaine Sainte, des grandes fêtes, ni les deux processions du Saint-Sacrement, ni celles des jours de l'ordre du Saint- Esprit, ni celle de l'Assomption. Il éloit très respectueusement a l'église. A sa messe, tout le monde étoit obligé de se mettre à genoux au Sanctus, et d'y demeurer jusqu'après la communion du prêtre; et s'il entendoit le moindre bruit, ou voyoit causer pendant la messe, il le trouvoit fort mauvais. Il manquoit rarement le salut les dimanches, s'y trouvoit souvent les jeudis, et toujours pendant toute l'octave du Saint-Sacrement. Il communioit toujours en collier de l'ordre, rabat et manteau, cinq fois l'année, le samedi Saint à la paroisse, les autres jours à la chapelle, qui étoient la veille de la Pentecôte, le jour de l'Assomption et la grand'messe après, la veille de la Toussaint et la veille de Noël, et une messe basse après celle où il avoit communié, et ces jours-là, point de musique à ses messes, et à chaque fois, il touchoit les malades. Il alloit à vêpres les jours de communion, et après vêpres il travailloit dans son cabinet, avec son confesseur, à la, distribution des bénéfices qui vaquoient. Il n'y avoit rien de plus rare que de lui voir donner aucun bénéfice en d'autres temps. 11 alloit le lendemain à la grand'messe et à vêpres, à matines, et à trois messes de minuit en musique, et c'étoit un spectacle admirable que la chapelle ; le lendemain, à la grand 'messe, à vêpres, au salut. Le jeudi Saint, il servoit les pauvres à dîner, et après la collation, il ne faisoit qu'entrer dans son cabinet et passoit à la tribune adorer le Saint-Sacrement, et se venoit coucher tout de suite. A la messe, il disoit son chapelet (il n'en savoit pas davantage), et toujours à genoux, excepté à l'évangile. Aux grandes messes, il ne s'asseyoit dans son fauteuil qu'au temps où on a cou-

tume de s'asseoir. Aux jubilés, il faisoit presque toujours ses stations à pied, et tous les jours de jeûne, et ceux du carême où il raangeoit maigre, il faisoit seulement collation.

11 étoit toujours vêtu de couleur plus ou moins brune, avec une légère broderie, jamais sur les tailles, quelquefois rien qu'un bouton d'or, quelquefois du velours noir. Toujours une veste de drap ou de satin rouge, ou bleu, ou verte, fort brodée. Jamais de bague, et jamais de pierreries qu'à ses boucles de souliers, de jarretières et de cbapeau, toujours bordé de point d'Espagne avec un plumet blanc. Toujours le cordon bleu dessous, excepté des noces ou autres fêtes pareilles qu'il le portoit par-dessus, fort long, avec pour huit ou dix millions de pierreries. Il étoit le seul de la Maison royale et des princes du sang qui portât l'ordre dessous, en quoi fort peu de chevaliers de l'ordre l'imitoient, et aujourd'hui presque aucun ne le porte dessus, les bons par honte de leurs confrères, et ceux-là embarrassés de le porter.

Dans ia dernière partie du règne, il exigea de tous l'assiduité aux offices et les pratiques de piété, et les seigneurs qui voulaient faire leur cour se firent dévots et purent, dans leur manège hypocrite, se reconnaître dans ce trait sanglant de La Bruyère : « Un dévot est celui qui, sous un roi athée, serait athée. » Ecoutons le récit de Saint-Simon :

Brissac, major des gardes du corps, fît un étrange tour aux dames (vers 1700). C'étoit un homme droit qui ne pouvoit souffrir le faux. Il voyoit avec impatience toutes les tribunes de la chapelle bondées de dames l'hiver, au salut, les jeudis et les dimanches, où le Roi ne manquoit guère d'assister, et presque aucune ne s'y trouvoit quand on savoit de bonne heure qu'il n'y viendroit pas, et sous prétexte de lire dans leurs heures, elles avoienl toutes de petites bougies devant elles pour les faire connoitre et remarquer. Un soir, que le Roi devoit aller au salut, et qu'on faisoit à la chapelle la prière de tous les soirs qui étoit suivie du salut, quand il y en avoit, tous les gardes postés et toutes les dames placées, arrive le major vers la tin de la prière, qui, paroissant à la tribune vide du Roi, lève son bâton et crie tout haut : « Gardes du Roi, retirez-vous, rentrez dans vos salles, le Roi ne viendra pas. » Aussitôt, les gardes obéissent, murmures tout bas entre les femmes, les petites bougies s'éteignent et les voilà toutes parties, excepté la duchesse de Guiche, Mme de Dangeau et une ou deux autres qui demeurèrent. Brissac avoit posté les brigadiers aux débouchés de la chapelle pour arrêter les gardes, qui leur firent reprendre leurs postes, sitôt que les dames furent assez loin pour ne pouvoir pas s'en douter. Là-dessus, arrive le Roi, qui, bien étonné de ne point voir de dames remplir les tribunes, demanda par quelle aventure il n'y avoit personne. Au sortir du salut. Brissac lui conta ce qu'il avoit fait, non sans s'espacer sur

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la piété des dames de la Cour. Le Roi en rit beaucoup et tout ce qui l'accompagnoit. L'histoire s'en répandit incontinent après; toutes ces femmes auroient voulu l'étrangler.

Louis- XIV entendait la messe tous les jours à la chapelle, sauf empêchement majeur : lorsqu'il prenait médecine, il la faisait dire dans sa chambre et l'entendait de son lit.

