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LA DUCHESSE DE BOURGOGNE ET LA COUR

L'AFFECTION DE LOUIS XIV ET DE M^e DE MAINTENON POUR LA JEUNE PRINCESSE

Nous avons dit que Louis XIV aima beaucoup la femme de son petit-fils : parce qu'elle était aimable, d'abord, et pleine de séduction, et puis, par besoin d'aimer. Il était né à la fois égoïste et sensible, mais, avec l'âge, la sensibilité avait pris

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le dessus. Une fois le feu des passions amorti, on voit se développer en lui l'amour des siens, et de ce côté, jusqu'ici, il avait trouvé bien peu d'aliment : l'indifférence épaisse du Grand Dauphin, la gêne naturelle qui devait exister entre lui et ses bâtards, qui lui avaient donné quelques déceptions1. Et c'est à cet âge où l'on est contraint à se détacher de plus en plus des plaisirs de la vie « qu'il voyait inopinément entrer dans son existence une enfant douée de toutes les grâces, qui allait devenir sienne en perpétuant sa race et qui semblait n'avoir qu'une pensée, celle de lui complaire. L'égoïsme, la sensibilité, l'orgueil, tous les sentiments dont, à dose inégale, se composait sa nature, y trouvaient leur compte, et il n'est pas étonnant que l'enfant ait fait la conquête du vieillard2 ».

La vie de la Cour, devenue un peu morne depuis quelques années, tourne tout entière autour de cette jeune princesse, et les divertissements reprennent.

Le Roi lui fit cadeau de la Ménagerie. Il désigna un certain nombre de dames pour être de ses plaisirs, que Saint-Simon appelle les duègnes; mais il y eut aussi des jeunes filles, comme Mlles de Chevreuse, d'Aven et d'Aubigné. C'est avec celles-ci que la duchesse de Bourgogne faisait ses promenades. Il cherchait chaque jour quelque chose de nouveau pour amuser la jeune femme : c'étaient de longues promenades en voiture et sur l'eau, des collations ou des soupers à Marly, des chasses à courre ou au filet, des pêches, etc.. Mais le plaisir le plus agréable pour le Roi, c'était la promenade de la princesse avec lui, à laquelle elle ne devait jamais manquer. « Dès qu'il faut suivre le Roi, dit Dangeau, la princesse ne se trouve point enrhumée3. »

Cette sensibilité quelque peu égoïste fut telle qu'il fallait qu'il vît tous les jours la duchesse de Bourgogne. S'il était malade, il la faisait venir dans sa chambre; si, au contraire,

1 La princesse de Conti fut surprise tournant en ridicule les amours du Roi et de Mme de Maintenon (correspondance saisie). — La duchesse de Chartres était insignifiante. — La duchesse de Bourbon était redoutée pour son esprit mordant.

2 D'Haussonville, La Duchesse de Bourgogne.

3 D'Haussonville. — Dangeau, t. VII.

c'était elle qui fût retenue chez elle par quelque indisposition, c'était le Roi qui allait la surprendre le matin dans son lit. Pour cette promenade journalière à pied ou en carrosse, si le Conseil se prolongeait, la princesse venait gratter à la porte et le Roi comprenait cet appel « que nul ne se serait permis ». L'amusement favori était la chasse à courre dans une petite voiture à deux places et à quatre chevaux, qu'il avait fait faire tout exprès. Débarrassés des entraves de l'étiquette, grand-père et petite-fille couraient ainsi de compagnie, à Marly et à Fontainebleau, les allées de la forêt.

Malheureusement, cette affection n'alla pas sans faiblesse, ni chez le Roi, ni chez Mme de Maintenon, et en ne l'écartant pas du jeu, par lequel on cherchait à la distraire, on fît naître en elle cette passion. Il n'est pas douteux que Mme de Maintenon voulut avant tout lui plaire et conserver son cœur, autant sans doute par affection sincère que par calcul intéressé; quoi qu'il en soit, pour l'amuser, on fit succéder pour elle les fêtes aux fêtes. Comme elle était aimable, amie des plaisirs, désireuse de plaire, c'était à qui lui offrirait les divertissements les plus captivants : le bal les dépassait tous. Saint-Simon, le Mercure relatent ceux que donnèrent M. le Prince, fils du Grand Condé, et la femme du ministre Pontchartrain, avec la collaboration du célèbre dessinateur Bérain.

La danse fut alors le plaisir par excellence à Versailles et à Marly. A Fontainebleau, où la Cour passait annuellement les mois de septembre et d'octobre, ce fut la comédie. La duchesse de Bourgogne avait aussi le goût du théâtre, non seulement comme spectatrice, mais aussi comme actrice1. Mme de Maintenon s'empressa d'organiser un théâtre dans son cabinet, où elle lui donna pour partenaire le comte et la comtesse d'Aven, ses neveu et nièce, et d'autres membres de la famille Xoailles; le célèbre acteur Baron y joua un rôle important. Atkalie y fut représentée le 17 février 1702. Le Roi ne manquait aucune de ces représentations : au lieu de se placer, comme d'ordinaire, sur un fauteuil en face de la scène, il se plaçait près de la porte qui conduisait a la

' Elle n'alla pas cependant jusqu'à jouer en public et en habit de comédienne, comme la duchesse du Maine le faisait a Clagny, comme elle le lit plus tard à Sceaux. — D'ailleurs, sou talent d'actrice parait avoir été médiocre.

chambre à coucher de Mme de Maintenon. afin de pouvoir s'y retirer sans dérangement, quand un de ses ministres, Chamillart ou Ponchartrain, se présentait, car, jusqu'à la fin de sa vie, il ne négligea pas les affaires pour les plaisirs. Toutefois, l'échec de la duchesse dans le rôle de Josabeth fut peut-être une des causes qui firent abandonner ces représentations. Dès lors, le jeu devint sa passion dominante.

