‹ Le château de Versailles et ses dépendancesChapitre 79 sur 166 · LE DUC D'ANJOU, PETIT-FILS DE LOUIS XIV, PROCLAMÉ ROI DESPAGNE · texte numérisé non relu

LE DUC D'ANJOU, PETIT-FILS DE LOUIS XIV, PROCLAMÉ ROI DESPAGNE

Le Dauphin continuait à mener la même vie inutile, allant rarement dans les conseils du Roi, passant le temps à manger, boire, chasser et dormir. Depuis son veuvage (1690), il vivait avec MUe Chouin, qu'il avait, dit-on, épousée. « On se marie étrangement dans cette famille », avait dit un jour la duchesse de Bourgogne, faisant allusion au double mariage supposé du Roi avec l'ex-gouvemante de ses bâtards3. Mlle Chouin n'en était pas moinseonsidérée comme la maîtresse de la maison, dans ce parvulo de Meudon où l'on voyait parfois réunis « Monseigneur, beau-fils de Mme de Maintenon, la quasi-Reine; Mlle Chouin, la quasi-Dauphine; la duchesse

1 Ce logement, très exigu, composa plus tard ce qu'on appelait les petits appartements de Marie Lecziuska et de Marie-Antoinette. Quant au logement occupé par la duchesse de Bourgogne, c'est celui qui devint plus tard le grand appartement de Marie Leczinska.

1 D'Haussonville, La Duchesse de Bourgog?ie, t. IV.

3 Ibid.

de Bourgogne, belle-fille légitime du Dauphin; les demisœurs adultérines du Dauphin, lesquelles n'étaient que demisœurs entre elles, l'une venant de Mllft de La Vallière, et l'autre de Mme de Montespan. Les jours où le duc d'Antin, fils de M. et de Mme de Montespan, demi-frère par conséquent de Mme la Duchesse, se présentait à Meudon, il complétait la famille compliquée du Roi très chrétien1 ».

Nous avons vu le fils aîné du Dauphin, le duc de Bourgogne, transformé, devenu très doux au lieu d'emporté qu'il était, mais étant passé à l'extrême opposé, studieux et dévot à l'excès : de complexion amoureuse, il aima passionnément sa femme. Celle-ci, bien élevée dans sa famille, gâtée dès son arrivée en France, vive, aimable, continuait à faire les délices du Roi et de Mme de Maintenon.

Au second plan, les deux autres fils du Dauphin, le duc d'Anjou et le duc de Berry2 : le premier, futur roi d'Espagne, lourd, autrichien d'aspect, sans volonté, machinal; l'autre, plus insignifiant encore; tous deux sont l'objet des railleries de l'impitoyable Palatine.

Tout à cùté, les enfants naturels du Roi faisaient figure près du premier rang, chéris particulièrement par leur père. Le duc du Maine avait trente ans en 1700; le comte de Toulouse, vingt-huit. Le premier vivait très retiré, poltron à la Cour comme à la guerre, selon Saint-Simon, mais plein d'esprit, d'agrément et de charme; sa femme, petite-fille du Grand Condé, avec autant d'esprit, avait en plus « du courage à l'excès »; jolie, aimable, gaie, mais fantasque dans sa vie journalière, et faisant dire à Mme de Maintenon : « Si celle-là m'échappe encore, me voilà en repos et persuadée qu'il n'est pas possible que le Roi en trouve une dans sa famille qui tourne à bien. » En effet, la belle Conti3, fille de Mlle de La Vallière, et la duchesse de Bourbon l'ex-Mlle de Nantes) avaient assez mal tourné.

1 Lavisse, Histoire de France, t. VIII.

2 Nés en 16S3 et en 1686.

3 Très belle, mais saus esprit, querelleuse et impertinente. Elle eul des histoires amoureuses et de mauvaises habitudes. Elle fumait des pipes empruntées au corps de garde 'les Suisses, se querellait avec ses sœurs qui ne valaient pas mieux. Elle devint veuve en 1683.

