MORT DE LA DAUPHINE (1690) — M»« CHOUIN À MEUDON
Le 20 avril 1690, mourait, à l'âge de vingt-neuf ans, la Dauphine, désignée sous le nom de Dauphine de Bavière : elle était d'un an plus âgée que son mari. Femme dis-
1 Voir son curieux portrait au Louvre (œuvre de Jouveuet).
2 Fontenelle a fait un éloge fin et charmant de Fagon. — Saint-Simon n'en dit que du bien.
3 Dussieux, t. II. — Le Journal donne les plus eonscieacieuses analyses du résultat des médecines.
tinguée, cultivée, de grand air, aimant les arts et la musique, parlant le français et l'italien avec sûreté, elle eût pu tenir le « cercle de Cour », interrompu depuis Anne d'Autriche. Louis XIV l'avait espéré, mais en vain: ses grossesses et ses fausses couches, jointes à une vive nostalgie, la firent se renfermer avec obstination1. Atteinte d'une maladie de langueur, elle se retirait dans de petites pièces sombres, contiguës au grand appartement de la Reine, qu'elle occupait depuis la mort de Marie-Thérèse.
Cette Allemande nostalgique contrastait fort avec sa compatriote, haute en couleurs, caustique et indifférente, la célèbre princesse Palatine, dont nous avons parlé. Elle s'était prise d'une grande amitié pour une de ses femmes de chambre nommée la Bessola, qu'elle avait amenée de son pays. Le Dauphin, ennuyé d'entendre ces deux personnes s'entretenir en allemand, finit par aller chercher des distractions ailleurs. Il se prit de passion pour Mlle de Rambures, fille d'honneur de la Dauphine. Il passait une partie de ses journées chez sa demi-sœur, la princesse de Conti, pour laquelle il avait une sincère affection. Au mois de mai 1680, le marquis de Sourches constate que le Dauphin, qui jusqu'alors avait aimé à se coucher de bonne heure, prenait l'habitude de s'aller promener, après son souper, dans le jardin et de pousser ses promenades jusqu'à une heure après minuit.
Il s'éprit successivement, après Mlle de Rambures, de M110 de la Force, de la Raisin, célèbre comédienne dont il eut une fille, de MIle de Fleury, enfin de Mlle Marie-Emilie Joly de Chouin2, « grosse camarde, dit Saint-Simon, fraîche, réjouie, fort laide, mais plaisante, hardie et de beaucoup d'esprit ». Dangeau ajoute : « Elle était l'une des filles d'honneur de la princesse de Conti, fille du Roi; elle avait eu pour amant M. de Clermont, qui courtisait en même temps la princesse de Conti. Leur correspondance tomba entre les mains du Roi, qui, la trouvant remplie de railleries sur la princesse.
1 Elle avait mis au monde trois fils : Louis, duc de Bourgogne (6 août 1682i. Philippe, duc d'Anjou (19 décembre 1683 , et Charles, duc de Berry (31 août 1686).
2 Elle mourut eu 1732.
et mécontent de la conduite de sa fille, exila H. de Clermont et M110 Chouin.
Mlle Chouin se retira k Paris, où le Dauphin continua à la voir. Il en devint fort épris et l'épousa, dit-on, en secret, vers 1695, comme il semble résulter d'une lettre qu'il écrivit à Mme de Maintenon J
J'avois résolu de vous aller voir ce matin, mais vous étiez à Saint- Cyr; ainsi je ne l'ai pas pu faire. Gomme je sais, Madame, que je n'ai pas de meilleure amie que vous, et que je vous ai promis de vous parler de toutes mes affaires, je vous écris cette lettre. Je suis persuadé qu'elle vous surprendra fort ; car c'est pour vous dire que je commence à songer à me remarier, étant encore assez jeune pour sentir que je ne serais pas sage ; et comme je sais que la chose du monde que le Roi appréhenderoit le plus seroit que je tombasse dans la débauche, je vous prie de me mander véritablement votre sentiment là-dessus, et de me marquer quand je pourrai vous aller voir pour que nous puissions un peu parler ensemble. Je suis persuadé que vous croyez bien que j'ai examiné tous les inconvénients qu'il peut y avoir, car je vous assure qu'il y a longtemps que je ne pense qu'à cela. Le premier, qui est le plus considérable, est qu'il me paroît que le Roi en est fort éloigné, et le second, que je ne vois pas de princesse qui me convienne. Voilà tout ce que je puis vous dire pour le présent par écrit. Je vous supplie de ne pas faire semblant de ce que je vous mande que je ne vous aie parlé. N'en parlez pas même au Roi, et faites-moi un mot de réponse; mais soyez assurée que je ne vous dis tout ceci que par conscience, et que j'aimerois mieux mourir que de faire quelque chose qui déplût au Roi. Croyez que personne n'est plus à vous que moi. Eucore un coup, le secret et un peu d'audience quand vous le pourrez. Vous pouvez donner un petit mot de réponse à Joyeux, qui portera ma lettre1.
Cette liaison resta d'abord secrète, mais peu à peu Mlle Chouin parut, à Meudon, dans la même situation que Mme de Maintenon à Versailles; elle voyait de temps en temps le Roi et la Cour chez Monseigneur, où on la considérait comme une sorte d'épouse de la main gauche. Saint-Simon donne sur cette personne une appréciation bienveillante qui parait juste :
C'étoit une très bonne créature, qui ne sortoit ni de sa place, ni de son état avec ceux qu'elle voyoit; fort désintéressée, qui ne demandoit jamais, d'un bon esprit, sensée et raisonnable, pour qui
1 Lettre citée par Dussieux, t. I.
l'histoire. — LOUIS XIV. 299
Mme de Maintenoa avoit de la considération, et qui refusa tout à la fin de se venir établir à Versailles, où le Roi la désiroit pour retenir Monseigneur, qui avoit autant ou plus d'abandon pour elle, et de malaise sans elle, que le Roi pour Mme de Maintenon.