LA MORT DE MONSEIGNEUR
A cette époque, les maladies du venin (variole) étaient les plus fréquentes et les plus dangereuses. Au commencement du xvme siècle, elles occasionnaient un décès sur dix. Il faut arriver à Jenner et à la découverte de la vaccine pour voir ce chiffre s'abaisser à un taux presque insignifiant. On ne connaissait pas alors de remède au mal, mais on prenait les précautions les plus sévères pour l'isoler.
Dangeau nous dit ce qui se passa à propos de la maladie du duc de Chartres :
Comme son appartement étoit voisin de celui du petit duc de Bretagne, les médecins décidèrent qu'il devoit être transporté ailleurs. Le Roi y consentit avec peine, sentant bien que Mme la iluckesse d'Orléans en seroil fort affligée; mais il se rendit à l'avis des médecins. Il a envoyé ce matin à huit heures Blouin chez. Mme la duchesse d'Orléans, qui, dès que Blouin lui a porté l'ordre, a pris une jupe, et sans se donner le temps de se chausser est venue chez le Roi, et Sa Majesté lui a parlé avec tant de bonté et tant d'amitié, qu'elle en est sortie fort contente. Le Roi lui a dit : « Si je ne regardois que moi, il ne seroit pas question de transporter votre fils; mais je dois compte à l'Etat, qui me reprocheroit d'avoir hasardé le duc de Bretagne pour trop ménager le duc de Chartres. Cependant, si la petite vérole avoit paru, tout ce qu'on m'auroit pu dire ne m'auroit jamais fait consentir à exposer
Simon lui-même, dont le projet de réforme est intitulé : Projets de Gouvernement résolus par Mgr le duc de Bourgogne, Dauphin, après y avoir bien mûrement pensé.
l'histoire. — louis xiv. 333
la vie de votre fils. Heureusement, il a bien passé la nuit; prenons ce temps-là pour Je faire transporter. Il est de votre intérêt, comme du mien, d'éviter les reproches du public. Faisons porter votre fils dans l'appartement de M. de Marsan, qui est de l'autre côté de la chapelle. » Et dans le moment on y a porté le prince. M. le duc de Chartres a bien passé la journée, et on compte que ce ne sera rien.
Mais la terrible maladie, qui avait épargné le duc de Chartres, emporta le Grand Dauphin (14 avril 1 7 L 1 . Saint- Simon a fait de cette mort un tableau inoubliable qui fait autant d'honneur au philosophe qu'au peintre. « Les passions viles s'y étalent jusqu'à l'extrême; du premier mot, on y aperçoit tout l'homme; ce n'est pas le mort que l'on pleure, c'est un pot-au-feu perdu1. » Mais il faudrait tout citer :
« Une foule d'oiliciers de Monseigneur se jetèrent à genoux tout le long de la cour, des deux côtés, sur le passage du Roi, lui criant avec des hurlements étranges d'avoir compassion d'eux, qui avaient tout perdu et qui mouraient de faim... »
La duchesse de Bourgogne, la duchesse de Berry, et leurs maris, se tenaient dans les grands appartements, au milieu des courtisans qui allaient et venaient.
Les premières pièces offraient les gémissements contenus des valets; plus loin, il y avait la foule des courtisans dont « les sots tiraient leurs soupirs de leurs talons et louaient avec des yeux secs la bonté de Monseigneur ». Les plus fins s'inquiétaient de la santé du Roi. D'autres, vraiment affligés, pleuraient amèrement. « Les plus politiques, les yeux fichés à terre et reclus dans des coins, méditaient profondément aux suites d'un événement aussi peu attendu et bien davantage sur eux-mêmes. »
« Le duc de Bourgogne pleurait d'attendrissement et de bonne foi, avec un air de douceur, des larmes de nature, de religion et de patience. Le duc de Berry, tout d'aussi bonne foi, en versait en abondance, mais des larmes pour ainsi dire sanglantes, tant l'amertume en paraissait grande, et poussant non des sanglots, mais des hurlements... »
Un peu plus loin, la duchesse de Bourgogne profitait « de quelques larmes amenées du spectacle, entretenues avec
1 Taine. Saint-Simon Essais de critique et d'histoire .
soin » ; puis survint l'Allemande, Madame, barbotant à travers les bienséances, « rhabillée en grand habit, hurlante, ne sachant bonnement pourquoi ni l'un ni l'autre, et les inondant de ses larmes en les embrassant ».
Le duc de Beauvillier proposa enfin que tout le monde se retirât. Ce fut un soulagement, et la dispersion devint générale. « Un ou deux valets au plus demeurèrent auprès du corps. Un des courtisans qui ne l'avait jamais quitté, La Vallière, eut peine à trouver quelqu'un pour venir prier Dieu auprès du corps. »
Le Grand Dauphin ne fut pas qu'un ardent chasseur. II ne s'était pas montré indifférent aux arts; il fut même un connaisseur, si l'on en juge par les merveilles qui s'entassaient dans son appartement.
On y voyait tout ce que l'on peut souhaiter de plus rare et de plus précieux, non seulement pour les meubles nécessaires, pour les tables, les cabinets, les porcelaines, les lustres et les girandoles, mais encore pour les tableaux des plus excellents maîtres, pour les bronzes, les vases d'agate, pour les camaïeux, et pour d'autres ouvrages et bijoux faits des métaux les plus précieux et des plus belles pierres orientales.
Les Comptes des Bâtiments ne permettent d'ajouter que bien peu de chose à cette description ; ils nous apprennent cependant que Boule travailla à ces cabinets en J683 et 1684, et qu'il y fit les parquets en marqueterie, divers ouvrages de bronze doré, des scabellons et un coffre en marqueterie. Ils nous disent aussi que Ballin avait exécuté une grande table d'argent ciselé, supportée par quatre enfants assis sur des dauphins. Elle lui fut payée 68,259 livres. Les devants de cheminée étaient décorés de peintures sur fond d'or.
Le Grand Dauphin était un amateur distingué et son goût était sûr. Partout, à Versailles, à Marly, à Meudon, il avait les plus beaux objets d'art et d'excellents tableaux, toujours des meilleurs maîtres. Dès sa jeunesse, grâce à Israël Silvestre, son maître à dessiner, il avait aimé le dessin, et, comme son grand-père, il dessinait assez bien. Ce goût explique parfaitement le plaisir qu'il avait à posséder de belles œuvres d'art de toutes sortes.
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