LA COUR DE VERSAILLES SOUS LE MINISTÈRE DE FLEURY
Le H juin 1726, M. de Fréjus prenait officiellement la succession du duc de Bourbon. 11 avait soixante-treize ans Avec lui les factions cessèrent de gouverner et il s appliqua de son m eux au bien du pays, mais l'énergie devait lui manquer; "n'eut « que de la sagesse et, pour restreindre encore ce mot, il n'eut que la sagesse d'un vieillard ». Les contemporains d'.Argenson, Barbier, Luynes, le jugent sévèrement et sou" d'accord pour reconnaître que l'emploi de premier ministre était « fort au-dessus de ses forces ».
Choisi par Louis XIV mourant pour être précepteur du jeune Louis XV, il avait su gagner la confiance de son élève. L'année de l'exil du duc de Bourbon, il avait été nomme cardinal, et dès lors son autorité fut plus grande que celle des cardinaux-ministres qui l'avaient précède
Depuis le jour où la Reine, par reconnaissance pour le duc de Bourbon avait paru défavorable à celui qui et., paîtra de l'esprit de son jeune époux, elle avait vu « des changelents ! dans son amitié, et la « glace .. que le vieux précepteur v avait mise ne devait jamais disparaître entièrement. H 3 ut des alternatives d'indifférence et de complaisance conjugale de la part de Louis XV, mais l'indifférence gagnant toujours. Quoi qu'il en soit, à cette époque, les couches royales
de vingt-neuf ans.
vont se succéder. En 1727, on attendait un Dauphin, et, le 14 août, la Reine mettait au monde deux princesses! Au mois de juillet 1728, une autre fille arriva : « Madame Troisième ». « On est d'un très grand chagrin à Versailles, écrit Barbier; cependant, le Roi a très bien pris la chose et a dit à la Reine qu'il fallait prendre parole avec Pérard, son accoucheur, pour l'année prochaine, pour un garçon. » — « J'espère que Dieu exaucera les vœux de nos bons sujets pour moi, écrit de son côté la Reine au maréchal Du Bourg; je mourrai contente si je leur laisse cette consolation. » Et, parlant de son mari à son père : « On n'a jamais aimé comme je l'aime. »
Le Dauphin naquit à Versailles le 4 septembre 1729. Paris et la Cour célébrèrent des fêtes magnifiques. C'est le moment le plus heureux de la vie de la Reine. « Le portrait de Belle, où elle est représentée assise dans sa chambre de Versailles, sur un canapé écussonné aux armes de France et de Pologne, enveloppée du grand manteau d'hermine fleurdelysé, tenant sur ses genoux le Dauphin en bonnet ruche, avec le cordon du Saint-Esprit, fixe le souvenir de cette heure éphémère1. »
Marie Leczinska, reine depuis trois ans, ne connaissait pas encore Paris. Elle y vint pour la première fois le 4 octobre 1728, pour une sorte de vœu ou de pèlerinage à Notre- Dame, en faveur de la naissance d'un héritier du trône, et c'est ainsi que la peint le bourgeois-avocat Barbier : « Elle est petite, plus maigre que grasse, point jolie, sans être désagréable, l'air bon et doux, ce qui ne lui donne pas la majesté requise pour une reine. Elle avait l'air bien contente. Elle a fait un assez grand tour dans Paris, et elle a vu une affluence de monde étonnante. »
Les couches de la Reine et les voyages du Roi sont presque les seuls événements à mentionner pendant cette période assez monotone de l'histoire du Château de Versailles2.
