‹ Le château de Versailles et ses dépendancesChapitre 86 sur 166 · M' >RT DU DUC DE BRETAGNE · texte numérisé non relu

M' >RT DU DUC DE BRETAGNE

Les revers militaires se succédaient. Après Hochstedt, Turin; après Turin, Ramillies et Oudenarde. « Le duc de Bourgogne ne s'était jamais relevé de la disgrâce où la malheureuse campagne de 1708 l'avait fait tomber dans l'opinion publique. Il n'avait pas tenu tète à l'orage et s'était, au contraire, confiné dans une demi-retraite1. »

« Il n'y a plus à la Cour que tristesse, ennui et méfîancer écrit la Palatine en mai 1709; on répand contre le Roi et contre les généraux et les ministres des libelles qui sont un grand témoignage de la grande méchanceté de ce temps-ci2. »

Puis vint le terrible hiver de 1709, l'année de Malplaquet, où Villars avait été grièvement blessé, les gens du peuple mourant de froid « comme des mouches » et aussi de faim, car les moulins se trouvent arrêtés. Cette année, il faut que les riches fassent escorter le pain qu'on leur porte. Un jour, les boulangers sont pillés, et l'on marche sur la maison du lieutenant de police, d'Argenson. Du haut en bas de la société, on se plaint. A Paris, une « nation de nouvellistes » pérore dans tous les lieux publics, les salons, les assemblées de jeux et dans les cafés, « devenus des endroits politiques ». La génération de Voltaire est née, et, dès avant 1695, les émotions populaires, inconnues depuis longtemps, deviennent fréquentes. Le Dauphin, en sortant de l'Opéra, entouré par la foule qui criait : « Au pain! au pain! » ne s'en tire qu'en faisant jeter de l'argent et en promettant merveille. Il ne

1 D'Haussonville, La Duchesse de Bourgogne, t. IV.

3 Correspondance de la duchesse d'Orléans (Lettre à la comtesse Louise}. — Cependant, certaines chansons étaient plaisantes, comme celle-ci : Au Dauphin irrité de voir comme tout va : « Mon fils, disait Louis, que rien ne vous étonne,

Nous maintiendrons notre couronne. > Le Dauphin répondit : « Sire. Maintenon l'a. »

peut même plus courir le loup sans entendre tout près de lui le même cri poussé par les paysans.

Le Roi a déjà envoyé à la Monnaie sa vaisselle d'or et ses meubles d'argent, mais ce n'est pas assez. « Des murmures se font à sa porte », dit Mme de Maintenon, sur ses dépenses de Marly; mais les réductions qu'il fait de tous cotés ne sont que de bien faibles palliatifs, tant la misère est générale.

Cette situation lamentable du royaume est peinte dans le Mémoire que Fénelon, archevêque de Cambrai, adresse au Roi :

Si je prenais la liberté de juger de l'étal de la France par les morceaux du gouvernement que j'entrevois sur cette frontière, je conclurais qu'on ne vit plus que par miracle, que c'est une vieille machine délabrée qui va encore de l'ancien branle qu'on lui a donné et qui achèvera de se briser au premier choc.

Le prêt manque souvent aux soldats. Le pain même leur a manqué souvent plusieurs jours; il est presque tout d'avoine, mal cuit et plein d'ordures. Ces soldats mal nourris se battraient mal, selon les apparences. On les entend murmurer et dire des choses qui doivent alarmer pour une occasion... Les peuples craignent autant les troupes qui doivent les défendre que celles des ennemis qui veulent les attaquer. L'armée peut à peine faire quelque mouvement, parce qu'elle n"a d"ordinaire du pain que pour un jour...

Les peuples ne vivent plus en hommes, et il n'est plus permis de compter sur leur patience, tant elle est mise à une épreuve outrée. Ceux qui ont perdu leurs blés de. mars n'ont plus aucune ressource. Les autres, un peu plus reculés, sont à la veille de les perdre. Comme ils n'ont plus rien à espérer, ils n'ont plus rien à craindre. Le fonds de toutes les villes est épuisé. On en a pris pour le Roi les revenus de dix ans d'avance ; et on n'a point honte de leur demander, avec menaces, d'autres avances nouvelles, qui sont déjà faites... Nos blessés manquent de bouillons, de linge et de médicaments; ils ne trouvent pas même de retraite... On accable tout le pays par la demande des chariots; on tue tous les chevaux des paysans. C'est détruire le labourage pour les années prochaines et ne laisser aucune espérance pour faire vivre ni les peuples, ni les troupes. On peut juger par là combien la domination française devient odieuse à tout le pays.

