L'IIS XV ET SON TEMPS
Fleury fut le dernier premier ministre qui eut, au moins jusqu'aux trois dernières années de sa vie, le pouvoir souverain. A sa mort, Louis XV aurait dit : « Me voilà donc premier ministre! » Mot que le public avait ainsi expliqué : « Le cardinal est mort : vive le Roi '.
Louis XV a trente-trois ans; va-t-il enfin régner? « Grave question que chacun se posait et qui réveillait à la Cour toutes les ambitions, toutes les espérances. » Le maréchal de Xoailles, commandant à la frontière du Nord, lui adressa un mémoire accompagnant une instruction confidentielle donnée par Louis XIV à son petit-fils. Philippe V, au moment où il allait régner en Espagne. Entre principaux articles, est la recommandation pour un roi de n'avoir jamais ni premier ministre, ni favori. Cette lettre du Grand Roi, cunfîée aux soins de Mme de Maintenon, pour être lue par son
1 C'est déjà le commencement du Secret du Roi. dont nous parlerons plus loin le secret de Belle-Isle, en attendant celui de Noailles et d'autres).
jeune successeur, au moment où il pourrait l'entendre1, a été transmise par elle, comme un legs sacré, à son parent par alliance.
Que ce fût ambition secrète d'obtenir le ministère ou intrigue pour rallier à ses idées la nouvelle favorite, les exhortations de Noailles paraissaient de bonne politique et dignesde tenter l'ambition d'un jeune roi. Louis XV remercia le maréchal et le fit entrer au Conseil.
Noailles dénonce vigoureusement les maux dont souffre le pouvoir, montre « qu'il y a, dans toutes les parties de l'administration du Gouvernement, une sorte d'engourdissement, d'indolence et d'insensibilité à laquelle il faut apporter le plus prompt remède2 »; mais la paresse incurable rend Louis XV impuissant à suivre l'exemple de son bisaïeul. S'il n'a plus de premier ministre, il restera aux mains des femmes, et Richelieu sera le ministre occulte qui l'asservira par les plaisirs.
Voici le portrait qu'a fait de lui, justement à cette époque, un familier dévoué et bon observateur, le duc de Luynes, le Dangeau du règne de Louis XV. Pendant vingt-trois ans (de 1735 à 1758), il a tenu le registre le plus exact et le plus impartial de ce qui se faisait ou se disait à la Cour.
Le caractère de notre maître est plus difficile à dépeindre qu'on ne se l'imagine. C'est un caractère caché, non seulement impénétrable dans son secret, mais encore très souvent dans les mouvements qui se passent dans son âme. Le tempérament du Roi n'est ni vif, ni gai; il y auroit même plutôt de l'atrabilaire; un exercice violent et de la dissipation lui sont nécessaires. Il a assez souvent des moments de tristesse et d'une humeur qu'il faut connoitre pour ne la pas choquer; aussi ceux qui l'approchent étudient-ils ces moments avec soin, et quand ils les aperçoivent, remettent-ils à un autre temps, s'il est possible, à prendre des ordres. Ces moments d'humeur sont-ils passés, le caractère du Roi est d'aisance et de douceur dans la société. On a vu plusieurs fois ses domestiques inférieurs, quelquefois même les principaux, manquer son service ; il attend ou il s'en passe sans montrer aucune impatience.
A Choisy, à Rambouillet, il parle familièrement à ceux qui ont
1 Sainte-Beuve, Louis XV et le maréchal de Noailles [Nouveaux Lundis .
2 Correspondance de Louis XV et du maréchal de Noai/les, publiée par M. Camille Rousset.
l'honneur de lui faire leur cour. On est souvent tenté d'oublier qu'il est le maître, et j'ai vu quelquefois même qu'on l'oublioit et qu'il ne faisoit pas semblant de l'avoir remarqué. Au souper dans les cabinets, il est pour ainsi dire comme un simple particulier. Cette aisance dans la société paroît encore plus à Choisy que partout ailleurs; il y est presque comme un seigneur particulier qui fait avec plaisir les honneurs de so"h château.
Le Roi aime les femmes, et cependant il n'a nulle galanterie dans l'esprit; on ne peut même s'empêcher de convenir qu'il y a de la dureté dans sou caractère. Le détail des maladies, des opérations, assez souvent de ce qui regarde l'anatomie, les questions sur les lieux où Ton compte se faire enterrer, sont malheureusement ses conversations trop ordinaires; les dames mêmes ne sont pas exemptes de ces questions. Il paroît toujours voir d'un coup d'oeil assez noir les maladies dont on lui rend compte.
