‹ Le château de Versailles et ses dépendancesChapitre 80 sur 166 · NAISSANCE DU PREMIER DUC DE BRETAGNE · texte numérisé non relu

NAISSANCE DU PREMIER DUC DE BRETAGNE

C'est dans la chambre de la Reine que la duchesse de Bourgogne mit au monde, le 23 juin 1704, son premier enfant, qui prit le nom de duc de Bretagne.

Le 25 du mois de juin, Mme la duchesse de Bourgogne commença à sentir quelques douleurs qui augmentèrent un peu sur le midi; elles devinrent plus vives à une heure et demie, et depuis trois heures jusqu'à cinq et un peu plus d'une minute, que cette princesse accoucha, elles furent très aiguës et très fréquentes. Elle en eut une sur les trois heures qui lui lit faire d'assez grands cris pour faire croire qu'elle étoit accouchée. Un de ses valets de chambre ayant entendu M. Clément prononcer distinctement ces mots : « Je le tiens! » crut qu'il parloit du prince dont il étoit persuadé que la princesse venoit d'accoucher; cependant, M. Clément ne parloit que d'un carreau qu'il avoit demandé. Ce valet de chambre, animé par l'ardeur de son zèle, courut dans le petit appartement de Mgr le duc de Bourgogne, où ce prince avoit résolu de demeurer pendant tout le temps que la princesse seroit en travail, et lui dit que Mme la duchesse de Bourgogne étoit accouchée d'un prince. A l'instant, toutes les chambres de l'appartement de Mme la duchesse de Bourgogne, qui étoient remplies de monde, retentirent de cette grande nouvelle, qui se répandit aussitôt dans tout Versailles, où on alluma quantité de feux ; on envoya promptement des ordres pour les faire éteindre, mais il n'étoit plus temps d'arrêter plusieurs courriers qu'on avoit dépêchés à Paris pour porter la nouvelle de cet heureux accouchement. Avant que Mgr le duc de Bourgogne fût détrompé, M. le duc d'Albe se jeta aux pieds de ce prince pour qui il a une vénération particulière, et lui dit, en embrassant ses genoux, qu'après la joie qu'il avoit de le voir père, il ne manqueroit rien à son bonheur s'il voyoit que le Roi son maître le fût aussi. Mgr le duc de Bourgogne répondit à ce duc : « Je sais, Monsieur, que votre joie répond bien à la nôtre; c'est un jour bien heureux pour nous, j'en souhaite uu pareil au roi d'Espagne. »

On apprit dans ce moment-là que la joie que l'on sentoit étoit prématurée, ce qui donna beaucoup de chagrin; mais enlin on l'oublia à cinq heures, que Mme la duchesse de Bourgogne fut délivrée après avoir souffert ses douleurs avec une constance merveilleuse. Le Roi demeura toujours auprès de cette princesse, ainsi que Monseigneur, tous les princes et princesses. M. Clément eut quelque

l'histoire. — LOUIS XIV. 321

inquiétude lorsque Mm0 la duchesse de Bourgogne fut accouchée, parce que l'enfant ne crioit point; ce qui causa un silence qui dura quelques moments. Le Roi se baissa et demanda à l'oreille de M. Clément ce que c'étoit que l'enfant; il répondit tout bas que c'étoit un garçon. Sa Majesté lui demanda si elle pouvoit le déclarer. Mme la duchesse de Bourgogne, qui observoit le Roi, prit la parole et dit qu'elle connoissoit bien aux mouvements du visage de Sa Majesté que c'étoit un garçon, et la vérité fut aussitôt déclarée tout haut dans la chambre. Le Roi dit alors : « Voilà le quatrième que Clément me donne »; à quoi M. Clément répondit qu'il espétoit encore lui donner les enfants du prince qui venoit de naître.

Ce fut Mgr le duc de Berry qui annonça celte nouvelle à Mgr le duc de Bourgogne en l'embrassant. M. le Nonce fut le premier ministre étranger qui y fut introduit et qui. par conséquent, complimenta le premier Sa Majesté sur cette heureuse naissance. M. le duc et Mm0 la duchesse d'Albe entrèrent ensuite; M. le duc d'Albe dit au Roi que le bonheur de la France étoit une félicité pour l'Espagne, et qu'après la part qu'il y prenoit à ce bonheur public, rien ne le touchoit davantage que de le voir bisaïeul, Monseigneur aïeul et Mgr le duc de Bourgogne père. Le Roi lui répondit qu'il lui étoit obligé d'avoir de pareils sentiments, qu'il savoit qu'ils étoient sincères et qu'il étoit persuadé que ce bonheur seroit bien célébré en Espagne.

