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LA COUR DE VERSAILLES SOUS LE MINISTÈRE DU DUC DE ROURRON

LE DUC DE BOURBON ET M»e DE PRIE LE MARIAGE DE LOUIS XV ET DE MARIE LECZ1NSKA

Le duc de Bourbon, appelé par la grâce de Fleury à succéder au duc d'Orléans, prit aussitôt possession de son appartement.

Cet arrière-petit-fils du Grand Condé atteignait sa trentedeuxième année. « A l'extérieur, M. le Duc n'avait rien qui pût plaire. Il était grand, sec, le visage osseux. On lui avait reconnu toutefois une assez belle figure vers sa première jeunesse, mais un accident l'avait défiguré. Se trouvant à la chasse avec le duc de Berry, celui-ci l'avait blessé d'un plomb à l'œil gauche, qui en était resté crevé. Il avait toujours été très adonné aux exercices du corps, où il excellait, à la bonne chère et à la galanterie-. »

1 Saint-Simon, XV.

s H. Thirion, Madame de Prie (Plon-Xourrit).

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Second prince du sang, il avait bien mené, sans éveiller la jalousie du Régent, la vigoureuse campagne entreprise en 1717 contre les princes légitimés, dans l'intention de leur restituer le rang de simples pairs du royaume. Très riche avant le système de Law, il avait accru sensiblement sa fortune par l'agio.

Son esprit était ordinaire. « Il est poli et sait bien vivre, dit la Palatine, mais son génie n'a pas beaucoup d'étendue, 11 n'est pas non plus fort instruit, mais il a de la hauteur dans le caractère, il sait garder son rang. » Néanmoins, il se laissa complètement dominer par sa maîtresse, la fille du financier Berthelot de Pléneuf, séparée de son mari, ambassadeur à Turin, et devenue marquise de Prie par la faveur de son amant. Ce fut elle qui. en réalité, gouverna la France pendant les deux années que dura ce ministère.

u Mme de Prie était belle; bien faite, charmante par ces je ne sais quoi qui enlèvent, et de beaucoup d'esprit extrêmement cultivé. » Ainsi la juge Saint-Simon. D'Argenson, de son coté, la proclamait la « fleur des pois ». Toutefois, ses intentions et ses actes sont jugés sévèrement par tous les contemporains, et c'est elle qui porte la responsabilité devant l'histoire des événements accomplis sous le ministère du duc de Bourbon l.

Mme de Prie eut pour conseil les frères Paris, dont le rôle devait être important pendant une grande partie du règne de Louis XV et qui mirent un peu d'ordre dans l'administration financière ; mais une série de mesures incohérentes et brutales, tant à l'intérieur qu'en dehors, discréditèrent bientôt le gouvernement du duc de Bourbon.

Une préoccupation dominante pour lui et Mme de Prie fut de marier Louis XV sans tarder, afin qu'il eût le plus tôt possible des héritiers et qu'ainsi fut bridée l'ambition de la famille d'Orléans, à qui le mariage de Mlle de Montpensier assurait l'appui de l'Espagne, dont le roi, Philippe V, avait

1 Un historien contemporain, M. II. Thirion, dans un ouvrage attachant sur Mme de Prie, a essayé d'établir que si elle a eu de l'ambition, < cela a été surtout pour son prince, à qui elle s'était sincèrement attachée et de qui elle voulait ainsi le triomphe, afin de le défendre et de se défendre elle-même contre leurs antagonistes ». Il a aussi tenté de faire justice des reproches de cupidité et d'avarice formulés contre la favorite.

refusé d'accorder au frère de la favorite le titre de grand d'Espagne qu'elle sollicitait.

Sur ces entrefaites, une maladie du Roi vint précipiter les ■choses.

Le Roi tomba malade, et quoique le mal ne fût pas menaçant et qu'il finît en peu de jours, Monsieur le Duc en fut tellement effrayé qu'il se releva une nuit, tout nu. en robe de chambre, et monta dans la dernière antichambre du Roi1, de l'appartement bas ■de feu Monseigneur, où M. le duc d'Orléans étoit mort, et que Monsieur le Duc avoit eu ensuite. Il étoit seul, une bougie à la main. Il trouva Maréchal, qui passoit cette nuit-là dans cette antichambre, qui me le conta peu de jours après, et qui, étonné de cette apparition, alla à lui et lui demanda ce qu'il venoit faire. Il trouva un homme égaré, hors de soi, qui ne put se rassurer sur ce que Maréchal lui dit de la maladie, et à qui enfin, d'effroi et de plénitude, il échappa : « Que deviendrois-je? répondant entre haut et bas à son bonnet de nuit; je n'y serai pas repris s'il en réchappe; il faut le marier. » Maréchal, avec qui il étoit seul à l'écart, ne lit pas semblant de l'entendre; il tâcha de lui remettre l'esprit, et le renvoya se coucher. Ce fut l'époque du renvoi de l'Infante2.

La petite Infante, qui n'avait que sept ans, fut donc renvoyée en Espagne. Le 5 avril 1725, elle partit de Versailles sous prétexte que son père demandait à la voir, pendant que le Roi, qui était allé ce jour-là à Marly, écrivait à Philippe V « qu'il avait beaucoup de peine à se séparer de l'Infante, mais qu'un roi étant plus à son peuple qu'à soi-même, il n'avait pu se dispenser, depuis sa dernière maladie, de céder aux vives sollicitations de son peuple pour se marier promptement, et prévenir, par une succession que Dieu voudrait bien lui donner, les troubles et les révolutions qui arriveraient s'il venait à mourir avant que l'Infante fût nubile3 ».

Philippe V répondit en renvoyant en France Mlle de Beaujolais, l'une des filles du Régent, fiancée en 1722 à l'infant Don Carlos.