Il se trouve tous les jours des circonstances où il parle très à propos; dans d'autres, ceux qui lui sont attachés voient avec douleur que le moindre discours de sa part seroit une récompense pour ainsi dire, au moins une attention capable de contenter ceux qui l'ont bien servi, et qu'il ne peut s'y déterminer. On voit quelquefois qu'il a envie de parler; la timidité le retient et ses expressions semblent se refuser; on ne peut douter même qu'il n'ait dessein de dire quelque chose d'obligeant, et il finit quelquefois par une question frivole. Ses réponses aux ambassadeurs et aux harangues de toute espèce ne peuvent presque jamais sortir de sa bouche.
Les rites et cérémonies de l'Eglise, le détail du calendrier font un peu trop souvent le sujet de ses conversations. On ne peut concevoir jusqu'à quel point il est instruit sur ces matières; il l'est en même temps sur beaucoup d'autres; il sait assez bien ce qui regarde l'histoire de France ; il a lu assez et lit encore. D'ailleurs, tous ceux qui l'approchent lui content une infinité de faits en tous genres; et, comme il a beaucoup de mémoire, tous ces faits lui sont présents...
Nous l'avons vu quelquefois ébranlé, touché, affecté; peut-être l'est-il sans le paraître, mais il serait à désirer qu'il le parût davantage. Pendant le règne de Mme de Mail ly, elle déterminoit quelquefois le Roi à parler: ce n'étoit pas sans peine, mais enfin elle en est venue quelquefois à bout dans les occasions. Quand elle savoit quelqu'un allligé du silence du Roi, elle en étoit au désespoir et faisoit tout ce qui dépendoit d'elle pour obtenir quelques paroles, et se faisoit un grand plaisir d'y avoir réussi. Mais c'est que Mme de Mailly aimoit le Roi de bonne foi, et non seulement sa personne, mais sa gloire; elle auroit désiré que tout le monde fût content du Roi, au moins ceux qui le servent bien1.
Luynes, V.
l'histoire. — LOUIS XV. 385
Tel est ce prince de trente-trois ans, d'un caractère renfermé, défiant, inégal, parfois gai, souvent taciturne, sujet à des mélancolies qu'il rompt par la dissipation : petits soupers jusqu'au matin, griserie de Champagne, jeu, débauche. Au physique, assez haut de taille, robuste, passionné pour la chasse. Il se plaît à des occupations mesquines qui iront s'ac- •centuant1. Il n'est pas méchant, comme son enfance semblait le faire craindre, mais à sa dureté il joint parfois le sarcasme ; son cœur est sec, et on ne le verra jamais regretter personne2. Il a une grâce naturelle qui charme, et sa politesse est parfaite, surtout avec les dames, mais, comme le remarque Luynes, sans « nulle galanterie »; ce sont des satisfactions sensuelles qu'il recherche de plus en plus, avec une sorte de frénésie dénotant un tempérament mal équilibré, morbide. Son égoïsme n'a pas pour contrepoids chez lui, comme chez Louis XIY, la dignité personnelle et le vif sentiment de ses devoirs de roi. Inquiet, ennuyé, indifférent à tout ce qui n'est pas sa santé ou son plaisir, incapable d'esprit de suite ou simplement de toute application, il réalise le type du roi fainéant, avec un caractère de raffinement tout particulier à l'époque. A partir de la quarantaine, tout s'aggravera jusqu'à l'abjection des dernières années. Cependant, il ne perdra jamais ce sentiment ou cet instinct de famille qui le pousse à rechercher souvent la société de ses filles. Disons à sa décharge que tout lui manqua en éducation. Orphelin, il eut pour gouverneur Villeroi, le plus futile des hommes; il vit les turpitudes de la Régence; il subit l'influence honnête, mais molle, de Fleury; il ne sentit autour de lui que des familiers prêts à le corrompre pour le gouverner. Il lui reste cependant quelques principes d'éducation chrétienne qui ont peut-être empêché que le vicieux qu'il était devint un monstre. Mais, dans un milieu corrompu, il a sucé la corruption, qui est pour ainsi dire l'air ambiant.
Si le xvme siècle fut le siècle de l'esprit, il fut aussi, dans
1 Par exemple, broder des tapisseries, tourner des tabatières, faire de la cuisine, etc.
2 Cependant, comme nous l'avons dit, il avait paru très cliagrin de la mort de Mme de Vintimille, mais cela ne se renouvela pas.
les classes élevées, celui de la corruption profonde des mœurs. Dans cette société aristocratique, aimable, épicurienne et sceptique, « le seul Dieu reconnu et adoré, c'est l'amour ». L'amour est la passion par excellence, le but unique de la vie. Le mariage — et que dire des mariages de rois! — est devenu une affaire, d'où les principaux intéressés sont exclus.' Règle presque générale : les époux ne se rencontrent que la veille ou le jour même où ils doivent être unis.