Les intendants font, malgré eux, presque autant de ravages que les maraudeurs. Ils enlèvent jusqu'aux dépôts publics ; ils déplorent publiquement la honteuse nécessité qui les y réduit; ils avouent qu'ils ne sauraient tenir les paroles qu'on leur fait donner. On ne peut plus faire le service qu'en escroquant de tous cotés; c'est une vie de bohèmes, et non pas de gens qui gouvernent. Il parait une banqueroute universelle de la nation...

La nation tombe dans l'opprobre; elle devient l'objet de la dérision publique. Les ennemis disent hautement que le gouvernement d'Espagne, que nous avons tant méprisé, n'est jamais tombé aussi bas que le nôtre. II n'y a plus dans nos peuples, dans nos soldats et dans nos officiers ni affection, ni estime, ni confiance, ni espérance qu'on se relèvera, ni crainte de l'autorité...

Heureusement, l'année 17 11) sembla marquer un arrêt dans les désastres. La victoire de Vendôme à Yillaviciosa assurait la couronne de Philippe V, et l'Angleterre ne tardait pas à se retirer de la coalition. Restaient la Hollande et les Impériaux, dont l'armée, commandée par le célèbre prince Eugène, s'était portée sur Landrecies et menaçait d'envahir la France. Le vieux Louis XIY, qui avait montré la plus grande fermeté dans l'adversité et n'avait jamais désespéré, allait avoir à Marly une entrevue avec le maréchal de Villars, qui est une page glorieuse dans l'histoire du lloi et de son lieutenant.

Mais des malheurs de famille, cruels entre tous, vinrent fondre sur lui et l'accabler. Cette triste année 1712 vit les deuils les plus cruels. Ce fut d'abord la mort de la duchesse de Bourgogne, suivie, quelques jours après, de celle de son mari.

A Fontainebleau, après le souper, elle avait cherché à amuser le Roi en disant des enfantillages, et elle avait remarqué que Mme la Duchesse et la princesse de Conti haussaient les épaules avec un air de dédain. Quand le Roi sortit, elle se mit à sauter et à chantonner : « Hé ! je m'en ris, hé ! je me moque d'elles ! et je serai leur reine et je n'ai que faire d'elles, ni à cette heure, ni jamais, et elles auront à compter •avec moi et je serai leur reine. » Elle continua à répéter ces paroles jusqu'à ce que le souverain rentrât. « Hélas! elle le croyait, la charmante princesse, s'écrie Saint-Simon, et qui ne l'eût cru avec elle? Il plut à Dieu, pour nos malheurs, d'en disposer autrement bientôt après. »

Le 5 février 1712, sur le soir, elle ressentit les frissons d'une fièvre pourprée ou rougeole. Le lendemain, elle se leva à son heure ordinaire; mais, le soir, la fièvre la reprit ; les jours suivants, la fièvre augmenta. Le Roi lui faisait de fréquentes visites. Le Dauphin ne quittait pas la ruelle de son lit, ni Mme de Maintenon, sauf aux moments où le

Roi était chez elle. Elle reçut les sacrements d'un récollet,, le Père Noël. Le vendredi 12 février, entre huit et neuf heures du soir, elle expirait après avoir eu la veille une consultation de sept médecins de la Cour ou mandés de Paris. Louis XIV partit avec Mme de Maintenon pour Marly. Leur douleur était si grande qu'ils n'eurent pas la force d'entrer chez le Dauphin.

