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LA COUR DE VERSAILLES SOUS LA REGENCE

Le règne de Louis XIV, si brillant pendant un demi-siècle, avait fini dans une sombre tristesse. Pendant que le vieux Roi, laissant sa succession à un enfant de cinq ans, orphelin, s'en allait « seul et sans pompe à Saint-Denis », le duc d'Orléans faisait casser son testament par le Parlement1, heureux de sortir de l'étroite dépendance où il avait été tenu depuis la Fronde.

Cette période de la Régence est surtout caractéristique dans l'histoire des idées et des mœurs. La corruption morale, l'irréligion, déjà visibles à la fin du dernier règne, mais encore contenues, le cynisme, le libertinage et l'effronterie luisent les barrières et s'étalent au grand jour. « Philippe d'Orléans, a dit Michelet, dans sa facilité pour les idées nouvelles, clans sa curiosité scientifique, dans ses mœurs effrénées, est un des types du xvme siècle. » Il avait quarantedeux ans.

Voici comment le peint Saint-Simon, qui était son ami :

M. le duc d'Orléans étoit de taille médiocre au plus, fort plein, sans être gros, l'air et le port aisé et fort noble, le visage large,

1 En 1715, ce lurent les princes du sang, légitimés, Orléans, Bourbons de France ou d'Espagne, qui se disputèrent le pouvoir. Le duc d'Orléans réussit à le prendre tout entier, grâce au concours du Parlement.

agréable, fort haut en couleur, le poil noir et la perruque de même. 11 avoit dans le visage, dans le geste, dans toutes ses manières une grâce infinie, et si naturelle qu'elle ornoit jusqu'à ses moindres actions, et les plus communes. Avec beaucoup d'aisance quand rien ne le contraignoit, il étoit doux, accueillant, ouvert, d'un accès facile et charmant, le son de la voix agréable, et un don de la parole qui lui étoit tout particulier, en quelque genre que ce pût être, avec une facilité et une netteté que rien ne surprenoil, et qui surprenoit toujours. Son éloquence étoit naturelle jusque dans les discours les plus communs et les plus journaliers, dont !a justesse étoit égale sur les sciences les plus abstraites, qu'il reudoit claires, sur les affaires de gouvernement, de politique, de finance, de justice, de guerre, de cour, de conversation ordinaire, et de toutes sortes d'arts et de mécanique. Il ne se servoit pas moins utilement des Histoires et des Mémoires, et connoissoit fort les maisons. Les personnages de tous les temps et leurs vies lui étoient présentes, et les intrigues des anciennes cours comme celles de son temps. A l'entendre, on lui auroit cru une vaste lecture. Rien moins. Il parcouroit légèrement, mais sa mémoire étoit si singulière qu'il n'oublioit ni choses, ni noms, ni dates, qu'il rendoit avec précision; et son appréhension étoit si forte qu'en parcourant ainsi, c'étoit en lui comme s'il eût tout lu fort exactement. Il excelloit à parler sur-le-champ, et en justesse et en vivacité, soit de bons mots, soit de reparties. Outre qu'il avoit infiniment d'esprit et de plusieurs sortes, la perspicacité singulière du sien setrouvoit jointe à une si grande justesse, qu'il ne se seroit jamais trompé en aucune affaire s'il avoit suivi la première appréhension de son esprit sur chacune. Avec cela, nulle présomption, nulle trace de supériorité d'esprit ni de connoissance, raisonnant comme d'égal à égal avec tous, et donnant toujours de la surprise aux plus habiles. Rien de contraignant ni d'imposant dans la société, et quoiqu'il sentît bien ce qu'il étoit, et de façon même de ne le pouvoir oublier en sa présence, il mettoit tout le monde à l'aise, et lui-même comme au niveau des autres.

Il gardoit fort son rang en tout genre avec les princes du sang, et personne n'avoit l'air, le discours ni les manières plus respectueuses que lui, ni plus noble avec le Roi et avec les fils de France. Monsieur avoit hérité en plein de la valeur des rois ses père et grand-père, et l'avoit transmise tout entière à son fils. Quoique il n'eût aucun penchant à la médisance, beaucoup moins à ce qu'on appelle être méchant, il étoit dangereux sur la valeur des autres. Il ne cherchojl jamais à en parler, modeste et silencieux même à cet égard sur ce qui lui étoit personnel, et racontoit toujours les choses de cette nature où il avoit le plus de part, donnant avec équité toute louange aux autres, et ne parlant jamais de soi; mais il se passoit difficilement de pincer ceux qu'il ne trouvoit pas ce qu'il appeloit francs du collier, et on lui sentoit un mépris et une répugnance naturelle à l'égard de ceux qu'il avoit lieu de croire

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tels. Aussi avoit-il le faible de croire ressembler en tout à Henri IV, de l'affecter dans ses façons, dans ses reparties, de se le persuader jusque dans sa taille et la forme de son visage, et de n'être toucbé d'aucune autre louange ni flatterie comme de celle-là. ■qui lui alloit au cœur.