En 1732, le Roi tint un lit de justice à Versailles. C'était
1 A. Michel {Débats). — Ce portrait, daté de 1730, se trouve dans la salle 44, appartement du Dauphin.
2 Les naissances des enfants de Louis XV et de Marie Leczinska se succédèrent ainsi : En 1727, deux filles, Madame Elisabeth ou Madame Première, Madame Henriette ou Madame Seconde; en 1729, un Dauphin; in 1732, Madame Adélaïde; en 1733, Madame Victoire; en 1734, Madame Sophie; en 1737, Madame Louise.
l'histoire. — LOUIS XV. 367
la première fois que cette cérémonie avait lieu autre part qu'au Parlement, à Paris. Il s'agissait de querelles entre jésuites et jansénistes au sujet de la bulle Unigenitus, qui passionna l'opinion. Le 18 août, le Parlement, en robes rouges, fut introduit dans la salle des Gardes (aujourd'hui salle du Sacre), qui avait été accommodée sur le modèle de la Grand'- Chambre. A'oici le récit de Barbier :
Le lit de justice commença vers les onze heures. Le Roi étoit placé dans le coin de la salle, sur un siège élevé, avec un dais comme au Palais, et avoit à ses pieds M. le prince Charles de Lorraine, grand écuyer, qui, dans ces cérémonies, a un grand baudrier avec une grande épée, et M. le duc de Bouillon, grand chambellan. 11 y avojt en princes du sang : M. le duc d'Orléans, Monsieur le Duc, M. le comte de Charolois, M. le comte de Clermont et le jeune prince de Conty ; douze ducs et pairs; et en pairs ecclésiastiques, M. l'évêque de Beauvais seulement. M. le Chancelier étoit accompagné de conseillers d'Etat et de six maîtres des requêtes en habit de satin, et il y avoit avec le Parlement quatre maîtres des requêtes en robes rouges. Il y avoit aussi des gouverneurs de provinces et autres qui ont droit d'y assister.
Cela formoit une assemblée magnifique par la qualité des personnes et la diversité des habillemens. M. le Garde des Sceaux n'y étoit pas, et dans un coin fait en espèce de lanterne, on voyoit le cardinal de Fleury, qui regardoit ce spectacle.
Le Roi dit : « Je vous ai fait venir ici pour vous apprendre mes intentions, que mon chancelier va vous expliquer. »
M. le Chancelier a fait un discours dans lequel, après avoir parlé de la désobéissance du Parlement aux ordres du Roi, de la clémencede S. M., il leur a dit que le Roi entendoit faire enregistrer sa déclaration du 18 août... M. le président Le Pelletier a parlé, conformément à l'arrêté de la Cour, pour montrer les raisons qui avoient déterminé la compagnie à refuser l'enregistrement de la déclaration. Son discours a été fort approuvé. Ensuite, M. Gilbert de Voisins, premier avocat général, a requis l'enregistrement pour satisfaire aux ordres du Roi, mais en faisant sentir la douleur qu'il avoit de remplir son ministère dans une pareille occasion... Nonobstant toutes ces belles harangues, le chancelier a fait inscrire l'enregistrement sur le repli; après quoi, Je Roi, qui n'avoit parlé que par la bouche de son chancelier, a dit à son Parlement : « Je vous ordonne de ma propre bouche d'exécuter tout ce que vous avez entendu, et particulièrement de faire vos fonctions sans les discontinuer. » Puis l'assemblée s'est séparée.
- En ce temps-là, la Cour menait à Versailles la même vie que du temps de Louis XIV. Les mêmes usages se continuaient, du moins en apparence. Mais tout le monde, à com-
mencer par le Roi, ne se soumettait qu'avec répugnance à cette vie si minutieusement réglée et si gênante.
Louis XV, qui n'aimait pas Versailles et s'y ennuyait, en était absent le plus souvent possible. Versailles restait toujours sans doute la résidence officielle, où le Roi se trouvait aux jours voulus, pour certaines cérémonies, pour la réception des ambassadeurs, pendant le carême, etc., mais qu'il délaissait fréquemment pour aller chercher ailleurs des distractions.
