‹ Le château de Versailles et ses dépendancesChapitre 93 sur 166 · L'ABANDON DE LA REINE COMMENCEMENT DU RÈGNE DES FAVORITES · texte numérisé non relu

L'ABANDON DE LA REINE COMMENCEMENT DU RÈGNE DES FAVORITES

Ce fut le premier pas de Louis XV dans une voie où il devait aller loin ; mais il n'y entra pas tout d'abord sans remords ni retour. En décembre 1737, après avoir délaissé la Reine pendant huit mois, il se rapprocha d'elle pour faire ses dévotions de Noël ; mais les rechutes étaient fréquentes et elles le devinrent de plus en plus jusqu'à l'abandon définitif. Dans son âme molle et sensuelle, le devoir ne pouvait longtemps prévaloir.

Mme de Mailly était l'aînée des demoiselles de Nesle. Elles étaient cinq sœurs : Mmes de Mailly, de Yintimille, de Flavacourt, de Lauraguais, de la Tournelle, et avaient une sœur naturelle, Mme de la Guiche. Louis XV eut, ou chercha à avoir les six sœurs pour maîtresses.

Mme de Mailly, sans ambition, confiante et aimante, ressemblant par là à Mlle de La Vallière, fixa à Versailles sa, sœur Mme de Yintimille, ambitieuse et passionnée, qui. n'allait pas tarder à la supplanter.

La favorite eut d'abord un appartement dans l'aile du Nord, au rez-de-chaussée du pavillon dit de Noailles. En 1741, le Roi lui donna un nouveau logement situé auprès de ses entresols, et qu'on appelait Yappartement vert. Cet appartement est celui qu'on appelle aujourd'hui Yappartement de Mme Du Barry. Il est situé au-dessus des appartements de Louis XV, avec lesquels il communique par un escalier intérieur. Cet appartement a été occupé successivement par toutes les maîtresses en titre de Louis XV : Mmes de Mailly, de Chàteauroux, de Pompadour et Du Barry.

D'Argenson s'est montré dur et injuste pour Marie Leczinska. « Le Roi, dit-il, au commencement de son mariage,, vouloit jouer chez la Reine les soirs et y causer; la Reine, au lieu de le mettre à son aise et l'amuser, faisoit toujours la dédaigneuse et la sotte railleuse, voulant paroître prendre del'empire sur son mari, et d'ailleurs tenoit des propos fort ennuyeux., ce qui écarta le Roi et le fit tourner à passer ses soirées chez lui, d'abord avec des hommes, puis avec des.

femmes, comme la cousine de Charolais, puis Mme la comtesse de Toulouse. »

Et ailleurs : « Une dame du Palais m'a conté que la plus grande faute étoit à la Reine si le Roi avoit pris une maîtresse.: elle se conduisoit en bégueule. Aussi personne au monde n'a-t-il moins d'esprit que la Reine; elle n'a rien à elle, elle n'est que ce qu'elle voit être aux autres; le torrent de l'exemple la gagne plus que personne; elle a vu qu'en France il étoit de bon air de dédaigner son mari, elle a pris ce bon air. Elle disoit : « Eh quoi! toujours coucher, toujours « grosse, toujours accoucher! »

Sous prétexte de santé, elle refusait de recevoir le Roi. D'Argenson nous raconte encore que la Reine avait peur des esprits, et que, quoique le Roi fût auprès d'elle, il fallait qu'elle eût une femme qui lui tînt la main pendant toute la nuit et qui lui fît des contes pour l'endormir. Comme elle était très frileuse, elle mettait des matelas sur elle, de sorte que le Roi étouffait et se retirait chez lui tout en sueur.

Luynes, dont le témoignage doit faire autorité, dit que la séparation, l'éloignement de Louis XV de Marie Leczinska n'eurent pas pour cause la répugnance de la Reine au devoir conjugal ; ces répugnances n'existèrent jamais. Un accident survenu en 1738, suivi d'un dérangement assez sérieux, l'obligea à « imposer quelques trêves aux impatiences du Roi, sur l'ordre d'une Faculté trop méticuleuse; mais jusqu'à la fin, et sans relâche, elle demeura désireuse de maternité. Les commérages du temps, sans excepter ceux de D'Argenson, interprètent fort mal les sentiments de la Reine sur ce point. et lui prêtent des mots ou même des jeux de mots que démentent ses lettres, ses paroles et toute sa vie1 ».