Lorsqu'il faisait « son bonjour », c'est-à-dire sa communion, à l'une des quatre « bonnes fêtes », Pâques, Pentecôte, Toussaint et Noël, il touchait les malades. Le 16 mai 1698, veille de la Pentecôte, il en toucha trois mille.

En carême, qu'il pratiquait fort sévèrement, les fêtes et les plaisirs cessaient : de nombreux exercices de piété et des sermons les remplaçaient.

Parmi les cérémonies observées régulièrement à la Cour, étaient celles des Rois, du Jeudi Saint et du Saint-Esprit.

La fête des Rois était quelquefois assez gaie, et il y avait un peu de détente dans le mécanisme [.

Voici, sur la cérémonie du Jeudi Saint, quelques détails intéressants sur le lavement des pieds fait par le Roi à un certain nombre de pauvres :

Pendant les Ténèbres auxquels Sa Majesté assiste, l'un des aumôniers servant et le premier médecin du Roi, suivis des chirurgiens et barbiers, se rendent en un lieu où est assemblé un grand nombre de pauvres jeunes enfants, parmi lesquels on choisit treize petits, les plus agréables, qui sont visités par le premier médecin et par les chirurgiens et barbiers du Roi, pour voir s'ils sont nets et n'ont point aucunes fistules ou gales sur le corps, et-notammentaux pieds, et ces treize petits enfants étant trouvés tels qu'il est nécessaire pour être présentés le lendemain, qui est le Jeudi Saint, devant le Roi, à la cérémonie du lavement des pieds, ils sont mis par M. le Grand Aumônier sur un rôle signé de lui, lequel est mis entre les mains du trésorier des aumônes et offrandes du Roi, afin qu'il donne ordre à ce qui est nécessaire pour la cérémonie, en ce qui dépend de sa charge.

Le Jeudi Saint, dès six heures du matin, ces treize petits pauvres sont menés à la fourrière, où le barbier du commun de la maison du Roi leur rase les cheveux et coupe les ongles du pied à chacun; puis on les fait chaulfer, et on leur baille à déjeuner, et les officiers de la fourrière leur lavent après les jambes et les pieds avec de

1 Nous donnons plus loin une description de la fête des Rois de 17( qui eut un éclat sans pareil.

Peau tiède et des herbes odoriférantes, aûu que Sa Majesté n'en reçoive aucune mauvaise odeur. Cela fait, ils sont habillés d'une petite robe de drap rouge, ajant un chaperon à hache, attaché derrière, avec deux aunes de toile qui leur pendent depuis le col jusque en bas, où sont enveloppés leurs pieds, et sont conduits par leurs pères et mères, ou quelqu'un de leurs parents, en la salle où se doit faire la cérémonie, et assis le long d'un banc, le dos tourné contre la table où le Roi les doit servir, et le visage vers la chaire, où le grand aumônier, ou autre prélat choisi pour faire ce jour le service divin devant Sa Majesté, doit faire l'exhortation sur le sujet de cette cérémonie.

L'exhortation faite, on chante le Miserere, à l'issue duquel le grand aumônier, ou autre prélat qui a fait l'exhortation, donne l'absolution ; puis le Roi s'avance vers les enfants, et, prosterné à deux genoux, commence à laver le pied droit au premier, et le baise, et ainsi continué aux autres. Le grand aumônier de France tient le bassin d'argent doré, et l'un des aumôniers servant tient le pied de l'enfant que le Roi lave, essuie et baise après.

Ce lavement étant fait, les enfants sont passés de l'autre côté de la table, où ils sont servis par le Roi, chacun des treize plats de bois, les uns pleins de légumes, les autres de poisson, et d'une petite cruche pleine de vin, sur laquelle on met trois pains ou échaudés ; puis le Roi passe au col à chacun d'eux une bourse de cuir rouge, dans laquelle il y a treize écus, laquelle est présentée à Sa Majesté par le trésorier des aumônes. Tous ces mets sont présentés au Roi par les princes du sang royal et autres princes et grands seigneurs qui se trouvent lors auprès de Sa Majesté; le premier maître d'hôtel, en l'absence du grand maître de France, marchant devant eux avec son bâton de premier maître d'hôtel en grande cérémonie; et derrière les enfants il y a un aumônier servant qui prend tous les plats sitôt que le Roi les a mis sur la table, et les remet dans des paniers ou corbeilles qui sont tenus par les pères et mères, ou parents des enfants, auxquels le tout appartient.

Cette cérémonie ainsi parachevée, le Roi vient à la messe avec une grande suite de princes, seigneurs et officiers de la Cour, et à l'issue, avec un cierge blanc en main, suivi des mêmes princes et seigneurs, il accompagne le Saint-Sacrement depuis l'autel où la messe a été dite jusque dans un oratoire qu'on a préparé, où il est posé en grande dévotion. (Du Peyrat.)

Les cérémonies de l'ordre du Saint-Esprit, fondées par Henri III, avaient lieu le Jour de l'an, à la Chandeleur et à la Pentecôte. Elles commençaient par une procession des chevaliers en grand costume, dans la cour, puis on tenait le chapitre, et enfin on assistait à une grande messe.

Les processions de la Fête-Dieu étaient d'une rare magnificence. — Le Mercure galant décrit longuement celle de 1077.

qui paraît avoir été la plus belle. Un reposoir orné de toutes les richesses du cabinet du Roi, et de ses plus belles tapisseries, avait été dressé dans la cour du Château. Le Roi suivit la procession tète nue; il était accompagné de plus de mille pages, des Cent-Suisses, des Gardes du corps, portant à la main un flambeau de cire blanche, de toute la Cour, de tous les aumôniers de la Maison royale, enfin des Pères de la Mission et des Récollets.

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