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MARIE-ADÉLAÏDE DE SAVOIE, DUCHESSE DE BOURGOGNE SON CARACTÈRE

« Les amusements ingénieux. » recommenceront pour l'éducation de la jeune princesse que le duc de Bourgogne allait épouser dans l'année 1G97. A cette époque, le fils du Grand Dauphin avait quinze ans. Nous avons vu la joie de Louis XIV à sa naissance; un héritier direct assurait son trône et sa race, et cet événement était pour lui « une dernière victoire remportée sur cet ennemi invisible et toujours menaçant : le destin1 ». Ce fut une joie générale, et l'enthousiasme de Paris et de la province avait égalé celui de la Cour.

L'enfant était demeuré aux mains des femmes jusqu'à l'âge de sept ans, sous les auspices de la maréchale de La Motte- Haudancourt. « La meilleure femme dii monde », dit Saint- Simon, et qui avait déjà élevé le père. A sept ans révolus, il passa sous la double autorité du duc de Beauvillier et de l'abbé de Fénelon (septembre 1689). Gendre de Colbert, premier gentilhomme de la chambre, chef du Conseil des finances, très lié avec Mme de Maintenon, Beauvillier passait pour « un des plus sages hommes de la Cour et du royaume », et possédait « son âme en paix », selon l'expression de son ami Saint-Simon2. François de Salignac de la Mothe-Fénelon, cadet d'une famille de noblesse périgourdine sans fortune, s'était, par ses qualités supérieures, mis, dès 1688, au premier plan de l'Eglise. « A la Cour, son charme aristocratique, mêlé d'entrain gascon et d'une tendresse de cœur alors peu fréquente, lui attiraient tous les cœurs3. » Devenu, par Saint-Sulpice, le directeur et l'ami du duc de Beauvillier, de la duchesse et du duc de Chevreuse, il était un des théolo-

1 D'Haussonville, La Duchesse de Bourgogne.

2 Saint-Simon fut aussi l'ami de l'autre gendre de Colbert, le duc de Chevreuse. Ce dernier fut, de 1694 à 1712, le confident intime de Louis XIV, sans avoir de charge importante. Il était capitaine des chevau- légers de la garde.

3 Lavisse, Histoire de France, t. VIII.

l'histoipe. — LOUIS XIV, 303-

giens consultants de Mme de Maintenon, et son influence devait grandir jusqu'à l'affaire du Quiétisme, qui le renversa. Il avait trente-huit ans. L'abbé Fleury fut sous-précepteur, et l'abbé de Langeron lecteur.

Le jeune prince à élever n'était pas une nature ordinaire. Entendons ce que dit Saint-Simon de son caractère :

11 naquit terrible, et sa première jeunesse fît trembler : dur et colère jusqu'aux derniers emportements, et jusque contre les choses inanimées; impétueux avec fureur, incapable de souffrir la moindre résistance, même des heures et des éléments, sans entrer en des fougues à faire craindre que tout ne se rompît dans son corps; opiniâtre à l'excès; passionné pour toute espèce de volupté; il n'aimait pas moins le viu, la bonne chère, la chasse avec fureur, la musique avec une sorte de ravissement, et !e jeu encore, où il ne pouvait supporter d'être vaincu, et où le danger avec lui était extrême ; enûn, livré à toutes les passions et transporté de tous les plaisirs; souvent farouche, naturellement porté à la cruauté; barbare en. railleries et à produire les ridicules avec une justesse qui assommait. De la hauteur des cieux, il ne regardait les hommes que comme des atonies avec qui il n'avait aucune ressemblance, quels qu'ils fusspnt. A peine messieurs ses frères lui paraissaient-ils intermédiaires entre lui et le genre humain... De cet abîme sortit un princeaffable, doux, humain, modéré, patient, modeste, pénitent et, autant et quelquefois au delà de ce que son état pouvait comporter,, humble et austère pour soi. Tout appliqué à ses devoirs et les comprenant immenses, il ne pensa plus qu'à allier les devoirs de ûls et de sujet avec ceux auxquels il se voyait destiné.

