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LA MALADIE DE LOUIS XIV — L'OPÉRATION DE LA FISTULE

A la fin de l'année 1686, le 18 novembre, Louis XIV dut subir une grande opération, celle de la fistule. D'Aquin, qui était premier médecin, différa avec Fagon sur la nécessité d'opérer; enfin, l'opération décidée fut très bien faite par le chirurgien Félix et couronnée d'un plein succès.

Sur les sept heures du matin, le Roi se fit faire la grande opération pour rendre sa guérison plus sûre, et las de porter un mal qui l'incommodoit, mais où il n'y avoit pourtant aucun danger. Cette résolution a surpris tout le monde. Elle avoit été prise, il y a six semaines, et personne ne le savoit que M. de Louvois,Mmede Maintenon, le P. de la Chaise, le premier médecin, Fagon et Félix; le Roi en avoit dit quelque chose à Fontainebleau à M. de La Rochefoucauld 11 a souffert toute l'opération avec une patience admirable; on lui a donné deux coups de bistouri et huit coups de ciseaux sans qu'il lui soit échappé le moindre mot. Félix avoit fait faire un instrument d'une manière nouvelle, qu'il avoit essayé sur différents malades, et cela a épargné encore quelques coups de ciseaux.

Dès que l'opération fut faite, le Roi l'envoya dire à Monseigneur qui éloit à la chasse, à Madame la Dauphine dès qu'elle fut éveillée, à Monsieur et à Madame qui étoient à Paris, à Monsieur le Prince et à Monsieur le Duc qui étoient à Fontainebleau auprès de Madame de Bourbon, leur défendant de venir. Dès l'après-dînée, le Roi tint le conseil, vit beaucoup de courtisans, et voulut qu'il y eût appartement et que l'on commençât le grand jeu de reversi qu'il avoit ordonné à Fontainebleau. Monsieur le Premier tint son jeu. Mme de Montespan partit en diligence pour venir trouver le Roi, mais ayant appris à Essonnes que le Roi s'en portoit très bien, elle retourna auprès de Madame de Bourbon. Monseigneur, apprenant la nouvelle, quitta la chasse dans l'instant et revint ici à toute bride en pleurant. (Dangeau.)

Après l'heureuse issue de l'opération1, l'infirmité royale était devenue à la mode parmi les gens de Cour. « Plusieurs de ceux qui la cachaient avec soin, dit le chirurgien Dionis-,

1 Complètement guéri à la fin de l'année, le Roi donna à son chirurgien Félix, pour sa vie durant, la terre des Moulineaux, contenue dans le parc de Versailles. Fagon eut 100,000 livres, d'Aquin 80,000.

2 Chirurgien de Marie-Thérèse, de la Dauphine et des Entants de France.

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n'ont plus eu honte de la rendre publique; il y a eu même des courtisans qui ont choisi Versailles pour se soumettre à cette opération, parce que le Roi s'informait de toutes les circonstances de cette maladie. ... J'en ai vu plus de trente qui voulaient qu'on leur fit l'opération, et dont la folie était si grande qu'ils paraissaient fâchés lorsqu'on les assurait qu'il n'y avait point nécessité de le faire. »

Et cette servilité se donna carrière encore lorsque Fagon fut devenu premier médecin; dès lors, toutes les maladies de Versailles lui passèrent par les mains. On croyait par là faire sa cour: mais heureusement pour les courtisans, comme le dit Fontenelle, ce premier médecin était aussi un grand médecin.

Michelet, dans son Histoire de France, a voulu couper la carrière de Louis XIV en deux, la diviser selon son état physique et dire qu'il y avait un Louis XIV « d'avant la fistule et d'après ». Mais le Journal de Fagon montre que la grande opération ne fut en réalité qu'un incident dans la santé générale du Roi1. Fagon remplaça d'Aquin comme premier médecin, en 1693, et, dès lors, le journal rédigé par lui prend un intérêt particulier.

Fagon sut discerner la qualité du tempérament du Roi et lui donner le régime qui lui convenait. C'était un tempérament lymphatique qui « avait besoin d'un entretien et d'un ravitaillement continuel d'un fort régime ». Depuis 1682. il est atteint de « vapeurs », de vertiges dus aux surcharges de son estomac, car il avait un gros appétit et prenait une nourriture trop abondante. Cet excès lui valait des indispositions fréquentes, mais passagères, et que son empire sur lui-même parvenait le plus souvent à dissimuler. En vieillissant, la goutte et la gravelle lui vinrent. Par contre, Louis XIV buvait peu; Fagon corrigea l'effet du vin de Champagne, auquel on l'avait habitué et dont l'effet était purement excitant, par l'usage du Rossolis du Roi, cordial même un peu dépuratif, composé d'eau-de-vie faite avec du vin d'Espagne, avec infusion de semences d'anis, de fenouil, d'aneth, de chervis, de

1 Journal de la santé du roi Louis XIV, écrit par Vallot, d'Aquin et Fagon, tous trois ses premiers médecins, publié par Le Roi, drossé depuis son enfance et allant jusqu'en 171 1.

carotte et de coriandre, à quoi l'on ajoutait du sucre candi dissous dans l'eau de camomille et cuit en consistance de sirop. Malgré les murmures des goulus de la Cour, il combattit avec énergie l'intempérance du monarque, ce qui n'était pas toujours commode, surtout à la saison des primeurs. Louis XIV avait autant de peine que Charles-Quint et que Frédéric II (plus tard) à contenir son appétit.

Fagon fut une bien curieuse figure de médecin, de grand médecin1, simple, sans pédantisme. « Il parle de médecine d'une manière si intelligible, dit Mmo de Maintenon, qu'on croit voir les choses qu'il explique; un médecin de village veut parler grec2. » Il lui fallut autant de talent que de persévérante énergie pour avoir amené Louis XIV à ses soixantedix-sept ans. « Que de saignées pour prévenir l'apoplexie sans cesse menaçante, et surtout que de purgations pour remettre en état un estomac et des intestins sans cesse surmenés. Et quel puissant sentiment du devoir pour lui faire étudier avec tant de soins ce que contenaient les bassins de la chaise de Sa Majesté après les purgations qui avaient lieu à peu près régulièrement toutes les six semaines3! »

La Palatine fait du savant praticien un portrait qui paraît peu bienveillant : « Il a les jambes grêles, dit-elle, comme celles d'un oiseau, toutes les dents de la mâchoire supérieure pourries et noires, les lèvres épaisses, ce qui lui rend la bouche saillante, les yeux couverts, la figure allongée, le teint bistre et l'air aussi méchant qu'il l'est en effet ; mais il a beaucoup d'esprit. »

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