Marie Leczinska continua à aimer l'époux infidèle, mais elle, qui ne devait pas détester les autres maîtresses du Roi. elle ne pardonna jamais à la première de lui avoir ravi son cœur. Elle fit en vain appel au cardinal Fleury pour qu'il l'aidât à le ramener et la laissât désormais le suivre partout. Mais ses assiduités parurent à celui-ci une gène

1 De Nolhac, Louis XV et Marie Leczinska. — Sainte-Beuve traite aussi de commérages les récits de D'Argenson [Nouveaux Lundis. t. VIII : Marie Leczinska).

et un espionnage qui le firent s'éloigner de plus en plus d'elle. « On a remarqué, dit Luynes, lorsque le Roi arrive dans le salon, que non seulement il ne s'approche pas de la table de cavagnole où la Reine joue; mais même, il y a quelques jours, la Reine se tint debout assez longtemps sans que le Roi lui dit de s'asseoir; et pendant ce temps, il parlait à Mme de Mailly. » C'était en 1738.

Malgré ses vives blessures, la Reine, qui était bonne et charitable, et dont les sentiments très chrétiens étaient pour elle une force, s'habitua peu à peu à une résignation calme et sans amertume1. Louis XV, se reposant sur son vieux ministre des affaires de l'Etat, continue sa vie de paresse et d'ennui. Fleury se meta recevoir les courtisans à son petit coucher. N'a-t-il pas toute l'autorité? « Toute la France, toute la Cour, poiloux 2 ou autres, useurs de parquet ou gens affairés » , attendent à sa porte. La guerre de la Succession de Pologne, qui s'était faite malgré lui, amenait la disgrâce de son collaborateur Chauvelin, l'habile négociateur du traité de Vienne, par lequel la Lorraine allait devenir française; mais Fleury pensait que la vieille lutte contre la maison d'Autriche devait cesser. H préférait faire avec elle une alliance qui ùterait « à l'avenir aux Anglais toute occasion de reprendre la balance des affaires de l'Europe ». Cette politique nouvelle, que Choiseul devait bientôt appliquer, Louis XIV l'avait entrevue en 1715 et le marquis de Torcy l'avait esquissée; elle était aux yeux du vieux ministre un gage de cette paix qu'il n'aurait jamais voulu rompre.

Mais Louis XV s'occupait alors fort peu de politique étrangère. Il continuait à satisfaire son goût pour la chasse, sa passion des femmes et sa manie du changement. On le voit à Fontainebleau, à la Rivière, maison de la comtesse de Toulouse; à Compiègne, où la Cour se transportait tous les ans; à Saint-Léger, près de Rambouillet, encore chez le comte de Toulouse; à la Meutte chez MUe de Charolais, à Madrid. Le lundi gras de 1737, il était allé au bal de l'Opéra incognito, avec une suite de compagnons de plaisirs.

1 C'est l'opiuiou des contemporains placés pour bien voir et impartiaux, comme Luynes par exemple.

- Vieux mot [hommes de rien).

l'histoire. — LOUIS XV. 373

Il avoit soupe à Versailles avec plusieurs seigneurs. L'un d'eux avoit acheté neuf dominos. Le Roi avoit une robe bleue avec un domino couleur de rose. Ils descendirent de sa grande calèche dans la rue Saint-N'icaise. Il n'y avoit que trois ou quatre boni mes à cheval, en redingote. Le Roi et les autres vinrent à pied depuis la rue Saint-Nicaise jusqu'à l'Opéra, et comme ils n'avoient pris par inattention que sept billets et qu'ils étoient neuf, on les arrêta à la porte, et ils donnèrent deux écus de six francs pour entrer tous ensemble. Le Roi fut plus d'une heure et demie sans être reconnu de personne. Mlle de Charolais le reconnut, parce que quelque jeune seigneur lui en fit apparemment la confidence par galanterie. Il se divertit beaucoup. Il fut bien poussé, et ils s'en retournèrent à pied chez M. le Premier, au Carrousel, où étoient les équipages et où ils se déshabillèrent...