Au physique, on s'aperçut de bonne heure que sa taille commençait à tourner. On employa aussitôt le collier et la croix de fer, mais la nature demeura la plus forte; il devint bossu d'une épaule.

Fénelon fut, à première vue, effrayé de son élève. « La matière sur laquelle il allait avoir à travailler était bouillante et re*belle, d'autant plus dangereuse qu'elle était pleine d'esprit et comme pétrie de salpêtre et de feu. Un Néron, un Domitien pouvait en sortir aussi bien qu'un Titus, si l'on manquait l'œuvre et si l'on se trompait de moule1. » Il a tracé de lui un portrait dans le goût de La Bruyère : C'est Mélanthe, le fantasque, où les contrastes les plus

1 Sainte-Beuve, Le Duc de Bourgogne (Nouveaux Lundis .

effrayants se heurtent1: et ce portrait ressemblant, il le présenta au jeune prince de manière à lui faire peur et aussi à le forcer à sourire. Un autre jour, le précepteur a une invention ingénieuse : la Médaille. L'auteur suppose avoir reçu une lettre de Bayle l'informant qu'on vient de trouver en Italie une médaille antique; il décrit cette médaille : « D'un côté, cette médaille, qui est fort grande, représente un enfant d'une figure très belle et très noble... le revers est bien différent : il est manifeste que c'est le même enfant, car on reconnaît d'abord le même air de tète, mais il n'a autour de lui que des masques grotesques ou hideux... Tout le monde convient qu'il s'agit d'un jeune prince éblouissant, qui promettait beaucoup et dont toutes les espérances ont été trompeuses2. » Ensuite, il compose des fables qui s'adaptent aux divers incidents d'une éducation littéraire très soignée et où le maître a affaire à un élève très inégal, mais « qui excellait et se surpassait par moment ». A cùté des leçons et des réprimandes, non par gronderie et d'une manière directe, mais par des allusions où une imagination aimable se donne carrière, venaient les récompenses, les satisfecit : par exemple, la fable d1 Aristée et Virgile. Virgile, le Télémaque et Homère, Virgile surtout, dit Sainte-Beuve, fut, après le christianisme, le plus grand auxiliaire de Fénelon dans sa tâche iï humaniser le duc de Bourgogne ; mais est-ce bien le mot ? Sans doute, un élève doué comme l'était le petit-fils de Louis XIV devait se transformer sous un tel maître, et son changement fut une sorte de merveille qui étonna les contemporains. « C'était, dit le sous-précepteur Fleury, un esprit de premier ordre. Il avait un goût exquis pour les beaux-arts, l'éloquence, la poésie, la musique, la peinture... » La Fontaine célèbre « ce goût exquis, ce jugement si solide »; il joue aux fables avec lui, et l'on sait que le prince fit une jolie pièce sur la mort du fabuliste. Le cardinal de Polignac souhaita que le jeune prince lût son Anti-Lucrèce en manuscrit; il eut même des conférences de philosophie avec lui.

En réalité, Fénelon et son collaborateur ne réussirent qu'à

1 Le morceau est classique : « Qu'est-il donc arrivé de funeste à Mélanthe? Rien au dehors, tout au dedaus, etc. »

- Sainte-Beuve, Le Duc de Bourgogne [Nouveaux Lundis).

moitié dans une œuvre que rendait si difficile le tempérament de leur élève. Sainte-Beuve dit très justement qu'ils ne purent s'arrêter à moitié chemin. Ils firent de lui « un saint, c'est-à-dire plus un moine qu'un homme. De l'excès du mal, on passa à l'excès du bien. On traversa, renversa la nature, sans pouvoir y prendre pied et s'y arrêter. On ne trouva pas le milieu ni l'entre-deux1 ».