Ce singulier mélange de qualités brillantes et de graves -défauts, sa mère, la caustique Palatine, l'expliquait par un apologue : « Toutes les fées avaient été convoquées au baptême du prince et chacune lui avait donné une qualité particulière : esprit, bravoure, franchise, gaieté de caractère; mais une vieille fée, furieuse d'avoir été oubliée, se vengea cruellement. Ne pouvant lui enlever les dons précieux qu'on lui avait prodigués, elle lui donna l'insouciance, qui les rendait inutiles. »

Insouciant et immoral, il le fut à un haut degré : ami de tous les plaisirs, et surtout des plaisirs sensuels, poussés même jusqu'à l'orgie. D'une intelligence claire, nullement -effrayé par la hardiesse des idées, homme moderne, comme on l'a dit, il fut néanmoins obligé de rentrer dans la voie que Louis XIV avait tracée1. Il fallait encore l'expérience d'un règne, comme celui qui commence, pour hâter le triomphe de l'esprit révolutionnaire qui, vers les dernières années du Grand Roi, avait commencé à saper le pouvoir absolu.

Et d'abord, les tentatives de restauration du pouvoir aristocratique échouèrent. La noblesse, dont les dernières résistances avaient été brisées avec la Fronde, en vivant à la Cour dans la dépendance du souverain, avait achevé de se séparer du reste de la nation, abdiqué tout sentiment de fonction publique comme de dignité personnelle, passé sa vie uniquement dans l'attente des faveurs et du bon plaisir du Roi.

Dans la réaction universelle, l'aristocratie, émasculée par Louis XIV, fut impuissante à jouer le rôle qu'aurait voulu pour elle son champion le plus illustre, Saint-Simon. Quand il arriva au pouvoir avec son ami le Régent, et qu'il chercha de grands noms pour les postes importants, il reconnut qu'il allait opérer dans le vide. « L'embarras, dit-il dans ses Mémoires, fut l'ignorance, la légèreté, l'inapplication de cette

1 Au point de vue du gouvernement intérieur, le pouvoir royal devait rester absolu, malgré les tentatives de réaction aristocratique incarnée dans la Polysynodie.

noblesse accoutumée à n'être bonne à rien qu'à se faire tuer,, à n'arriver à la guerre que par l'ancienneté, et à croupir du reste dans la plus mortelle inutilité, qui l'avait livrée à l'oisiveté et au dégoût de toute instruction hors de guerre, par l'incapacité d'état de s'en pouvoir servir à rien. »

L'institution de Conseils, composés de soixante-dix nobles, à la place des anciens ministres, ne fonctionna que trois ans, et les secrétaires d'Etat, si détestés de Saint-Simon, furent rétablis. Décidément, le rôle de la noblesse était bien fini, et ceux qui portent les plus grands noms vont continuer leur métier de courtisans. Ils furent d'abord les i*oués de la Régence.

De 1715 à 1722, Versailles reste désert. La Cour, le Régent en tête, se presse aux fêtes de Paris. Celui-ci tient à distancela vieille Cour, qu'il appelle Y Antiquaille. Aux bals de l'Opéra, seigneurs et filles de théâtre nouent leurs intrigues amoureuses cyniquement étalées; les gains exagérés, produits un moment par la baguette de Law, décuplent les dépenses et multiplient les fêtes et les scandales. Le duc d'Orléans avait donné depuis longtemps l'exemple des amours faciles; mais aux actrices il mêlait aussi les dames de qualité, comme Mme de Parabère et Mme de Sabran; il se montrait à Saint- Cloud avec Mme D'Ouesne, dans une chaise découverte, et quelques mois après, dans un bal public au Palais-Royal, il paraissait ayant au bras une nouvelle maîtresse, la duchesse de Falari. Dans les orgies du Palais-Royal, où il s'étalait avec ses roués : Broglie, frère du futur maréchal de France, Brancas, Biron, Noce, Richelieu, des femmes, actrices et grandes dames, rivalisaient de luxure. La duchesse de Berry, « prodige d'orgueil et de débauche1 », égalait son père pour le mépris des bonnes mœurs et de l'irréligion, et les princesses de Condé ne lui cédaient guère2.