Le duc d'Ayen1 avoit soupe avec le Roi, qui ne lui avoit rien dit de sa partie. Après que tout fut retiré, le Roi, éclairé par un garçon de la Chambre, monta à la chambre du duc d'Ayen qui étoit couché. Il cogna. Le duc d'Ayen demanda qui c'éloit; le Roi dit : « C'est. moi. » Le duc dit: « Je ne sais pas qui c'est, je suis couché. » Le Roi dit : « C'est le Roi », et ayant répété, le duc, qui reconnut sa voix, lui ouvrit et lui dit: « Et où allez-vous, Sire, à l'heure qu'il est? — Habille-toi promptement. — Et pour où aller? — » t'embarrasse pas. — Attendez donc que je sonne, je n'ai point ici de souliers. — Non, dit le Roi, que personne ne vienne. — Où allons-nous? — Au bal de l'Opéra. — Allons donc, dit le duc, je vais chercher les souliers que j'ai quittés. »

Lui habillé, ils sont descendus dans les cours. Le Roi, qui n'avoit pas de cordon bleu, prit le duc sous le bras pour passer les postes gardés par les sentinelles des gardes du Roi. Le duc dit : « C'est moi, le duc d'Ayen. — J'ai bien l'honneur de vous reconnoître, Monseigneur », dit le garde de sentinelle. Ils passèrent et allèrent joindre les calèches qui l'atlendoient où étoient les seigneurs du complot. Après son souper, le Roi avoit écrit lui-même deux lettres: l'une à M. le premier Ecuyer, pour donner ordre surle-champ de faire trouver des calèches par delà la grille et d'envoyer des relais à Sèvres, et l'autre à la Reine, pour lui apprendre qu'il alloit incognito et en secret au bal de l'Opéra, et qu'elle ne lût point inquiète.

Il rentra à six heures du matin dans Versailles; il fallut passer par les appartements, qui étoient fermés et gardés. On cogne à une porte. Le garde du corps ayant demandé qui c'étoit, on dit : « Ouvrez, sentinelle, c'est le Roi. — Le Roi doit être couché à présent, je n'ouvrirai point et vous ne passerez pas, qui que vous soyez, qu'avec la lumière. » Il a fallu, sans autre raison, attendre et aller chercher de la lumière. Alors il a ouvert, il a reconnu le Roi. « Sire, a dit la sentinelle, je demande excuse à V. M., mais je ne

1 Fils aîné du maréchal de Noailles.

dois laisser passer ici personne; ainsi, ayez la bonté de me relever de ma consigne. » Le Roi a été très content de l'exactitude de sa garde1.

Cependant, quoique délaissée, la Reine tenait la Cour de son mieux. Elle assistait aux appartements, au jeu, aux concerts, même aux comédies, « quand sa dévotion lui permettait de le faire ». On jouait chez elle tous les dimanches, mais comme on la savait peu influente, les courtisans mettaient peu d'empressement à venir. Dans son cœur de mère, elle souffrait de l'étiquette royale qui ne lui permettait pas de faire l'éducation de ses enfants et les tenait à distance. « Quand Mesdames aînées » sont en âge d'en remplir les devoirs, elles vont une fois par jour « faire leur cour » au Roi et à la Reine, sous la conduite de leur gouvernante, la duchesse de Tallard. Si la Reine peut les recevoir chez elle à des heures fixées, elle peut bien rarement les voir dans leur appartement, situé tout à l'extrémité du Château. Elle est plus heureuse auprès du Dauphin, qui habite au-dessus d'elle et dont elle peut, à coté de ses éducateurs, contribuer à redresser la nature violente2, qui s'assouplit et se passionne bientôt pour le travail et l'étude. Elle influe sur sa formation morale et lui transmet, avec la foi chrétienne dont elle brûle, « un vif sentiment de la pitié et de la justice ; elle veut, comme elle le dit, former un prince selon le cœur de Dieu ».