Il est bien évident que l'éducation que Fénelon avait voulu lui donner, mais qu'il ne put d'ailleurs surveiller de près à cause de sa disgrâce, tourna dans un autre sens. L'aimable écolier virgilien avait fait place, en grandissant, tant sa dévotion fut étroite, « au pénitent du Père Martineau » : il regardait comme péché d'aller à la comédie, au bal et autres spectacles semblables; aussi y restait-il le moins possible, et si, une fuis maître, il aurait laissé subsister le théâtre, c'eût été en le réformant sur le modèle des pièces de Saint- Cyr. Eu cela, il était d'accord avec Mme de Maintenon. Le Daupbin rétrogradait sur Louis XIV et semblait être un -contemporain de saint Louis.

Michelet a pénétré avec beaucoup de force les raisons de cette éducation manquée. La médecine homéopathique dont on se servit (usage de la passion contre la passion) ne put qu'augmenter, dit-il, la fermentation d'une nature passionnée. « Elle l'ennoblit, mais l'exalta, et fit de l'enfant une trop fidèle image de Fénelon, mêlée du prêtre et du sophiste, de l'écrivain surtout. Sous ce dernier rapport, il était plus qu'imitateur, il était le singe du maître...

« C'était un être tout factice, nerveux et cérébral, affiné, affaibli par sa grande précocité morale et sexuelle. » Il semble bien que son infirmité (la déviation de sa taille) l'ait rendu triste au point de le jeter dans la grande dévotion. Nous le verrons à l'œuvre à l'armée.

Avec tout son esprit, il devait rester un écolier, marcher pour ainsi dire toujours à la lisière. Il demeura en toute chose un élève appliqué.

En novembre 1696, eurent lieu les négociations pour le mariage du duc de Bourgogne avec Marie-Adélaïde, fille du •duc de Savoie, Victor-Amédée, et d'Anne d'Orléans, fille de

1 Sainte-Beuve, Le Duc de Bourgogne (Nouveaux Lundis).

Monsieur, frère de Louis XIV, et d'Henriette d'Angleterre. En lui demandant sa fille pour son petit-fils, le roi de France lui rendait Pignerol et préludait, par un acte de justice, à la paix générale de Ryswick.

La jeune princesse n'était âgée que de onze ans : on avaitr comme toujours, disposé d'elle à son insu ; quel visage allaitelle faire à sa nouvelle fortune? « À l'âge, ou peu s'en fautr que nos filles jouent encore à la poupée, ces filles de rois ou de princes savaient que leurs destinées s'agitaient dans leschancelleries, et que, vers douze ou treize ans au plus tard, il serait disposé d'elles sans qu'elles fussent consultées, même pour la forme. Elles acceptaient leur sort, comme on accepte l'inévitable, sans que l'idée d'une rébellion leur vint un seul instant à l'esprit1. »

Marie-Adélaïde avait été fort bien élevée par sa mère, qui était demeurée Française comme si elle n'eût jamais passé les Alpes, et qui l'avait entretenue dans cette espérance qu'elle pourrait un jour approcher du trône de France - et habiter à Versailles, qui brillait alors d'un éclat sans pareil.

Le 4 novembre, Louis XIV partait de Fontainebleau pour aller à Montargis, à la rencontre de sa future petite-fille, et dit au marquis de Dangeau, qui avait été chevalier d'honneur de la princesse : « Pour aujourd'hui, voulez-vous que je fasse votre charge? » Il fut enchanté de sa gentillesse; il l'installa à Versailles, dans la chambre de la Reine, vacante depuis le décès de la Dauphine de Bavière, et Mme de Maintenon se chargea de continuer son éducation. Elle lui fit suivre à Saint-Cyr la classe rouge3. Son esprit naturel et ses manières aimables lui gagnèrent tous les cœurs. « Elle avait l'air sérieux et doux, et savait déjà accorder de la vivacité avec un air majestueux. Elle parlait peu et répondait avec de. l'esprit et de la justesse4. »

1 D'Haussooville, La Duchesse de Bourgogne. — C'est ainsi que la uiaiii de la princesse de Savoie fut offerte, tantôt au duc de Bourgogne, tan tôt au fils de l'Empereur, suivant que les nécessités de sa politique tournaient Victor-Amédée du côté de la France ou de l'Allemagne.