Avec elle s'éclipsèrent joie, plaisirs, amusements même, et toute espèce de grâces; les ténèbres couvrirent toute la surface de la Cour; elle l'animait tout entière, elle en remplissait tous les lieux à la fois, elle y occupait tout et elle en pénétrait tout l'intérieur. Si la Cour subsista après elle, ce ne fut plus que pour languir. Jamais princesse ne fut si regrettée, jamais il n'en fut plus digne de l'être. Aussi les regrets n'ont-ils pu passer, et l'amertume involontaire et secrète en est constamment demeurée avec un vide affreux qui n'a pu être diminué. (Saint-Simon.)

Le duc de Bourgogne, malade et désolé, ne sortait point de son appartement et ne voulait voir que quelques personnes très intimes. Le 14 février, il partit pour Marly. Le Roi, effrayé du mauvais visage de son petit-fils, ordonna une consultation des médecins et lui recommanda fort tendrement de se soigner; mais rien ne put relever ce prince de l'abîme où ce deuil l'avait plongé. La douleur avait pénétré « jusque dans ses plus intimes moelles ». Le 15, il fut au Conseil et travailla trois heures avec Torcy; le lendemain, il se sentit très mal; les plaques rouges apparurent et la fièvre devint horrible. « Le 18, son confesseur lui ayant dit que l'ardeur de cette fièvre pouvait, s'il l'offrait à Dieu, le « garantir des feux du purgatoire », il loua la bonté de Dieu,, à « qui nous sommes obligés de nous avoir donné un moyen si facile de satisfaire à sa justice ». On l'entendit qui disait : « Je meurs avec joie. » Le 19, tout de suite après minuit, il reçut la communion, l'esprit tranquille, reconnaissant à Dieu de le tirer de ce monde où tant de pièges lui étaient préparés. Il reçut l'extrème-onction et mourut à huit heures, « mûr pour la bienheureuse éternité1 ». Il avait vingt-neuf ans et demi, et la duchesse était dans sa vingtsixième année.

1 Lavisse, Histoire de France, t. VIII.

Le 8 mars, mourait de la rougeole le duc de Bretagne, enfant de cinq ans, qui se trouvait alors être Dauphin. Il fut la victime de neuf médecins « qui le soignèrent, comme ils avaient soigné son père et sa mère. Son frère le duc d'Anjou, atteint du même mal, fut épargné, parce que les médecins étaient occupés autour de l'aîné. Quand ils voulurent le soigner, les femmes s'y opposèrent et se contentèrent de tenir l'enfant au chaud1 ».

Cette suite de morts survenant comme des coups de foudre devait être une belle matière pour des oraisons funèbres. mais Bossuet n'était plus là. Le Père de La Rue, cependant. arracha des larmes à son auditoire en commentant ce texte du prophète Jérémie2 : « Pourquoi vous attirez-vous, par vos péchés, un tel malheur, que de voir enlever par la mort, du milieu de vous, l'époux, l'épouse et l'enfant? »

Et puis, l'inquiétude gagna les esprits. On ne crut pas que ces morts successives fussent naturelles, et Ton parla d'empoisonnements. L'affaire des Poisons était encore présente aux mémoires, et déjà, pour des morts soudaines ou précoces de personnages en vue, les soupçons avaient circulé. Quand mourut la première Dauphine, on accusa, dit Saint- Simon, la princesse de Conti, en grand crédit auprès de Monseigneur, laquelle s'était tenue près du lit « excessivement parfumée ». Le Grand Dauphin, Louvois passèrent aussi, aux yeux de certains, pour avoir été empoisonnés. Pour les morts du duc, de la duchesse de Bourgogne et de leur fils, qui parurent plus suspectes que toutes les autres, à cause de l'âge et de la rapidité pour ainsi dire ininterrompue, on accusa le duc d'Orléans, qui. par ses débauches, son attrait pour les « sciences », la chimie, et sa conduite en Espagne, « où il aurait bien voulu trahir Philippe V », était jugé « capable de tout ». Le prince s'indigna, réclama des juges pour son chef de laboratoire, qu'il pria le Roi d'envoyer à la Bastille. Mais le Roi ne s'émut pas; il ne regardait son neveu que « comme un fanfaron de crimes ».

1 Lavisse, Histoire de France, t. VIII. — Mme de Ventadour, sa gouvernante, eut cette initiative.

2 Oraison funèbre du Dauphin et de la Dauphine.

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