Louis XV va souvent à Rambouillet passer deux ou trois jours chez le comte de Toulouse, « qui a beaucoup d'esprit et qui l'amuse » ; il va à Chantilly, chez M. le Duc, qui a de beaux équipages de chasse; il va à Compiègne au printemps, à Fontainebleau en automne, pour chasser. Quand il va à Marly, il y séjourne longuement. Plus tard, nous le verrons s'absenter de plus en plus de Versailles et ajouter à ces voyages, qui ne sont jamais abandonnés, ceux de Choisy ' , Trianon, la Meutte'2, Madrid, Bellevue, Saint-Léger, Saint- Hubert. Et ce qu'il cherchera dans ces déplacements continuels, c'est d'échapper à l'ennui, à l'étiquette, aux ministres et aux affaires, bientôt à la société de la Reine.
Dans cette période de 1726 à 1733, pendant que Fleury mène les affaires de l'Etat, nous le voyons en joyeuse fête avec les « Marmousets » dont il s'entoure, les Gesvres, les Epernon et les autres, écoutant les propos d'alcôve et de coulisse de son valet de chambre Bachelier. Bien que né avec un goût vif pour les femmes, il est encore timide et retenu par ses principes religieux. Il est encore fidèle à la Reine, sans qu'il lui rende l'affection profonde qu'elle lui témoigne.
Mais le voilà qui commence à rechercher la société des femmes, principalement dans le salon de la comtesse de Toulouse, très honnête personne en son privé, mais qui aime exercer de l'influence, « gouverner les affaires et les hommes ». Il voit aussi, dans ce milieu, la sœur de M. le Duc, Mlle de Charolais, d'esprit vif, de façons cavalières et de
1 Mlle de Moutpensier avait fait bâtir le château de Choisy (Choisyle-Roi), qu'elle légua au Grand Dauphin, fils de Louis XIV. Louis XV le racheta au duc de La Yallière.
2 Le Régent avait fait construire le château de la Meutte (Muette) et y avait installé sa fille, la duchesse de Berry.
mœurs légères, et qui, elle aussi, veut avoir grand crédit sur le Roi, avec moins de scrupules sur le choix des moyens. D'ailleurs, elle corromprait le Roi « pour le plaisir de le faire ».
A côté de MUe de Charolais, et animées du même esprit, sont d'autres princesses du sang, comme Mme de Modène, MUes de Clermont et de la Roche-sur-Yon. Elles sont de toutes les parties, accompagnent partout le Roi et même assistent à ses petits soupers « pour en masquer l'indécence ». MUe de Charolais a justement son château de Madrid tout près de celui de la Meutte, où le Roi va coucher souvent.
Fleury s'inquiéta de ces réunions de la Meutte. Un soir (c'était en 173:2), dans un souper, servi à deux tables de douze convives, comme les courtisans causaient librement des femmes de la Cour, le Roi se lève subitement, porte une santé mystérieuse : « A V 'inconnue. ! » et, après avoir bu, casse son verre, invitant tout le monde à faire de même. Il avait alors vingt-deux ans.
Mlle de Charolais, la maréchale d'Estrées et Rachelier furent les personnes qui choisirent la première favorite du Roi. Ce fut Mme de Mailly, de beauté médiocre, mais affectueuse et désintéressée, qui paraissait ne devoir jamais rompre l'influence dont la coterie comptait se servir.
On a prétendu que Fleury, craignant que Louis XV échappât à son influence, s'il rencontrait une maîtresse de caractère qui eût « le désir de se mêler aux affaires », aurait choisi lui-même, en Mm" de Mailly, une personne aimable, complaisante, très propre à vaincre par sa sensibilité tendre la timidité du Roi, et surtout désintéressée. Plutôt, Fleury accepta facilement une situation qu'il ne pouvait pas empêcher. Il protesta pour la forme; après une feinte brouille avec le Roi, il accepta l'ouvrage fait par d'autres et qui mettait sa conscience à l'abri sans nuire à son autorité1.
1 Sainte-Beuve, Marie Leczinska [Nouveaux Lundis); — De Nolhac, Louis XV et Marie Leczinska.