Louis XIV ne fit rien pour l'endiguer: c'était une occasion de rassembler près de lui un concours considérable de seigneurs et courtisans pour qui les jeux de hasard remplaçaient les brillantes fêtes d'autrefois. * Les joueurs obtenaient même certaines dispenses d'étiquette. Il leur était permis de ne pas se lever quand un prince, quand le Roi lui-même passait dans les galeries où les tables de jeu étaient installées, à l'abri des paravents1. »

Furieusement, la duchesse jouait au brelan, à Yhombre, au reversi, au lansquenet surtout, et ses pertes furent si grandes qu'elle dut supplier le Roi, par l'entremise de Mme de Maintenon, de les paver2. Celui-ci le fit volontiers, et plus d'une fois ; mais la passion était si impérieuse que tous deux finirent par se fâcher. « Ils entreprirent de lui faire entendre quelques remontrances sur la vie désordonnée qu'elle menait, où un jeu effréné ne faisait qu'alterner avec d'autres plaisirs, mais il était bien tard3. »

... « N'était-ce pas assez pour un jour, disait le Roi, qu'un dîner, une chasse, une cavalcade, une collation? »... Une frénésie semble s'être emparée d'elle, et ne la laissait pas un moment en repos. Trois fois dans le même mois, elle allait en partie à Paris... courir les boutiques, où elle faisait des dépenses considérables. D'autres jours, elle allaita des foires, celles de Saint-Laurent, de Saint-Germain, de Nanterre, et s'amusait aux exercices des danseurs de corde, des faiseurs de tours ou aux représentations de marionnettes. Elle ne manquait aucune des fêtes que lui donnaient les courtisans. qui savaient ainsi gagner ses bonnes grâces, chez M. le Duc, à Saint-Maur (1702), chez Grammont, chez Lauzun, etc.

1 D'Haussonville, La Duchesse de Bourgogne.

2 Elle écrivit en mai 1700 une lettre charmante à Mme de Maintenon.

3 D'Haussonville, La Duchesse de Bourgogne.

Quoique gâtée dans sa manière de vivre, et bien que Mme de Maintenon n'ait eu sur elle aucune prise d'éducation1, la duchesse de Bourgogne conserva la bonté de son cœur. Ce fut, dit très bien son historien, une première Marie-Antoinette à Versailles, mais plus fine, plus spirituelle et plus adroite à faire tolérer ses vivacités et ses infractions à la règle. Ajoutons que les temps étaient plus propices pour la monarchie, bien que les signes de décadence allaient fortement commencer à se faire sentir. On lui pardonna tout, même son goût, où sa vertu n'était pas en jeu, pour quelques jeunes seigneurs. Elle vivait librement à la Ménagerie, qui fut son Petit-Trianon. Les deux Dauphines se ressemblaient par ce côté mondain et léger, cette joie du plaisir, ce goût pour les bijoux, cette avidité à fuir l'étiquette2, à s'échapper en dehors du cercle étroit et figé de la Cour.

Mais cette légèreté de surface cachait un fond de nature sérieux et sensé que Louis XIV ne manqua jamais d'apprécier. Dangeau constate, en 1710, qu'il lui laisse l'entier gouvernement des affaires de sa maison et la disposition de toutes les charges qui y vaqueront; il lui marquait en cela une confiance qu'il n'avait jamais eue pour la Reine ni pour la première Dauphine.

Un des courtisans qui approchent le plus près du Roi lui dit à son coucher : « Apparemment, Sire, elle vous rendra compte de ce qu'elle fera là-dessus? » Et le Roi répondit : « Je me fie assez à elle pour ne vouloir pas qu'elle me rende compte de rien, et je la laisse maîtresse absolue de sa maison. Elle serait capable de choses plus difficiles et plus importantes. »

Nous avons dit que Louis XIV, qui avait toujours aimé les

1 M. D'Haussonville dit avec raison qu'on ne fit aucun effort pour lui donner une direction morale; on se contentait de lui imposer des marques extérieures de dévotion, sans lui donner la notion du devoir et le goût de l'occupation.

2 La duchesse de Bourgogne osa supprimer l'étiquette à quelques-uns de ses repas. Sortant d'un dîner l'ait au retour de la chasse, Dangeau dit qu'elle fit diner ceux qui l'accompagnaient à la clochette, sans domestiques pour servir. « On fait mettre, dit-il, une petite table auprès de la grande, où il y a des verres, des assiettes, du viu et de l'eau, et une clochette pour appeler quand ils veulent qu'on desserve. »

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cercles tenus autrefois par sa mère, distingués par des conversations aimables et fines, avait compté sur la jeune duchesse pour les faire revivre et arrêter ainsi la grossièreté qui avait remplacé l'ancienne politesse de la Cour1 et dont la cause première semblait être la fureur du jeu2; mais l'expérience ne devait pas réussir : d'une part, la grande jeunesse -de la duchesse, et d'autre part surtout, l'impuissance de faire revivre ce qui paraissait bien mort. Sans s"en douter, le Roi. dans son absolutisme, avait tué l'esprit de Cour comme le reste, et cet esprit s'était réfugié dans les salons de Paris. Il eut beau multiplier les cercles, les divertissements et l'appartement, les dames y étalaient surtout des pierreries et tout le monde courait au jeu, à tel point, apprend Dangeau, qu'on ne dit plus il y a appartement, mais il y a jeu.

D'ailleurs, la période de revers dans laquelle la France entrait était peu faite pour le plaisir, et la duchesse de Bourgogne, devenue Dauphine, prendra sa grande part des angoisses du pays.

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