2 Marquis de Sourches, Mémoires.

3 Ce nom venait des rubans portés par les élèves. * Marquis de Sourches, Mémoires.

Voici le portrait que Mme de Maintenon lit d'elle à son arrivée :

Elle a la meilleure grâce et la plus belle taille que j'aie jamais vue, habillée à peindre et coiffée de même; des yeux très vifs et très beaux, des paupières noires et admirables; le teint fort uni, blanc et rouge, comme on peut le désirer; les plus beaux cheveux blonds que Ton puisse voir et en grande quantité. Elle est maigre comme il convient à son âge; sa bouche fort vermeille, les lèvres grosses, les dents blanches, longues et mal rangées, lesmaius bien faites, mais de la couleur de son âge. Elle parle peu, au moins à ce que j'ai vu, n'est point embarrassée qu'on la regarde, comme une personne qui a vu du monde. Elle fait mal la révérence et d'un air un peu italien. Elle a quelque chose d'une Italienne dans le visage, mais elle plaît et je l'ai vu dans les yeux de tout le monde. Pour moi, j'en suis tout à fait contente.

La jeune duchesse de Bourgogne fut la joie du vieux Louis XIV. Il allait au-devant de tous ses désirs et cherchait tous les jours quelque chose de nouveau pour l'amuser. « On lui laisse faire tout ce qu'elle veut, dit la Palatine en 1699, quoi que ce puisse être. Tantôt elle monte à Ane, tantôt elle va se promener en char; elle court toute la nuit, seule, dans le jardin; bref, elle fait tout ce qui lui passe par la tète. 11 est certain qu'elle a beaucoup d'esprit. »

Le 6 décembre 1697, comme elle avait atteint sa douzième année, le mariage fut célébré le lendemain à la chapelle de Versailles. Pour cette cérémonie, la Cour déploya une magnificence de costumes inouïe. La messe fut dite par le cardinal de Coislin; après quoi, le Roi, le Dauphin, le duc et la duchesse de Bourgogne, et les autres princes et princesses signèrent un registre qui avait été apporté de l'église Notre-Dame, paroisse du Roi. A la sortie de la Chapelle, le cortège monta l'escalier et, après avoir traversé toute la Grande-Galerie, arriva dans l'appartement de la duchesse de Bourgogne, où le dîner avait été dressé sur une table en demi-cercle, présidée par le Roi, et où les princes du sang se placèrent selon leur rang.

Après le dîner, pendant que le Roi était allé au conseil, on se réunit dans la chambre de la duchesse, où l'ambassadeur de Savoie vint la complimenter. Ensuite, la duchesse se rendit dans l'appartement du Roi, où était Louis XIV, attendant Jacques II et la reine d'Angleterre. A leur arrivée, on entra dans la Grande-Galerie, éclairée par trois rangées de lustres

et de nombreuses girandoles; on passa dans la chambre du Portique, où l'on s'amusa pendant une heure à ce jeu. Du salon qui regarde l'Orangerie, à l'une des extrémités de la Galerie, on vit tirer le feu d'artifice qui avait été établi au bout de la pièce d'eau des Suisses. Après, l'on vint admirer le lit nuptial, tendu de velours vert en broderie d'or et d'argent, et les pièces d'orfèvrerie ornant la toilette de la mariée, puis od soupadans l'antichambre de la Reine.