Sauf exceptions bien rares, tous lesprinces suivent l'exemple du Régent. » C'était un assaut de dévergondage, une émulation de scandale. Déjà s'étalaient et régnaient dans toute leur force insolente les principes cyniques que Ton doit tout ce que l'on peut, que le plaisir absout la faute, que l'or achète

1 Saint-Simon.

2 Correspondance de la duchesse d'Orléans (Jivglé). — On peut joindre à cotte liste de femmes galantes la comtesse de Verrue.

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et rachète tout. » Le type de ces débauchés est le duc de Richelieu, dont la Palatine disait : « Il est un archidébauché, un vaurien, un poltron, qui nonobstant ne croit ni à Dieu, ni à sa parole. De sa vie, il n'a rien valu et ne vaudra jamais rien ; il est faux, il est menteur, ambitieux avec cela comme le diable... il n'a pas vingt-quatre ans... »

Le Régent eut pour premier ministre son ancien précepteur, l'abbé Dubois, dont le portrait a été buriné avec une crudité terrible par Saint-Simon, qui l'avait en horreur : « Ce petit homme, effilé, chafouin, à perruque blonde et à mine de fouine... en qui tous les vices, la perfidie, l'avarice, la débauche, l'ambition, la basse flatterie combattaient à qui en demeurerait le maître. » Comme éducateur du prince, on s'accorde à reconnaître qu'il s'appliqua toujours à flatter ses passions et à satisfaire à tous ses désirs, dans l'espoir de le dominer et de se rendre indispensable.

Ce débordement de débauches et d'orgies avait été contenu vers les dernières années du dernier règne par la tenue sévère de la Cour, mais Saint-Simon nous en a montré la gangrène latente. Déjà, en 1697, la Palatine constatait que l'amour dans le mariage n'était plus du tout à la mode et passait pour ridicule. Mais cela ne fit qu'empirer. En 1721, elle écrivait à sa parente Louise : « Parmi les gens du commun, il est vrai, l'on trouve encore des hommes qui aiment leurs femmes... mais parmi les gens de qualité, je ne connais pas un seul couple qui s'aime et soit fidèle. » C'est dans ce même monde qu'on se fait, au témoignage de Mathieu Marais1, « une sorte de gloire » de la « stérilité des femmes ». En plein Opéra, des dames de qualité se laissent aller « entre les bras des hommes qu'elles ne détestent pas... ce sont les manières du siècle2 ».

Jamais la noblesse de France n'avait été moins noble, jamais elle n'avait étalé aussi cyniquement ses vices devant un peuple que de tels spectacles instruisaient et préparaient à des revendications prochaines. « Cinq ans à peine après la mort de Louis XIV, on en était arrivé presque à regretter son règne : on préférait les malheurs de 1709 et de 1713 à

1 23 février 1721.

2 Correspondance de Madame.

l'étalage scandaleux qui se présentait aux regards et aux honteuses exhibitions du temps1. »

Le pamphlet suivant circula partout aux premiers temps de la Régence :

~\"ous avons du Régent De reste, De reste.

L'argent s'anéantit, Le banquier refuse crédit, Le marchand demande répit.

Le courtisan languit, Le soldat réformé périt, Le noble s'avilit,

Cbacun pâtit.

Le Régent rit, rit, rit.

C'est dans un tel milieu que le petit Roi qui doit prendre la succession de Louis XIV s'élève et grandit.

Jusqu'à cinq ans, il n'a que le souffle, au point qu'on néglige sa première éducation pour ménager sa santé. « Notre capital est de vivre », dit sa gouvernante, la duchesse de Ventadour. Physiquement, c'est un bel enfant : « Il a de grands veux très noirs, le visage rond, une jolie petite bouche qu'il tient cependant un peu trop souvent ouverte, un nez si bien fait qu'il serait difficile d'imaginer mieux, de jolies jambes ainsi que les pieds. » Tel est le portrait qu'en fait la Palatine. 11 n'est pas d'un naturel gai; il est taciturne, mais Mme de Ventadour dit qu'on en fait tout ce qu'on en veut, « pourvu qu'on lui parle >ans humeur ». Quand le vieux maréchal de Villeroi, gouverneur nominal, prend en mains*, dès 1717, l'éducation du jeune Roi, qui se sépare en pleurant de son affectueuse gouvernante, il veut forcer son naturel, ce qui eut pour effet d'augmenter sa taciturnité, et de provoquer chez l'enfant buté des rébellions soudaines, des manifestations répétées d'humeur chagrine et volontaire. Du moins, à cùté du gouverneur, d'esprit peu éclairé et d'entêtement jaloux, se tiennent deux uuides intelligents et affectueux qui dirigent l'instruction du

1 Vicomte de Guichen, Crépuscule d'ancien régime, 1909.

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prince : son précepteur, l'abbé Fleury, évêque de Fréjus, qui devait être son premier ministre, et l'abbé Vittement '.