La dernière des légitimées, Françoise-Marie, avait épousé le duc de Chartres en 1692; indolente et peu aimable, elle passait pour intempérante1.

Le comte de Toulouse, par son sérieux (un peu glacial . par son honnêteté et son application à son office de grand amiral, fit honneur au Roi, et fut toujours considéré et respecté.

Le frère du Roi, Monsieur, continuait sa vie oisive et débauchée qui allait précipiter sa fin; et Madame (la Palatine , « toujours grondeuse, véridique avec malveillance », se tenait à l'écart, furieuse de voir les bâtardes du Roi avoir les faveurs « des particuliers du Roi », alors qu'elle en était écartée.

Leur fils, le duc de Chartres (sa sœur, Elisabeth-Charlotte (1676), épousa Léopold- Joseph, duc de Lorraine), né en 167 î, avait vingt-six ans. Spirituel, artiste, amateur de peinture et de musique, instruit dans les sciences, en chimie surtout, libertin et athée, entendu dans la guerre, où il avait fait ses preuves, fuyant les gens de qualité, et Versailles pour Paris, où il fait volontiers des orgies. Il avait trois filles; son premier enfant mâle naitra en 1703-.

Les Condé et les Conti vivaient dans une demi-disgràce depuis la mort du Grand Condé, en 1686. Son arrière-petitfils, Louis-Henri, né en 1692, sera premier ministre de Louis XV. Le fils du premier prince de Conti, frère du vainqueur de Rocroi, Louis-Armand, mari d'une La Vallière, était mort sans enfants en 1683. Le frère de celui-ci, François- Louis, après une tentative infructueuse pour occuper le trône de Pologne (1697), mourra en 1709. Saint-Simon a laissé de lui un portrait inoubliable. Il avait un fils, Louis-Armand, né en 1695.

.Madame disait de sa belle-fille : « La femme de mon fils est une déplaisante personne : trois ou quatre fois par semaine, elle s'enivre comme un corroyeur. »

2 Louis, grand-père de Philippe-Egalité. — « En 1700, lui naquirent un gardon et une fille, ce qui fit dire à Madame : « Mon fils est allé « hier à Paris rendre visite à ses accouchées : sa comédienne a mieux « l'ait son affaire que Mme de Chartres : elle a un garçon. C'est malheureux que tous les bâtards de mon fils soient des garçons, et ses en- « fants légitimes des filles. »

En somme, malgré ses tares, la famille royale paraissait faire bonne figure au dehors, au début du xvme siècle; la transmission de la couronne de mâle en mâle paraissait solidement assurée par la naissance des trois fils du Dauphin, et sans crainte de minorité; « depuis la monarchie, on n'avait pas vu tout à la fois le grand-père, le père et le fils en âge de gouverner le royaume ». (Dangeau.)

Sur ces entrefaites, une nouvelle couronne que Louis XIV n'avait nullement convoitée allait échoir à l'un de ses petitsfils. Charles II, roi d'Espagne, venait de mourir et laissait par testament son trône au duc d'Anjou. Louis XIAr l'accepta pour son petit-fils, qui prit le nom de Philippe V. Il « semblait le monarque le plus heureux et le plus puissant de la terre. Il se voyait à soixante-deux ans entouré d'une nombreuse postérité ; un de ses petits-fils allait gouverner, sous ses ordres, l'Espagne, l'Amérique, la moitié de l'Italie et les Pays-Bas1 ».

Le 15 novembre 1700, le Roi était rentré de Fontainebleau à Versailles, et le lendemain 16, il fit connaître sa résolution et déclara le duc-d'Anjou roi d'Espagne dans son cabinet, en présence de l'ambassadeur d'Espagne et d'une foule de courtisans.