Cette action maternelle laissa chez le Dauphin de profondes traces; il y eut entre sa mère et lui communauté incessante d'idées et de sentiments. Il n'en fut pas de même entre Marie Leczinska et ses filles, qui échappèrent de très bonne heure à son influence, à l'âge « où les cœurs s'ouvrent et se mêlent ». En effet, Mesdames de France, victimes patientes de leurs hautes destinées, semblent placées dès leur naissance en dehors de la vie commune. Jusqu'à leur baptême tardif au couvent, elles ont pour noms des nombres ordinaux; ce sont Mesdames Première, Troisième, Quatrième, etc. En 1738. cinq d'entre elles quittent le château de Versailles; Fleury les envoie à Fontevraulf dont l'abbesse, Mme de Montmorin

1 Barbier, III.

- Voir au Musée un charmant portrait de Tocqué représentant le Dauphin enfant. — Le duc de Chàtillon fut le gouverneur du Dauphin, et L'abbé Alary son précepteur (son maître à lire).

l'histoire. — LOUIS XV. 375

de Saint-Hérem, sera surintendante de leur éducation. L'une d'elles. Madame Troisième, la petite Adélaïde, obtint au dernier moment la faveur de rester. Elle se présenta devant le Roi. lui baisa la main, se jeta tout de suite à ses pieds et se mit à pleurer. Le Roi fut touché de cette scène et lui promit qu'elle ne partirait pas. Le célèbre couvent était à treize jours de Versailles et Mesdames Cadettes n'en devaient plus revenir que leur éducation terminée1. Dans l'intervalle, le Roi voulut bien les envoyer peindre par Xattier, qui avait déjà fait à la Cour, avec un grand succès, les portraits de Mesdames Henriette et Adélaïde.

L'hiver de 1739 fut particulièrement brillant à la Cour, par le grand bal paré que le Roi y donna le 26 janvier, dans le salon d'Hercule. Lemoyne venait de terminer son beau plafond et l'admirable salle devenait le « Grand Salon de Versailles ». Le Mercure décrit longuement cette fête, qui rappela celle des grands jours de Louis XIV :

On avoit construit des gradins à quatre marches, et de la même hauteur, adossés dans les embrasures des sept croisées du salon, ■dont trois du côté du jardin el quatre du côté de la cour, le tout •couvert de lapis cramoisis. Ces places furent occupées par les dames de la ville.

Il y avoit encore un autre amphithéâtre à quatre marches, de 30 pieds de long, vis-à-vis la cheminée et à la même hauteur des autres gradins, adossé contre le grand tableau des JSoces de Caria, de Paul Véronèse. Cet amphithéâtre, couvert des mêmes tapis, fut rempli par les dames de la Cour qui ne dansoient pas.

Le gradin vis-à-vis, adossé à la cheminée, renfermoit 50 symphonistes du Roi, tous en dominos bleus.

L'enceinte pour la danse étoit en carré de 18 pieds de large sur environ 30 de long. Les fauteuils du Roi et de la Reine, le pliant de Mgr le Dauphin, au côté du Roi, et ceux de Mme Elisabeth et de Mme Henriette, au côté de la Reine, formoient la ligne supérieure en face du gradin de la musique. Les pliants des princesses et ceux des dames invitées, et qui dansoient, marquoient les deux ligues des côtés; le carré étoit formé par plusieurs rangs de banquettes, occupées par les seigneurs de la Cour nommés pour danser au bal paré.

Derrière les fauteuils du Roi et de la Reine étoient les tabourets

1 Madame Sixième devait mourir au couvent, Madame Victoire fut ramenée en 1748. Mesdames Sophie et Louise deux ans plus tard, après -douze années d'absence.

et banquettes pour le service de Leurs Majestés, celui de Mgr le- Dauphin et de Mesdames de France. Les banquettes derrière les pliants étoient remplies par les ambassadeurs, les envoyés, les ministres et par des dames et des seigneurs de la Cour qui ne dansoient point.

Ce superbe salon, éclatant par lui-même de peintures, de dorures,, de bronzes et de marbres exquis, étoit éclairé par sept grands lustres de cristal de roche, six sur les deux côtés du Roi et de la Reine, le plus gros au milieu. Le haut de tous les gradins étoit terminé par des girandoles de lumière, sept sur chacun des grands et cinq sur chacun de ceux des croisées, dont trois en éclairoient le fond, et les deux autres en saillie, ce qui formoit un double filet de lumière en dehors et en dedans. Les trumeaux, au nombre de six,, étoient ornés de pilastres, avec leurs piédestaux peints en marbre, les moulures et ornemens dorés, portant chacun une gerbe de dix girandoles de cristal de roche, qui par leur éclat et leur masse de lumières interrompoient le filet du pourtour.

