LE VIDE DE LA COUR LES TRISTESSES DE M™ DE MAINTENON
La tristesse avait envahi la Cour à la mort de la duchesse de Bourgogne. « Tout est mort ici; la vie en est ôtée », écrit M de Caylus à Mme des Ursins. Plus que jamais, Mme de Maintenon est triste. A chaque instant, elle exprime ses ennuis, elle fait entendre que sa faveur est la pire des servitudes; elle se plaint surtout d'avoir à amuser un homme devenu inamusàble. « Il faut dire que les distractions de Mme de Maintenon étaient bien monotones. Aux plaisirs mondains du théâtre, dangereux pour le salut du Roi, elle substituait des scènes détachées d'Esther, jouées dans sa chambre par quelques femmes de son entourage, et de la musique d'amateurs, avec mélange du profane et du spirituel. « MUe d'Aumale brillait dans le profane; elle avait la spécialité des chansons à boire : Vive Bacchus! Vive Grégoire!... Vive Grégoire, pour nous verser à boire! — Louis XIV, qui avait de la voix, faisait quelquefois sa partie dans la musique religieuse. Mlle d'Aumale chantait les vêpres, il se chargeait des répons, et c'était très édifiant. Pour divertissant, c'est une autre affaire, et il fallait que Louis XIV fût, malgré tout, assez bonhomme, assez soumis au régime de la pantoufle, pour ne pas tout envoyer promener1. « Mais il l'aimait et elle ne l'aima jamais. Elle aima en lui son ambition, le souci de sa réputation, la mission qu'elle se croyait de lui faire faire son salut.
Les lettres de Mme de Maintenon confirment cette opinion.
Ne voyez-vous pas, écrivait-elle à une dame de Saint-Cyr. que je meurs de tristesse dans une fortune qu'on aurait peine à imaginer. » Et à la mort du Roi, elle écrivait à la même :
Quel martyre j'ai souffert, et dans quelle gêne j'ai pa>-> ma vie, pendant qu'on me croyait la plus heureuse femme du monde. » Toutefois, elle sut bien jouer son rùle devant le Roi, qui disait d'elle: « C'est une sainte; elle a toutes les perfec-
Arvède Barine, Louis XIV et Mm° de Maintenon (Débats, 1908).
l'histoire. — LOUIS XIV. 341
tions. » C'est qu'elle avait un grand empire sur elle-même et elle savait donner l'idée, quand on la voyait avec le Roi. qu'ils avaient un égal plaisir à être ensemble.
Son jeu a été démêlé très finement dans ces lignes : a Ne l'aimant pas, son extraordinaire fortune ne lui avait apporté qu'une grande désillusion. Tant qu'elle avait été en lutte avec Mme de Montespan, l'intérêt et la chaleur de la bataille l'avaient empêchée d'examiner de sang-froid ce que serait son existence si elle l'emportait. Triomphante et épousée, il ne lui fallut pas longtemps pour reconnaître que lesatisfactions d'ambition toutes sèches donnent un pauvre bonheur. Ce n'était vraiment pas la peine de tant intriguer pour s'ennuyer à ce point-là.
« De ses deux maris, ce fut Scarron le plus regretté1. »
DENA1N (1712
Cependant, la guerre de la Succession d'Espagne continuait, Landrecies ne pouvait tenir longtemps, et on agita à Versailles, dit Voltaire, si le Roi ne se retirerait pas à ChambordT sur la Loire. Louis XIV avait dit qu'en cas d'un nouveau malheur, il convoquerait toute la noblesse de son royaume, qu'il la conduirait à l'ennemi, malgré son âge de soixantequatorze ans, et qu'il périrait à la tête.
Alors, il manda à Marly le maréchal de Villars (16 avril 1712j. C'est les larmes aux yeux qu'il lui dit : « Vous voyez mon état, Monsieur le Maréchal; il y a peu d'exemples de ce qui m'arrive, et que l'on perde dans la même semaine son petit-fils, sa petite-fille et leur fils, tous de très grandes espérances et très tendrement aimés. Dieu me punit, je l'ai bien mérité. J'en souffrirai moins dans l'autre monde; mais suspendons mes douleurs sur mes malheurs domestiques, et voyons ce qui peut se faire pour prévenir ceux du royaume. »
Louis XIV demande à Villars « quel serait son avis sur le parti qu'il avait à prendre pour sa personne, si la fortune
1 Arvède Barine, Louis XIV et Mme de Maintenon Débats, 1908V
venait à nous être contraire ». Comme Yillars hésitait à répondre : « Hé bien, voici ce que je pense; vous me direz après cela votre sentiment :
« Je saisies raisonnements des courtisans; presque tous veulent que je me retire à Blois et que je n'attende pas que l'armée ennemie s'approche de Paris : ce qui lui serait possible si la mienne était battue. Pour moi, je sais que des armées aussi considérables ne sont jamais assez défaites pour que la plus grande partie de la mienne ne pût se retirer sur la Somme. Je connais cette rivière, elle est très difficile à passer; il y a des places qu'on peut rendre bonnes. Je compterais aller à Péronne ou à Saint-Quentin, y ramasser tout ce que j'aurais de troupes, faire un dernier effort avec vous, et périr ensemble ou sauver l'Etat. Car je ne consentirai jamais à laisser approcher l'ennemi de ma capitale. Voilà comment je raisonne; dites-moi présentement votre avis. »
Le maréchal de Yillars lui répondit qu'ayant été témoin, dans des circonstances moins critiques, de ses résolutions héroïques, il ne voyait pas de meilleur parti pour un roi aussi grand homme que grand roi, « mais qu'il espérait que Dieu leur ferait la grâce de n'avoir pas à craindre de telles extrémités ».
Voilà à quelle extrémité était réduit celui qui avait été, selon l'expression de Saint-Simon, « le maître de la paix et de la guerre, ce distributeur de couronnes, ce conquérant, cet homme immortel pour qui on avait épuisé le bronze et le marbre » !
Jamais situation ne fut plus dramatique. Les négociations entamées au congrès d'Utrecht n'aboutirent pas. C'est au sort des armes qu'on allait remettre le salut de la France et de la monarchie. Heureusement, Denain fut une victoire décisive.