Après le souper, le cardinal de Coislin fit la bénédiction du lit nuptial. Le duc de Bourgogne se déshabilla dans un cabinet où l'on avait mis sa toilette, et le roi d'Angleterre vint lui donner la chemise, pendant que la Reine la donnait à la duchesse, qu'on déshabillait dans sa chambre. Sitôt qu'elle fut au lit, le Roi fit appeler le duc, qui entra en robe de chambre, le bonnet à la main et les cheveux noués par derrière avec un ruban couleur de feu, et se mit au lit au côté droit. Louis XIY fit entrer l'ambassadeur de Savoie et lui dit qu'il pouvait mander a son maître qu'il avait vu les mariés couchés ensemble. Un moment après, le duc de Bourgogne se releva, passa se rhabiller dans le grand cabinet et s'en retourna chez lui. Cette cérémonie, à cause de la jeunesse des conjoints, était donc de pure forme. Le jeune duc de Berry protesta, en disant qu'il n'aurait pas été aussi docile que son frère.

Le lendemain, la duchesse portait un habit de velours couleur de feu, brodé d'or, avec une parure de diamants.

Le mercredi 11, eut lieu dans la Grande-Galerie le plus grand et le plus magnifique bal qui se soit jamais vu à la Cour :

La place disposée pour la danse étoit de 50 pieds de long sur '.9 de large, dans le milieu de la galerie, avec double rang de sièges pour les seigneurs el les dames du bal. Les fauteuils du Roi et ceux du roi et de la reine d'Angleterre étoient en face du salon qui regarde l'Orangerie, et vis-à-vis ces fauteuils l'enceinte du bal avoit une ouverture de 6 pieds, pour y entrer et pour en sortir. On avoit élevé des gradins dans toutes les croisées de la galerie, et on les avoit couverts de tapis de la Savonnerie; la galerie étoit éclairée par trois rangs de lustres d'un bout à l'autre. Celui du milieu étoit de huit, qui étoient les plus forts, et les deux autres de dix- sept chacun, mais plus petits. 11 y avoit aussi de chaque côté trente-deux girandoles sur des guéridons dorés; mais ce qui

l'éclairoit bien davantage, c'étoit huit grandes pyramides rondes, de 10 pieds de haut, qui portoient chacune cent cinquante bougies dans des flambeaux d'argent, posés sur huit degrés qui s'élevoient en pointe et qui étoient revêtus de gaze d'or. Ces pyramide? itoient portées par des piédestaux carrés, de 4 pieds et 4 pouces de haut, et de 4 pieds de diamètre, revêtus de velours cramoisi avec des franges d'or. Quatre de ces pyramides étoient placées aux quatre coins de l'enceinte du bal et les quatre autres aux deux bouts de la galerie, a côté des portes des salons, lesquels étoient éclairés par cinq lustres chacun et par quatre girandoles sur des guéridons dorés. On avoit élevé dans les trois portes du salon du petit appartement du Roi, qui donne dans le milieu de la galerie, des échafauds pour les violons et les hautbois, et ces échafauds n'avoient point de saillie dans la galerie.

Avant quatre heures, tous les gradins des croisées furent remplis de monde, et entre six et sept, tous les seigneurs et toutes les dames de la Cour se rendirent dans l'appartement de Mrae la duchesse de Bourgogne. Je n'entreprendrai point la description de la richesse et de la diversité des habits. 11 suffit de vous dire que l'imagination ne peut aller plus loin et que les yeux en étoient éblouis. L'habit de Monseigneur éloit d'une étoffe d'or, avec des agréments en broderie d'argent. Messeigneurs les ducs de Bourgogne, d'Anjou et de Berry étoient en hahits de velours brodés d'or en plein. Celui dr Monseigneur le duc de Bourgogne étoit noir, et les deux autres de couleur, avec beaucoup de diamants. Monsieur avoit le même habit qu'il avoit porté le jour du mariage, de velours noir avec des boutonnières en broderies d'or et de tiros boutons de diamants. Celui de M. le duc de Chartres étoit riche et galant. Il étoit d'une étoffe d'or relevée par des agréments d'or. Une partie des seigneurs, qui étoient en grand nombre, avoit des habits de velours, ou brodés, ou couverts de boutonnières appliquées, et l'autre en avoit de riches brocarts d'or. 11 y en avoit quelques-uns de simples, mais la plupart étoient relevés de broderies ou d'agréments d'or et d'argent appliqués. Ils avoient tous des nœuds d'épaules fort riches, des bouquets de plumes à plusieurs étages, les manches du justaucorps chargées de dentelles d'or et d'argent et de rubans, et les gants pareillement garnis de dentelles, des bas de soie de diverses couleurs, brodés d'or, et des rubans sur les souliers. Les dames étoient encore plus superbement velues. L'habit de Mme la duchesse de Bourgogne étoit d'une étoffe d'or avec une garniture de diamants, dans laquelle, ainsi que dans sa coiffure, entroient les plus beaux diamants de la couronne. Madame, Mme la duchesse de Chartres, Mademoiselle, Mme la Duchesse, Mm0 la princesse de Conty et Mlle de Condé avoient toutes des habits qui se disputoient de richesse et d'agrément. Ceux de Mme de Chartres et de Mme la Duchesse étoient d'étoffes d'or, rehaussés de boutonnières d'or, et les jupes chamarrées d'une richesse qu'on ne sauroit exprimer, les corps et les coiffures chargés de pierreries. Mademoiselle et Mme la princesse de