« Messieurs, dit-il, voilà le roi d'Espagne. La naissance l'appelait à cette couronne : toute la nation l'a souhaité et me l'a demandé instamment, ce que je leur ai accordé avec plaisir. C'était l'ordre du ciel. » Puis, se retournant vers son petit-fils, il ajouta : « Soyez bon Espagnol, c'est présentement votre premier devoir; mais souvenez-vous que vous êtes né Français pour entretenir l'union entre les deux nations, c'est le moyen de les rendre heureuses et de conserver la paix de l'Europe. » Quand il annonça que Philippe V partirait le 1er décembre, le marquis de Castel dos Rios « dit fort à propos que ce voyage devenait aisé et que présentement les- Pyrénées étaient fondues2 ».

Pendant ce temps-là, le comte de Zinzendorf, envoyé de l'Empereur, attendoit l'audience qu'il avoit demandée au Roi pour lui donner part de la naissance de l'archiduc, et ne savoit rien de la

1 Voltaire, Siècle de Louis XIV.

- Voltaire, ibid. — Le Mercure de France rapporte ainsi ces paroles de l'ambassadeur : « Quelle joie! 11 n'y a plus de Pyrénées, elles sont abîmées et nous ne sommes plus qu'un. »

L HISTOIRE. — LOUIS XIV. 31t>*

scène qui se passoit. Le Roi lit rentrer le roi d'Espagne et l'ambassadeur dans ses arrière-cabinets, et puis fit entrer le comte de Ztnzendorf, à qui il donna son audience, qu'il n'auroit pas demandées'il eût prévu le contre-temps.

L'audience finie, le Roi se mit en marcbe pour aller à la chapelle; il fit marcher le roi d'Espagne à côté de lui et à sa droite ; ils entendirent Ja messe à la tribune, et comme le Roi vit que le roi d'Espagne n'avoit point de carreau, il se leva et lui voulut donner le sien. Le roi d'Espagne ne voulut pas le prendre, et le Roi ôta le sien ; ils n'en eurent ni l'un ni l'autre. A la messe, il eut la droite sur le Roi, et de même en revenant, et l'aura toujours en public pendant qu'il sera ici; mais quand ils seront en particulier, ils vivront sans cérémonie. En revenant de la messe et passant dans le grand appartement, le Roi dit au roi d'Espagne qu'il lui avoit fait préparer cet appartement et qu'il le lui alloit laisser pour donner le temps aux courtisans de lui venir faire leur cour.

Le roi d'Espagne partira d'ici le 1er de décembre; Mgr le duc de Rourgogne et Mgr le duc de Berry iront le conduire jusqu'à la frontière d'Espagne. Les ducs de Beauvilliers et de Noailles les accompagneront, et le Roi permet à tous les jeunes courtisans qui les voudront suivre de faire le voyage; quelques-uns même le suivront jusqu'à Madrid.

L'ambassadeur d'Espagne dit fort à propos que ce voyage devenoit aisé, et que présentement les Pyrénées étoient fonduesi.

L'après-midi, le nouveau Roi alla voir son frère à Meudon, qui, après avoir couru, essoufflé, à sa rencontre, le reconduisit.

Quelques mois après (1701), mourait Monsieur au château de Saint-Cloud, d'une attaque d'apoplexie, hâtée par ses débauches. Il disait en 1696 que, comme il commençait à vieillir, il n'avait pas de temps à perdre, qu'il voulait « tout employer et s'amuser jusqu'à la fin ».

La Palatine n'eut pas grande satisfaction avec lui, pas plus d'ailleurs qu'avec les autres membres de sa famille, fils et petite-fille2. Le duc de Chartres prit le titre de duc d'Orléans. Madame éprouva une grande crainte d'être reléguée dans un couvent. A la suite d'une entrevue avec le Roi, où il lui fit observer que ses relations avec Mme de Maintenon ne pouvaient continuer avec le caractère d'hostilité qu'elles avaient, et après une autre entrevue avec Mmc de Maintenon, il fut

1 Le Mercure rapporte autrement cette scène historique, mais ce récit de Daugeau, que nous donnons, doit être tenu comme véridique.

2 La fameuse duchesse de Berry, fille du Régent.

décidé qu'elle resterait à la Cour. Depuis lors, la plume de la princesse Palatine fut moins acrimonieuse contre celle qu'elle appelait « la vieille gunippe ».

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