Les quatre coins du gradin de la musique portoient chacun une tige de 2o lys dorés el guirlandes de festons de cristaux, éclairés de grosses bougies.

Les deux tableaux du salon étoient couverts de grands rideaux de damas cramoisi et ornés de festons de drap d'or, avec des chutes pareilles.

Sur les sept heures du soir, le Roi passa chez la Reine; toutes les dames s'y étoient rendues vers cinq heures. Leurs Majestés, Mgr le Dauphin, Mesdames de France, les princesses du sang et les seigneurs et dames de la Cour, habillés magnifiquement et dont la parure ne se faisoit pas moins admirer par la richesse et le goût que par l'éclat prodigieux des pierreries, se mirent en marche et arrivèrent au son de tous les instrumens répandus dans toutes les pièces des grands appartemens, et se placèrent dans le salon dont on vient de parler.

Mgr le Dauphin ouvrit le bal, par un menuet, avec Madame Elisabeth, sa sœur aînée; il en dansa un second avec Madame Henriette, sa sœur cadette. Tous trois charmèrent cette illustre assemblée et firent voir autant de grâces dans leurs personnes que le sang y a mis de noblesse. Madame Henriette prit à danser ensuite M. le duc de Penthièvre, qui dansa un second menuet avec Madame Elisabeth.

Après les menuets dansés par les dames invitées et les seigneurs de la Cour, on dansa des contre-danses où Mgr le Dauphin et Mesdames de France n'excellèrent pas moins. La duchesse de Luxembourg et le duc de la Trémoille se distinguèrent dans la Mariée qu'ils dansèrent. La princesse de Rohan et le marquis de Clermont dansèrent un pas de deux qu'ils avoient composé et qui fut fort goûté. La comtesse de Rotambourg et plusieurs autres dames delà Cour qui dansèrent à ce superbe bal se firent distinguer, ainsi que le duc de Fitz-James.

l'histoire. — LOUIS XV. 37 T

Sur les neuf heures, le marquis de Livry, premier mailre d'hôtel du Roi, entra dans le cercle par le côté de la Reine, accompagné du maître d*hôtel en quartier et suivi des officiers de la Rouche, portant dans des bassins de vermeil et de magnifiques corbeilles une eollation superbe, qui fut présentée au Roi, à la Reine, et distribuée ensuite à toute la Cour.

Après la collation, Leurs Majestés se retirèrent, le bal paré cessa, et vers les onze heures le bal masqué commença dans tous les appartenons.

Toutes les pièces en étoient éclairées d'un grand nombre de beaux lustres et d'une prodigieuse quantité de girandoles de cristal de roche, posées sur de magnifiques torchères, dans les croisées et dansle pourtour de toutes les pièces du grand appartement. La grande galerie étoit illuminée de trois rangs de gros lustres à douze bougies, qui présentoient, en }• entrant, une perspective de lumière, réfléchie encore dans les glaces, qui produisoit un coup d'œil admirable.

Chaque pilastre de cette galerie avoit pour l'orner et pour l'éclairer une torchère dorée, sur laquelle étoit posée une girandole à six bobèches. Les vases précieux qui sont sur les différentes tables placées dans la galerie .portoient aussi chacun une girandole de lumière. Dans le fond de la galerie, à la distance d'environ trois toises du salon de la Paix, on avoit dressé et illuminé un très beau buffet pour la collation. Un pareil buffet occupoit le fond du salon de la Guerre. Le troisième étoit dans le salon de Vénus; il avoit son issue par l'escalier des Ambassadeurs. On ne peut rien ajouter à la magnificence, à la délicatesse, ni à la profusion de ces trois buffets. L'excellence des mets et des rafraîchissemens distribués le jour et la nuit, leur variété, et la politesse des officiers qui les servoientà tous les masques indifféremment, y confondoient le plaisir et l'admiration, et répondoient royalement aux grands sentimens de l'Auguste Maître qui avoit ordonné la fête.