Conty avoient des habits de velours brodés d'or. Enfin, toutes les dames du bal étoient généralement habillées ou d'étoffes d'or garnies d'agréments d'or et d'argent, ou de velours de toutes couleurs brodés d'or, et elles étoient brillantes de pierreries sur leurs habits et dans leui s coiffures.

Le Roi se rendit sur les sept heures dans la chambre de Mme la duchesse de Bourgogne; son habit étoit magnifique et majestueux. Il étoit de velours noir, couvert en plein d'une broderie d'or fine et délicate, et marqué sur les tailles d'une plus épaisse et plus riche, avec des boutons de diamants. Le roi et la reine d'Angleterre arrivèrent peu de temps après. La Reine étoit fort richement vêtue d'une étoffe d'or avec des agréments d'or. L'on passa dans la galerie, et le bal commença. Mgr le duc de Bourgogne ouvrit la danse par le branle, menant Mme la duchesse de Bourgogne, et lorsque le branle fut fini, ils dansèrent ensemble la première courante, et tout le monde en fut charmé. Mme la duchesse de Bourgogne prit Mgr le duc d'Anjou, et il prit Mme la duchesse de Chartres, laquelle prit Mgr le duc de Berry, qui prit Mademoiselle, et le reste passa dans l'ordre et selon le rang.

Comme le nombre des danseurs étoit fort grand, plusieurs de ceux qui avoient été nommés ne dansèrent point, faute de dames qui se trouvèrent en plus petit nombre. Mme la duchesse de Bourgogne se fit admirer dans le menuet et le passe-pied. L'on dansa souvent le menuet à quatre, afin de faire danser plus de monde.

Sur les huit heures, le Roi demanda la collation, qui fut apportée sur douze tables de formes inégales, couvertes de mousse et de verdure au lieu de nappes, et chargées par compartiment de toutes sortes de fruits de la saison et de confitures sèches entremêlées de fleurs ; elles furent portées dans l'enceinte du bal; alors qu'elles furent rassemblées, elles formèrent une espèce de parterre très agréable, où paroissoient quatre orangers portant des oranges confites. Ces tables furent ensuite séparées, et passèrent l'une après l'autre autour de l'enceinte, au moyen des roulettes qu'elles avoient sous les pieds. On apporta aussi à la main une quantité prodigieuse de corbeilles pleines de paquets de confitures et de massepains, et une infinité de soucoupes chargées de liqueurs et de glaces. Après la collation, qui fut entièrement pillée, l'on fît nettoyer la place et l'on continua le bal jusqu'à dix heures et demie. Lorsqu'il fut Uni, le Roi et Leurs Majestés Britanniques entrèrent dans le petit appartement de Sa Majesté, où le souper étoit servi dans l'antichambre. Tous les seigneurs et dames du bal sortirent par l'appartement de Mm0 la duchesse de Bourgogne. La table du souper étoit en demicercle, ainsi que celle du jour du mariage. Elle étoit remplie par Sa Majesté, le roi et la reine d'Angleterre, Monseigneur, Mgr le duc et Mme la duchesse de Bourgogne, MMgrs les ducs d'Anjou et de Berry, Monsieur et Madame, M. et Mm0 de Chartres, Mademoiselle, Mm0 la Duchesse et Mme la princesse de Conty. Après le souper, le roi et la reine d'Angleterre retournèrent à Saint-Germain et chacun se retira.

