LE DOGE DE GÊNES A VERSAILLES
L'année 1685 vit deux événements bien différents dans l'histoire intérieure du Château : la présence du doge de Cènes à Versailles et le mariage de Mlle de Nantes, fille de Mme de Montespan.
Gènes avait mécontenté Louis XIV en vendant de la poudre aux Algériens qu'il avait combattus et. en construisant des galères pour l'Espagne. Ce fut l'origine d'une querelle, entretenue par le nouveau secrétaire de la Marine, Seignelav. fils de Colbert, « avide de toute espèce de gloire, dit Voltaire, ardent à tout ce qu'il entreprenait », qui envoya Duquesne faire une démonstration. Une partie de la ville fut bombardée et, en 1685, la République dut s'humilier pour prévenir une ruine totale. « Le Roi exigea que le doge de Gènes et quatre principaux sénateurs vinssent implorer sa clémence dans son palais de Versailles; et, de peur que les Génois n'éludassent la satisfaction, et ne dérobassent quelque chose à sa gloire, il voulut que le doge qui viendrait lui demander pardon fût continué dans sa principauté, malgré la loi perpétuelle de Gènes, qui ùte cette dignité à tout doge absent un moment de la ville. » (Voltaire, Siècle de Louis XIV.)
Impériale Lescaro, doge de Gênes, avec les sénateurs Cornellino, Garibaldi, Duvazzo et Salvago, vinrent à Versailles, selon les ordres du Roi. Après avoir monté le grand escalier conduisant à ses appartements, ils entrèrent dans le salon
de la Guerre et passèrent de là dans la Grande-Galerie, au bout de laquelle était le Roi '.
Ce salon et cette galerie étaient magnifiquement meublés, et « il y avoit pour plusieurs millions d'argenterie »; la foule était également grande partout. Quelque ordre qu'on, eût apporté pour laisser un passage libre le long de la Galerie, le Doge eut beaucoup de peine à la traverser. Le maréchal duc de Damas, capitaine des gardes du corps en quartier, qui l'avait reçu à la porte de leur salle, l'accompagna jusqu'au pied du trône de Sa Majesté. Il était d'argent et élevé seulement de deux degrés. Le Dauphin et Monsieur étaient aux côtés du Roi, environné de tous les princes du sang « et de ceux de ses grands officiers qui ont rang proche de sa personne en de pareilles cérémonies ». La suite du Doge étant fort nombreuse, la plus grande partie ne le put suivre jusqu'au trône et remplit le vide de la Galerie,, qu'on avait tâché de tenir libre pour le laisser passer.
Dès que le Doge eût aperçu le Roi et remarqué qu'il en pouvoit être reconnu, il se découvrit. Il avança encore quelques pas et lit ensuite, et les sénateurs en même temps, deux profondes révérences à Sa Majesté. Le Roi se leva, et répondit à ces révérences en levant un peu son chapeau, après quoi ce monarque leur fit signe d'approcher, comme en les appelant de la main. Le Doge monta alors sur le premier degré du trône, où il lit une troisième révérence, ainsi que les quatre sénateurs. Le Roi et le Doge se couvrirent ensuite. Tous les princes en Drent de même, et les quatre sénateurs demeurèrent couverts2...
Le Doge, en habit de cérémonie, parla couvert d'un bonnet de velours rouge qu'il ôtait souvent; son discours et ses marques de soumission étaient dictés par Seignelay3.
... L'audience finie, le Roi saluant le Doge, baissa son chapeau plus qu'il n 'avoit fait lorsque Sa Sérénité éloit arrivée. Le Doge fit trois profondes révérences en se retirant. Les sénateurs firent tous la même chose, et lorsqu'il se crut assez éloigné du Roi pour n'en plus être vu, il se couvrit et les sénateurs aussi. Us revinrent dans le même ordre, et trouvèrent partout une aussi grande affluence de peuple; de sorte qu'ils eurent de la peine à entrer dans les divers endroits, où ils trouvèrent des tables prêtes à servir4.
1 Dans le salon de la Paix.
2 Mercure de France.
3 Voltaire, Siècle de Louis XIV.
* Mercure de France.
l'histoire. — LOUIS XIV. 291
Le Doge fut charmé de la bonté et du faste avec lesquels le Roi l'avait reçu... C'était, dit Voltaire, un homme de beaucoup d'esprit. Comme le marquis de Seignelay lui demandait ce qu'il trouvait de plus singulier à Versailles, il répondit : « C'est de m'y voir. » Comme celui-ci, ainsi que Louvois et Colbert du Croissy lui faisaient sentir plus de fierté que Louis XIV. il disait : « Le Roi ùte à nos cœurs la liberté par la manière dont il nous reçoit; mais ses ministres nous la rendent. »