On dansa jusqu'à huit heures du matin, au son de plus de trois cents instrumen s placés sur des gradins dans toutes les pièces, excepté la galerie, où l'on avoit mis des banquettes des deux côtés pour reposer les masques. Les symphonistes étoient tous en dominos de diverses couleurs.

Le coup d'œil de l'illumination et du nombre infini de masques qui s'étoient mis sur tous les gradins, ou qui dansoient dans l'enceinte du bal paré, étoit un tableau admirable et qui formoit le spectacle le plus noble, le plus varié et le plus brillant qu'on ait jamais vu

Cette fête, qui, de l'aveu des plus anciens seigneurs de la Cour, passe pour une des plus grandes et des plus brillantes qu'on ait vues dans les grands appartemens, a été ordonnée par M. le duc de laTrémoille, premier gentilhomme delà Chambre de Sa Majesté.

L'habit que le Roi avoit au bal paré étoit de velours bleu ciselé, doublé de satin blanc, avec une garniture de boutons de diamants; le Saint-Esprit brodé en diamants; les paremens du même velours,

et la veste d'une riche étoffe d'or. La Reine étoit en grand habit d'étoffe à fond blanc, avec des colonnes torses brodées en or, semées de fleurs nuées de soie; le corps de robe entièrement garni de pierreries, ayant un gros collier de diamants d'où pendoit le diamant en forme de poire nommé le Sancy. Le fameux diamant, qui n'a pas son pareil en Europe, du poids de 547 grains, nommé le Régent, faisoit le principal ornement de la coiffure de Sa Majesté.

La même année, le 26 août, eut lieu à la chapelle de Versailles le mariage par procuration de la fille ainée de Louis XV, Madame Elisabeth, avec l'infant Don Philippe, duc de Parme, fils de Philippe V et arrière-petit-fils de Louis XIV. La négociation qui aboutissait à ce mariage faisait disparaître les anciennes défiances entre la France et l'Espagne, suscitées par le mariage de Marie Leczinska, et l'alliance interrompue était renouée.

Madame Elisabeth avait douze ans et était fort aimée de Louis XV; aussi les fiançailles, qui s'accomplirent dans le salon de l'OEil-de-Bœuf, eurent-elles un grand éclat. Le duc d'Orléans (le même qui était allé à Strasbourg épouser pour Louis XV) représentait l'Infant à la cérémonie.

« Tout le monde étant assemblé, la cérémonie commença par la lecture que fit M. Amelot de la procuration du roi d'Espagne et ensuite du contrat de mariage. Ensuite, M. le cardinal de Rohan entra par la chambre du Roi; il était conduit par M. Desgranges, maître des cérémonies, précédé par M. le curé de Notre-Dame... M. le cardinal de Rohan fit les fiançailles, comme à l'ordinaire, après lesquelles le Roi et la Reine signèrent; ensuite, M. le Dauphin, Madame Infante, Mesdames, M. le duc d'Orléans, tous les princes et princesses et légitimés, suivant leur rang... Le spectacle était fort beau par la magnificence des habits et le nombre des dames. « Le soir, après les compliments d'usage à Madame Infante, la fête commença : « Le Roi vint prendre la Reine dans son appartement; ils entrèrent dans la galerie. Le Roi commença aussitôt le lansquenet, qui fut assez beau ; il y avait quinze coupeurs. M. le Dauphin et Mesdames jouèrent à cavagnole. La Reine jouait à lansquenet avec le Roi, et outre cela grand nombre de tables de quadrille et de brelan. A huit heures, on alluma. Le coup d'ceil de la galerie était admirable à voir. A neuf heures, le lansquenet fini, le Roi et la Reine se

l'histoire. — LOUIS XV. 379

mirent à un balcon de la galerie. Le Roi ayant donné le signal, on commença à tirer le feu : il fut parfaitement bien servi1. » Une grande foule était venue de Paris assister à ces fêtes et acclamer joyeusement la famille royale. Elles continuèrent le lendemain : la Ville de Paris offrit un feu d'artifice auquel Leurs Majestés assistèrent d'un balcon du Louvre construit devant ce qu'on appelait « le cabinet de l'Infante2 », en souvenir de la fiancée de Louis XV. Ce jour-là, Paris vit pour la première fois la maîtresse du Roi, placée la première de toutes les dames, le plus près de lui, son pliant touchant à celui du Dauphin2.