Il fallait chercher pour Louis XV une princesse capable de donner le plus tôt possible un héritier au trône et de ruiner ainsi toutes les espérances de l'héritier présomptif, tout en ne

1 La salle de l'OEil-de-Bœuf, où il arriva par l'escalier des Dupes. 8 Saint-Simon, XVI.

3 Mathieu Marais, III. — Trois portraits de cette jeune princesse, exécutés par Belle, se trouvent au Musée de Versailles.

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portant pas ombrage par son caractère au duc et à la marquise. Sans doute, Catherine de Russie aurait, même au prix d'une abjuration, donné sa fille au roi de France, mais « le sang violent de Pierre le Grand ne promettait pas une reine assez dépendante ». La fille aînée du duc de Lorraine fut aussi mise sur les rangs, mais elle était nièce du Régent par sa mère.

D'autres choix durent aussi être écartés.

Dans la hâte d'en finir, sur les conseils du financier Pàris- Duverney, Mme de Prie et le duc se décidèrent pour Marie Leczinska, fille du ci-devant roi de Pologne, Stanislas, qui vivait pauvrement à Wissembourg. Cette princesse, devant à la maîtresse du duc une fortune si brillante et si imprévue, en serait d'autant plus dévouée à ses intérêts.

Sans doute, elle était plus âgée que le Roi de six ans et demi, mais les « mœurs d'une personne de cet âge » devaient la rendre « plus propre à donner des héritiers bien constitués ». Le portrait de la « Polonaise » apporté à Versailles, inspiré d'un portrait1 de la duchesse de Rourgogne, mère du Roi, par Santerre, plut au Roi, mais le mariage parut, dans le public et à la Cour, une mésalliance. Les négociations se firent, le 8 juin 1725, à Chantilly. On vint signer le contrat à Versailles le 9 août, et on repartit à Fontainebleau, où la bénédiction nuptiale fut donnée à Louis XV et à Marie Leczinska le o septembre. La Cour ne revint à Versailles que le 1er décembre.

Marie Leczinska monta par l'escalier des Ambassadeurs, qui était éclairé avec magnificence, aussi bien que les grands appartements du Roi et la Galerie, jusqu'à l'appartement de la Reine.

Ainsi se fit ce singulier mariage, où un jeune prince, à peine adolescent, devenait, par le jeu d'une ambition mesquine, l'époux d'une princesse plus âgée, vers laquelle aucune inclination n'avait pu le porter.

Cependant, en cette Cour dont elle ne connaît pas les écueils, la fille de Stanislas jouit avec modération de sa fortune inespérée, et elle garde au « chérissime papa »

1 Le peintre Gobert avait été envoyé mystérieusement à Wissembourg pour faire le portrait de la princesse Marie.

qu'elle vient de quitter un souvenir plein de tendresse : « On me dit les choses les plus belles du monde; je subis à chaque instant des métamorphoses plus brillantes les unes que les autres ; tantôt je suis plus belle que les Grâces, tantôt je suis de la famille des neuf sœurs ; hier, j'étais la merveille du monde; aujourd'hui, je suis l'astre aux bénignes influences... Sans doute que demain je serai placée au-dessus des immortels. Pour faire cesser ce prestige, je mets la main sur ma tète et aussitôt je retrouve celle que vous aimez et qui vous aima bien tendrement. » Une autre fois, elle écrit, en signant : la petite Maruchua... « Mon âme est en paix... Je n'ai de peine que celle de ne pas vous voir, mon chérissime papa... »

Son âme était en paix et elle ne demandait qu'à adorer son mari. A son arrivée, elle lui avait demandé de quelle manière elle devait se conduire et quels étaient ceux en qui il avait le plus de confiance; s'il aimait M. de Fleury. Le Roi, dit Luynes, répondit : « Beaucoup. » Elle fit ensuite la même question sur M. le Duc, et le Roi lui avait répondu : « Assez. » Marie Leczinska devait sa fortune à M. le Duc et lui conservait une juste reconnaissance; mais après les réponses du Roi, elle eut dû ne pas prendre parti. Elle l'oublia malheureusement bientôt après.

Le jeune Roi, à qui le bon sens ne manquait pas, à défaut de volonté, avait senti de bonne heure les intrigues et les cabales qui s'agitaient autour de lui et réfléchi sans doute aux raisons de son précoce mariage. Comme il ne pouvait se passer de serviteur, il n'en voyait aucun de plus dévoué et de plus d'expérience que son vieux précepteur. Il avait appris de bonne heure à se renfermer et à dissimuler. Il ne s'ouvrait qu'à Fleury, qu'il sentait dévoué et en somme désintéressé. Avec la Reine, qui l'adorait, il restait taciturne et méfiant.

Justement par crainte de cette influence, le duc et Mme de Prie ourdirent une intrigue à laquelle la Reine se prêta innocemment, pour faire renvoyer de la Cour le vieil évèque (1726). Mais cette tentative se retourna contre eux et tous deux furent exilés1. Vrai coup de théâtre. Le duc de Charost, capitaine

1 La disjrràcc du duc do Bourbon cessa l'année suivante : le 3 dé-

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des sardes, entra dans le cabinet de M. le Due et lui rem,t nne Tettre de cachet par laquelle le Roi le remerciait du soin qu'il avait pris de ses affaires, lui ordonnait de se retirer a Chantilly e lui défendait de voir la Reine. Pendant ce temps. F eury portait une lettre de cachet à la Reine, par laquelle le RoT a priai, absolument de ne pas voir M. le Duc. Quant a ,a pauvre Reine. Louis XV, qui aimait miens son precep en que sa femme, lui en garda une rancune que sa dissimulation rendait plus pénible.

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