Le samedi suivant, il y eut encore un grand bal qui commença plus tard que le précédent, parce qu'on ne soupa qu'après le bal et qu'il y eut médianocbe. La foule des spectateurs avoit été si grande au premier, qu'on trouva moyen d'accommoder le lieu où l'on dansa, de manière qu'il y eût encore plus de place pour le? personnes de la première qualité. Mm9 la duchesse de Bourgogne mit ce jour-là un babit de velours noir tout couvert de diamants. Ses cheveux étoient nattés de perles, et tout le reste de sa coiffure étoit si rempli de diamants, qu'on peut dire sans exagération que la vue en pouvoit à peine supporter l'éclat. La plupart des princesses de la Maison royale mirent ce jour-là des habits de velours noir. Madame en avoit un chamarré de rubis et de diamants; la jupe d'entre-deux étoit de brocart d'or rebrodé d'or. L'habit de Mme la duchesse de Chartres étoit de velours noir, chamarré sur toutes les tailles dé diamants brillants, et celui de Mademoiselle étoit aussi de velours noir, chamarré de gros diamants et de perles sur toutes les tailles. La jupe d'entre-deux de cette princesse étoit du même velours chamarré en plein de point d'Espagne or et argent. Toutes les coiffures étoient couvertes de pierreries. Les princes étoient en habit de brocart d'or rebrodé. Les uns avoient des brandebourgs de pierreries, et les autres seulement de gros boutons. Monsieur avoit des brandebourgs d'argent avec des boutons de rubis d'Orient et de diamants. L'habit de M. le duc de Chartres étoit de velours noir, les brandebourgs d'or mêlés de brandebourgs de diamants doublés de velours couleur de rose. Ses manches étoient garnies de dentelle? d'argent. M. le duc du Maine et M. le comte de Toulouse se faisoient distinguer et admirer tout ensemble, tant leurs habits étoient riches, brillants et bien entendus. Enfin, à voir chaque habit en particulier, il sembloit que rien ne se pouvoit ajouter à tous ceux des princes, princesses, seigneurs et dames qui dansoient à ce bal, tant ils étoient somptueux et brillants, en sorte que, sans compter les pierreries, les habits seuls des deux bals revenoient à plusieurs millions. L'habit que la reine d'Angleterre avoit au second bal étoit de velours noir, avec une très belle parure de diamants.

La collation ne fut pas servie sur des tables comme la première, mais elle fut portée dans un nombre infini de corbeilles. Jamais il ne s'est rien vu de si brillant que ce bal. Il y avoit, tant dans lu galerie où l'on a dansé que dans les appartements des environs, quatre à cinq mille lumières, ce qui faisoit beaucoup briller la richesse des habits et la magnificence des appartements1.

Saint-Simon a laissé de la duchesse de Bourgogne un portrait inoubliable : « Ce n'était pas une beauté : la figure était gâtée par des joues pendantes, un front trop avancé et de mauvaises dents, mais ces imperfections étaient com-

1 Mercure de France. 1697.

pensées par les yeux les plus parlants et les plus beaux du monde, le plus beau teint et la plus belle peau. »