Mais la faveur de Mme de Mailly allait prendre fin. Elle fut supplantée par sa sœur Mme de Vintimille, qu'elle avait introduite à la Cour, personne intelligente et altière, sorte de Muntespan, qui rêvait d'un roi actif, remplissant sa fonction et se mettant à la tète de son armée.

La guerre de la Succession d'Autriche venait de commencer ; au début de 1741, l'influence de Fleury, opposé à la lutte contre les Habsbourg, était ruinée, et, tout autour de Louis XV, sous l'impulsion de la favorite, une noblesse ardente, désœuvrée, avide d'aventures, ayant à sa tête le comte de Relle-Isle, petit-fils du surintendant Fouquet, eut raison de ses résistances, et quand on apprit que Frédéric II, roi de Prusse, entrait en campagne, la guerre fut décidée.

Sur ces entrefaites, Mme de Vintimille mourait presque subitement, à la grande douleur du Roi, qui l'avait aimée comme il n'aimera plus jamais; l'égoïsme ne l'avait pas encore desséché. Il ne veut voir personne ni aucun courrier; il se sauve à Saint-Léger pour chercher la consolation de l'indulgente comtesse de Toulouse; il reste pendant des mois loin de tout plaisir, sombre, absorbé. Alors se mettent en avant les complaisants ordinaires, Mlle de Charolais et ce roi des roués, le ■duc de Richelieu, qui est aux aguets et, voyant le Roi définitivement las de « sainte Mailly », comme il l'appelle, et à la-

1 Luynes, III.

- Madame Infante (Elisabeth). la seule des filles de Louis XV qui se soit mariée, était intelligente et vive. Elle devait mourir à Versailles, de la petite véi'ole, en 1"î.jT. Sa fille, l'infante Isabelle, qui vint enfant à la Cour de France, fut peinte par Nattier.

quelle il est pourtant revenu, en attendant, il prépare la candidature de la plus jeune des sœurs de Nesle.

La vie de plaisirs avait repris pour Loui* XV son train ordinaire. La chasse, quelques voyages, tantôt chez le comte de Toulouse, tantôt à d'autres maisons de plaisance peu éloignées de la capitale, l'attention de M1Ie de Charolais et de la comtesse de Toulouse à le divertir, et surtout ces soupers qu'il avait coutume de faire dans « ces réduits1 délicieux » accessihles à ses seuls confidents, lui firent oublier Mme de Yinlimille. Une porte secrète, pratiquée dans son appartement, lui donnait la liberté de s'y rendre, quand il le jugeait à propos, avec les privilégiés qu'il voulait bien y inviter.

C'étoit un petit temple où l'on célébroit fréquemment des fêtes nocturnes en l'honneur de Bacchus et de Vénus. Le « Sophi2 » en étoit le grand-prêtre, « Rétima3 » la grande-prêtresse; le reste de la troupe sacrée étoit composé de femmes aimables et de courtisans galans. dignes d'être initiés à ces mystères. Là, par quantité de libations les plus exquises, et par différentes hymnes à la gloire de Bacchus, on tâchoit de se le rendre favorable auprès de la déesse de Cythère, à laquelle ensuite on faisoit de temps en temps de précieuses offrandes. Les libations se faisoient avec les vins les plus rares; les mets les plus recherchés étoient les victimes; souvent même, et c'étoit aux jours les plus solennels, ces mets étoient préparés par les mains du grand-prêtre. Cornus étoit l'ordonnateur de ces fêtes, Momus y présidoit. Il n'étoit permis à aucun esclave d'oser troubler ces augustes cérémonies, ni d'entrer dans l'intérieur du temple qu'au moment que les prêtres et les prêtresses, comblés enfin des faveurs divines, tomboient dans une extase dont la plénitude prouvoit la grandeur de leur zèle et annonçoit la présence des dieux. Alors tout étoit consommé; on enlevoit avec respect ces favoris des dieux, et on fermoit les portes du temple.