Le caractère de Louis XV devait rester indécis et inégal. 11 avait souvent de l'humeur, et alors, bien qu'il eût l'éloeution facile'2, il demeurait silencieux, au point qu'on pouvait difficilement lui arracher une parole quand on le sortait de son entourage intime. Il restera ainsi toute sa vie.

L'éducation de Yilleroi, son système de claustration lui ont donné ce caractère « glorieux et timide », cette aversion pour tout ce qui concerne son « métier de roi », ce fond d'indifférence, d'insensibilité et d'ennui qui ne le quitteront plus.

Le peuple lui trouvait bon air et admirait sa grâce extérieure. En juillet 1721, devenu très malade, Paris et la France témoignèrent une vive douleur et la crainte de le perdre, par haine de la Régence. On fit courir le bruit qu'il avait été empoisonné, ce qui faillit provoquer une émeute. Le médecin Helvétius le sauva en lui donnant de l'émétique, et les réjouissances populaires éclatèrent.

Pendant le séjour de la Cour à Paris, Versailles fut assez négligé. Les fonds d'entretien pour les bâtiments furent réduits de moitié.

Mentionnons les deux voyages que Pierre le Grand y fit, le 24 mai et le 3 juin 1717, « où les eaux jouèrent ». Dans le dernier, il alla coucher à Trianon. où il occupa, avec toute sa suite, « les appartements du Corridor qui donne sur les G ou lottes » (Trianon-sous-Bois).

Le Czar alla aussi au château de Clagny et à Marly. Il revint par Versailles, où il dîna. << Avant que de se mettre à table, il vit tous les appartenons et le cabinet des Curiosités, qui est auprès de la pièce de la Chapelle 3 ; on lui montra les médailles et les coquillages. Les livres curieux et les estampes magnifiques des anciens ballets du Roi l'occupèrent plus agréablement que toute antre chose. Il descendit à la Grande et à la

1 Comte Fleury, Louis XV intime, 1899. — Malgré le* attaques ck eunemis, d'Argenson et Bernis, Fleury s'appliqua à instruire son royal élève au moins autant qu'à le divertir.

2 Journal inédit du duc de Croy.

' Cette pièce de la Chapelle était le salon qui a été appelé salon d'Ile cule et dont la décoration n'était pas encore faite.

3o8 LE CHATEAU DE VERSAILLES.

Petite -Ecurie; il vit travailler, dans l'une et dans l'autre, plusieurs chevaux que les écuyers montèrent en sa présence. Il monta en carrosse sur les cinq heures1. »

Cependant, l'alliance que Pierre le Grand était venu offrir ne fut pas acceptée. Le Régent, qui tenait à l'amitié du roi d'Angleterre, George Ier, avec lequel il avait signé un traité intéressé, ne pouvait seconder contre les Suédois un souverain énergique dont les progrès dans la Baltique inquiétaient les Anglais2.

Le 15 juin 1722, le Gouvernement et la Cour réintégraient Versailles.

La France et l'Espagne, brouillées à la mort de Louis XIV, à la suite d'un renversement d'alliances, s'étaient réconciliées l'année précédente, et le gage de cette paix fut deux mariages. Louis XV, âgé de douze ans et demi, était fiancé à l'infante d'Espagne, Marie-Anne-Victoire, fille de Philippe V, âgée de quatre ans, tandis que MIIe de Montpensier, fille du Régent, épousait l'infant Don Louis.

Malgré ses longs corsets et ses paniers, le premier cadeau que fit à l'Infante son royal fiancé fut une poupée.

Cette combinaison des mariages espagnols avait agréé au duc d'Orléans, parce qu'elle favorisait les espérances de sa maison, en ajournant indéfiniment la paternité du Roi, dont la santé délicate ne semblait pas promettre une longue vie.

Le Roi et l'Infante occupèrent « les appartements du feu Roi et de la feue Reine, et le maréchal de Villeroi fut logé dans les derrières des cabinets du Roi. Le cardinal Dubois eut toute la Surintendance entière pour lui seul, comme M. Colbert l'avait eue, et après lui M. de Louvois... M. le duc d'Orléans prit l'appartement de feu Monseigneur, en bas, et Mme la duchesse d'Orléans demeura dans celui qu'elle avait en haut, auprès du sien, qui resta vide3 ».