Le Roi alla à la porte de la chambre et fit des honnêtetés aux dames qui étoient en grand nombre dans le grand cabinet et reçut leurs compliments; il y avoit une infinité de personnes de l'un et de l'autre sexe, et Sa Majesté leur déclara qu'elle avoit donné au prince qui venoit de naître le nom de duc de Bretagne.

Cependant, l'on mit le jeune prince dans un lange et on le remit entre les mains de Mme la maréchale de la Mothe, qui le porta auprès du feu. Il fut ensuite ondoyé par M. le cardinal de Coislin, en présence du curé de Versailles; après quoi il fut emmailloté par la garde de Mme la duchesse de Bourgogne; ce prince se trouva si grand et si fort, qu'on fut obligé de lui mettre un bonnet du troisième âge et qu'on eut beaucoup de peine à lui enfermer les bras. Mme la maréchale de la Mothe prit ensuite le prince et le porta à Mgr le duc de Bourgogne, qui le baisa; puis elle le porta à la porte de la chambre, où l'on fit venir la chaise et les porteurs du Roi. Elle entra dedans, elle mit le prince sur ses genoux et le porta dans l'appartement qui lui étoit destiné. M. le maréchal de Noailles se chargea de l'y conduire, et Mgr le duc de Bourgogne lui en marqua sa joie. On nomma alors un des exempts qui servent auprès du Roi pour être auprès du prince et pour le servir alternativement avec ses camarades. Peu de temps après, M. Je marquis de la Vrillière, secrétaire-greffier de l'ordre du Saint-Esprit, lui porta de la part du Roi le cordon bleu et la croix de l'ordre, que Mme la maré- -chale de la Mothe lui mit.

Le Roi s'étant acquitté de toutes les choses que je viens de vous

marquer, de la manière noble et aisée dont il remplit les plus pénibles devoirs de la royauté, dit qu'il devoil aller remercier le ciel de toutes les grâces qu'il répandoit sur lui tous les jours, et alla prier Dieu à la chapelle. Mgr le duc de Bourgogne s'y rendit aussi, et y demeura en prière pendant trois quarts d'heure. Ce prince y avoit été seul fort longtemps le jour précédent, et l'onavoit remarqué qu'il ne vouloit pas être connu.

Le Roi tint conseil de ministres au sortir de la chapelle, rien n& pouvant déranger ce prince, qui ne remet jamais au lendemain les affaires qui regardent son Etat et auxquelles le jour est marqué pour y travailler. Il change seulement les heures lorsqu'il s'y trouva obligé par des affaires très pressantes et qui ne peuvent être remises. Je ne puis m'empècher de vous faire remarquer une chosequi n'est pas ordinaire à tous les souverains, qui fuient avec soin tous les spectacles douloureux: et qui peuvent leur donner des idées de la mort et même la leur représenter. Le Roi n'en a jamais usé de même, et on l'a vu en plusieurs occasions passer des journées et des nuits entières auprès des personnes mourantes qui le touchoient et donner tous ses soins à ce qui pouvoit contribuer au rétablissement de leur santé et au salut de leurs âmes, donnant ses ordres pour toutes ces choses et faisant lui-même une partie de cequi auroit pu être fait par d'autres. Ce prince a demeuré auprès dela Reine sa mère, de la Reine son épouse et de Mme la Dauphine presque jusqu'au moment qu'elles ont rendu l'âme, et lorsque les deux dernières ont été sur le point de mettre des princes ou des princesses au monde, il ne les a point quittées pendant leurs plus vives douleurs, et l'on peut dire qu'il a toujours beaucoup contribué, par ses soins et sa présence, au soulagement de ces mêmes douleurs. {Le Mercure.)

Cet enfant mourut l'année suivante. Un second duc de- Bretagne naquit le 8 janvier 1707 et mourut le 8 mars 1712, après avoir été Dauphin quelques jours. Enfin, le 15 février 1710,1a duchesse de Bourgogne mettait au monde l'enfant qui devait être Louis XV.

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