Il y avoit certains jours de l'année qui n'éloient consacrés qu'au dieu Bacchus, et dont les honneurs se faisoient pareillement par Cornus. Ces jours, qu'on peut appeler les « petites fêtes », étoient

1 Ces réduits étaient situés autour de la cour des Cerfs : ce furent les Cabinets du Roi, qui remplacèrent les appartements. On dit alors : « Il v a cabinet », comme on disait sous Louis XIV : ■ Il y a appartement ». La Cour des petits Cabinets se renouvelait avec chaque favorite. Sous Mmc de Chàteauroux, uous y voyons le duc de Richelieu, qui est le principal convive. MM. de Gontaut, d'Antin. d'Aumont, de Guerchy, de Fitz-James, M"es de Charolais, de Clermont, de la Roche-sur-Yon, .Mme de Lauraguais, M"« de Flavacourt, etc.

s Le Roi.

3 Mme de Mailly.

L HISTOIRE. LOUIS XV. 38 i

ceux où le grand-prêtre admettent dans le temple le comte de Toulouse. M1U de Cliarolais et la comtesse de Toulouse, aux yeux desquels, comme profanes, on ne célébroit que les petits mystères. En effet, loin de mériter d'être du nombre fortuné à qui les fonctions importantes et essentielles du culte étoient confiées, à peine étoient-ils dignes du peu dont on vouloit bien leur faire part1.

Mme de la Tournelle est, de toutes les sœurs, celle qui a les traits les plus réguliers et qui montre le mieux, en toute sa force, ce sang de Nesle « pour lequel le Roi garde un goût si étrange ». « Celle-ci se donne à lui sans l'aimer et plus par orgueil que par ambition2 . » Richelieu négocie pour elle, aidé de Mme de Tencin, qui sert le parti de son frère, le cardinal, qu'elle veut voir dans les conseils du Roi. Elle exige d'abord que Mme de Mail! y quitte définitivement la Cour, et que son petit appartement au second étage des Cabinets du Roi soit fermé; elle demande une place de dame du Palais. Le 3 novembre 1742, Mme de la Tournelle s'installait au Château, dans l'appartement de sa sœur, en qualité de maîtresse déclarée, à la façon de Mme de Montespan, aussi altière et aussi ambitieuse que sa sœur de Yintimille.

Elle fut créée duchesse de Châteauroux. Elle avait vingtcinq ans. Sa sœur, la duchesse de Lauraguais, devait rester près d'elle et être pendant quelque temps dans l'intimité du Roi. La dernière sœur, Mme de Flavacourt, échappa à ses assiduités.

Ce fut le triomphe de Mme de Tencin et du duc de Richelieu, qui avait brusqué l'affaire. Le 10 décembre, partant pour le Languedoc, où il était lieutenant général, « il pouvait s'endormir satisfait dans sa confortable « dormeuse3 ». Par la nouvelle favorite, il allait être tout-puissant.

Le 29 janvier 1743, mourait à Issy, dans sa quatre-vingtdixième année, le cardinal Fleury, bien attristé par les malheurs de cette guerre de la Succession d'Autriche qu'il avait désapprousée. La France avait fait les affaires du roi de

1 Pecquet, Mémoires pour servir à l'Histoire de Perse, cités par Dussieux.

2 De N'olhac, Louis XV et Marie Leczinska; — P. -M. Masson, Mme de Tencin, 1909. — Une autre sœur, Mme de Flavacourt, avait été nommée dame du Palais, Mme de Mailly lui ayant cédé sa place.

3 P.-M. Masson, M™ de Tencin, 1909.

Prusse et contribué à fonder la puissance de sa future et plus redoutable ennemie. Si on avait réussi à faire nommer l'électeur de Bavière empereur, à amoindrir l'Autriche, on n'avait pu empêcher Marie-Thérèse de conclure une paix particulière avec Frédéric II, d'infliger des échecs sérieux aux armées françaises et de les rendre impuissantes. Belle-Isle, le promoteur de cette guerre, devait se contenter de célébrer la retraite de Prague comme une nouvelle retraite des Dix- Mille.

Avec son idée fixe d'avoir la paix à tout prix. Fleury avait essayé de désarmer Maiïe-Tbérèse et de lui demander son appui pour déjouer les manœuvres des intrigants qui s'agitaient secrètement autour du Roi et ruinaient l'influence du vieux ministre1. Il mourait, comme on l'a dit, trompé par les événements et joué par les hommes, et ses dernières années avaient gâté son œuvre au lieu de la couronner.

Page 1