« Tout travers, tout vice franchement acceptés et avoués, avec des formes spirituelles, sont assurés de trouver la plus large indulgence. Il n'y a qu'une chose qu'on ne pardonne pas, c'est le ridicule. Le duc de Guines disait à ses deux filles, le jour de leur présentation à la Cour : « Souvenez-vous, mes « enfants, que dans ce pays-ci les vices sont sans consé- « quence, mais qu'un ridicule tue1. »
A cet esprit, qui n'épargne ni parents, ni amis, il faut joindre l'élégance du maintien, de la tenue, de la maison, le bon air et le talent de bien recevoir. Ce raffinement d'esprit et d'élégance a amené insensiblement la suprématie de la femme. « Tout pour elle et par elle ». bien entendu dans ce royaume de l'amour où elle est dégagée de toute contrainte et nullement retenue par le lien conjugal, qu'il est de bon ton de dédaigner et de ridiculiser. « L'amour dans le mariage passe pour une faiblesse indigne de personnes bien nées », bonne tout au plus pour les gens de roture. Le libertinage est pour ainsi dire le code de la bienséance, et les maris donnent l'exemple, bientôt suivi par leurs femmes, à tel point que le prince de Ligne pouvait écrire : « La femme la plus sage a son vainqueur; si elle Test encore, c'est qu'elle ne l'a pas rencontré. » C'est par les femmes que les jeunes nobles se poussaient dans le monde en vue. « Vous entrez dans le monde, disait Mmc de Montmorin à son fils; je n'ai qu'un conseil à vous donner, c'est d'être amoureux de toutes les
1 Voir Gaston Maugras, La Fin d'une Société. — Le Duc de Lauzun et la Cour intime de Louis XV, t. I.
Comment l'amour aurait-il pu exister dans le mariage? Au sortir du couvent, la jeune fille épousait un homme qu'elle ne connaissait pas,, pour le choix duquel ses parents n'avaient considéré que la position et la fortune.
femmes. » Bien rares sont celles qui n'ont pas d'amants, et eelles qui affectent de vouloir s'en tenir à une seule passion sont les puritaines, les vertueuses1.
L'adultère était admis; le mari ne se piquait pas d'exiger de sa femme une vertu qu'il ne gardait pas lui-même; il n'usait presque jamais de ses droits, qui étaient la lettre de cachet capable de faire enfermer la coupable au couvent pour le restant de ses jours. Il tolérait, en imposant parfois quelques restrictions, comme ce grand seigneur qui disait à sa femme ; « Je vous permets tout, hors les princes et les laquais. » Le mari trompé, trompeur à son tour, n"était plus ridicule; il l'eût été s'il s'était montré jaloux.
Tel était l'état des mœurs à cette époque, et Louis XV, avec sa vie licencieuse, n'était pas une exception dans son siècle. Sur les marches du trône, sa conduite scandaleuse le mettait en puissant relief, mais ne l'isolait pas du milieu où il vivait ; d'ailleurs, cette corruption des mœurs dans les hautes classes était générale en Europe, et les Cours étrangères « étaient le théâtre de tels scandales, que la Cour de Versailles pouvait presque passer » pour vertueuse.
Que pouvait être dans de telles familles l'éducation des enfants? Nul frein, nulle moralité foncière; mais les apparences subsistaient comme un vernis de civilisation très léger. Si le mariage n'était pas un frein, la religion ne l'était plus en général. Le haut clergé, recruté parmi les cadets de famille sans vocation, donnait l'exemple de l'impiété; on prenait plaisir à saper les croyances. « Hommes et femmes, dit H. Walpole, tous, jusqu'au dernier, travaillent dévotement à cette démolition... les philosophes ne font que prêcher, et leur doctrine avouée est l'athéisme; Voltaire lui-même ne les satisfait point. Une de leurs dévotes disait de lui : 77 est bigot, c'est un déiste'1. » Et comme les femmes, une fois lancées, vont plus vite aux extrêmes, c'étaient elles les plus acharnées.
A cette incrédulité avait succédé la croyance au merveilleux, au surnaturel; on croit en Mesmer, en Cagliostro, qu'un prince de l'Eglise, un cardinal de Rohan, protège;
1 Gaston Maugras, Le Duc de Lauzun et ta Cour intime de Louis XV.
2 Lettres octobre 1765).
à la magie, au vendredi, aux diseuses de bonne aventure. Pourtant, la vieille religion reste assez généralement pratiquée, « comme signe de bon ton et surtout comme un frein nécessaire pour les basses classes » ; la classe noble feint de croire, va à la messe, rend le pain bénit, remplit même, sans y croire, ses devoirs religieux...
Telle est cette civilisation raffinée que la Révolution devait faire disparaître, le bien comme le mal, la grAce et l'élégance comme la corruption. Pour cette noblesse spirituelle, aimable et frivole, brave aussi, la vie, c'étaient les fêtes, les plaisirs, la guerre et l'amour. C'était le temps si doux qui faisait dire à Talleyrand que celui qui n'avait pas vécu avant 1789 « n'avait pas connu la douceur de vivre ».