Elle vouloit plaire même aux personnes les plus inutiles et les plus médiocres, sans qu'elle parût le rechercher. Sa gaieté, jeune, vive, active, animoit tout, et sa légèreté de nymphe la portoit partout comme un tourbillon qui remplit plusieurs lieux à la fois, et qui y donne le mouvement et la vie. Elle ornoit tous les spectacles, étoit l'âme des fêtes, des plaisirs, des bals, et y ravissoit par les grâces, la justesse et la perfection de sa danse. Elle aimoit le jeu, s'amusoit au petit jeu, car tout l'amusoit ; elle préféroit le gros,, v étoit nette, exacte, la plus belle joueuse du monde, et en un instant faisoit le jeu de chacun ; également gaie et amusée à faire, les après-dinées, des lectures sérieuses, à converser dessus, et à travailler avec ses dames sérieuses; on appeloit ainsi ses dames du Palais les plus âgées. Elle n'épargna rien, jusqu'à sa santé, elle n'oublia pas jusqu'aux plus petites choses, et sans cesse, pour gagner Mme de Maintenon et le Roi par elle. Sa souplpsse à leur égard étoit sans pareille, et ne se démentit jamais d'un moment. Elle Faccompagnoit de toute la discrétion que lui donnoit la connoissance d'eux, que l'étude et l'expérience lui avoient acquise, pour les degrés d'enjouement ou de mesure qui étoient à propos. Son plaisir, ses agrémens, je le répète, sa santé même, tout leur fut immolé. Par cette voie, elle s'acquit une familiarité avec eux, dont aucun des enfants du Roi, non pas même ses bâtards, n'avoit pu approcher.

En public, sérieuse, mesurée, respectueuse avec le Roi, et en timide bienséance avecMme de Maintenon, qu'elle n'appeloit jamais que « ma tante », pour confondre joliment le rang et l'amitié. En particulier, causante, sautante, voltigeante autour d'eux, tantôt perchée sur le bras du fauteuil de l'un ou de l'autre, tantôt se jouant sur leurs genoux, elle leur sautoit au cou, les embrassoit, les baisoit, les caressoit, les chiffonnoit, leur liroit le dessous du menton, les tourmentoit, fouilloit leurs tables, leurs papiers, leurs lettres, les décacheloit, les lisoit quelquefois malgré eux, selon qu'elle les voyoit en humeur d'en rire, et parlant quelquefois dessus. Admise à tout, à la réception des courriers qui apportoient les nouvelles les plus importantes, entrant chez le Roi à toute heure, même des momens pendant le Conseil, utile et fatale aux Ministres mêmes, mais toujours portée à obliger, à servir, à excuser, à bien faire, à moins qu'elle ne fût violemment poussée contre quelqu'un, comme elle fut contre Pontcharlrain, qu'elle nommoit quelquefois au Roi « votre vilain borgne », ou par quelque cause majeure, comme elle le fut contre Chamillart. Si libre, qu'entendant un soir le Roi et Mm0 de Maintenon parler avec affection de la Cour d'Angleterre dans les commencemens qu'on espéra la paix par la reine Anne : « Ma tante, se mit-elle à dire, il faut convenir qu'en Angleterre, les reines gouvernent mieux que les rois, et savez-vous bien pourquoi, ma tante?» Et toujours courant et gambadant : « C'est que

l'histoire. — LOUIS XIV. 313

sous les rois, ce sont les femmes qui gouvernent, et ce sont les hommes sous les reines. » L'admirable est qu'ils en rirenttous deux et qu'ils trouvèrent qu'elle avoit raison...

Le Roi ne se pouvoit passer d'elle. Tout lui manquoit dans l'intérieur lorsque des parties de plaisir, que la tendresse et la considération du Roi pour elle vouloit souvent qu'elle fit pour la divertir, l'empêchoient d'être avec lui; et jusqu'à son souper public, quand rarement elle y manquoit. il y paroissoit par un nuage de plus de sérieux et de silence sur tonte la personne du Roi. Aussi, quelque goût qu'elle eût pour ces sortes de parties, elle y étoit fort sobre et se les faisoit toujours commander. Elle avoit grand soin de voir le Roi en partant et en arrivant; et si quelque bal en hiver, ou quelque partie en été lui faisoit percer la nuit, elle ajustoit si bien les choses qu'elle alloit embrasser le Roi, dès qu'il étoit éveillé, et l'amuser du récit de la fête...

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