1 Mercure de France, 1717, juin.

5 La politique française sous le Régent, conduit par Dubois, ne cessa d'être subordonnée à ses entreprises sur le trône de France. Ce fut là le secret de toutes ses alliances : Traité de la Haye, janvier 1717; Quadruple alliance de Londres, 1718. (Voir E. Bourgeois, Manuel historique de politique étrangère, tome Ier, xiv.)

* Saint-Simon, XIX.

Le Régent continua à Versailles, avec ses amis, les roués, la vie scandaleuse qu'il menait au Palais-Royal. On vivait en débauche ouverte et on voyait, sous un roi mineur, sans autorité, régner tous les vices.

A la fin de juillet 172:2, quelques courtisans se livrèrent la nuit, dans un bosquet, à une telle débauche, que le Régent lui-même fut obligé de punir les coupables. On en exila cinq, dit Rarbier, et on mit le sixième à la Bastille.

Le 25 octobre, le sacre du jeune Roi eut lieu à Reims, suivant le cérémonial habituel.

Le 22 février 1723, Louis XV fut déclaré majeur au Parlement. Le duc d'Orléans restait premier ministre. Le cardinal Dubois ne survécut que de quelques mois : il mourut le 10 août, à la Surintendance.

Quatre mois après, le 2 décembre, ce fut le tour du Régent. Il mourait subitement d'apoplexie dans son appartement de Versailles1. La duchesse de Falari se trouvait près de lui. Comme c'était au moment où il se disposait à aller travailler près du Roi, il n'y avait personne dans les appartements, chacun était alors « à ses affaires ou en visite », de sorte qu'il s'écoula une bonne demi-heure avant la venue des médecins.

Sitôt que les gens du métier l'eurent envisagé, ils le jugèrent sans espérance. On l'élendit à la hâte sur le parquet; on l'y saigna ; il ne donna pas le moindre signe de vie pour tout ce qu'on put lui faire. En un instant que les premiers furent avertis, chacun de toute espèce accourut ; le grand et le petit cabinet étoient pleins de monde. En moins de deux heures, tout fut fini, et peu à peu la solitude y fut aussi grande qu'avoit été la foule. Dès que le secours fut arrivé, la Falari se sauva et gagna Paris au plus vite.

La Vrillière2 fut des premiers averti de l'apoplexie. Il courut aussitôt l'apprendre au Roi et à l'évêque de Fréjus, puis à Monsieur le Duc, en courtisan qui sait profiter de tous les instants critiques; et dans la pensée que ce prince pourroit bien être premier ministre, comme il l'y avoit exhorté en l'avertissant, il se hâta de retourner chez lui, et d'en dresser à tout hasard la patente sur celle de M. le duc d'Orléans

Fréjus, dès la première nouvelle de l'apoplexie, avoit fait l'affaire de Monsieur le Duc avec le Roi, qu'il y avoit sans doute préparé

1 Dans son cabinet (salle 49).

2 La Vrillière, Louis Phélippeaux, comte de Saint-Florentin, était ministre de la Maison du Roi et secrétaire de la Régence. Son fils Louis devait être aussi ministre de la Maison du Roi.

d'avance sur l'état où on voyoit M. le duc d'Orléans, surtout depuis ce que je lui en avois dit, de sorte que Monsieur le Duc arrivant chez le Roi, au moment qu'il sut la mort, on fit entrer ce qu'il y avoil de plus distingué en petit nombre, amassé à la porte du cabinet, où on remarqua le Roi fort triste et les yeux rouges et mouillés. A peine fut-on entré et la porte fermée, que Fréjus dit tout haut au Roi que dans la grande perte qu'il faisoit de M. le duc d'Orléans,, dont l'éloge ne fut que de deux mots. S. M. ne pouvoit mieux faire que prier Monsieur le Duc là présent de vouloir bien se charger du poids de toutes les affaires et d'accepter la place de premier ministre, comme l'avoit M. le duc d'Orléans. Le Roi, sans dire un mot, regarda Fréjus, et consentit d'un signe de tête, et tout aussitôt Monsieur le Duc fit son remerciement. La Vrillière, transporté d'aise de sa prompte politique, avoit en poche le serment de premier ministre, copié sur celui de M. le duc d'Orléans, et proposa tout haut à Fréjus de le faire prêter sur-le-champ. Fréjus le dit au Roi comme chose convenable, et à l'instant Monsieur le Duc le prêta. Peu après, Monsieur le Duc sortit; tout ce qui étoit dans le cabinet le suivit; la foule des pièces voisines augmenta sa suite, et dans un moment il ne fut plus parlé que de Monsieur le Duc'.

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