‹ Le château de Versailles et ses dépendancesChapitre 96 sur 166 · M** DE CHATEAUROUX - LA MALADIE DU ROI A METZ · texte numérisé non relu

M** DE CHATEAUROUX - LA MALADIE DU ROI A METZ

La nouvelle favorite, après avoir durement supplanté sa sœur, prétendit prendre en main les rênes, entourée de ses amis. « Vous me tuez », dit Louis XV, quand celle-ci lui parle de politique et de guerre. « Tant mieux, réplique-t-elle, il faut qu'un roi ressuscite. » Et un instant, le Roi sembla se transformer. Il partit pour l'armée des Flandres. Arrivé devant Ypres. il surveille les travaux de la tranchée, cherche à rétablir la discipline, s'expose au feu de l'ennemi. Et voilà que ces nouvelles passionnent la Cour et attachent Paris, la France au Roi ; on souhaite qu'il revienne en héros et en vainqueur; la foi monarchique est encore vivace.

Tout à coup, ou apprend avec stupeur qu'il vient de tomber gravement malade à Metz (8 août 1744). Il dut être confessé et administré; mais les sacrements ne lui furent donnés par l'évèque de Soissons, premier aumônier, que sous la condition expresse du renvoi de Mme de Chateauroux, qui l'avait accompagné. Le 13 au soir, elle dut quitter Metz avec sa sœur, Mme de Lauraguais, et ordre de ne pas approcher de la Cour de plus de cinquante lieues.

Cependant, la Reine, avec le Dauphin et Mesdames, eut la permission de voir le Roi convalescent, qui lui demanda pardon « du scandale et des peines qu'il lui avait donnés ».

Malheureusement, ces bonnes dispositions devaient être éphémères, et la glace un instant fondue se reforma promptement. Elle ne fut pas autorisée, malgré ses désirs, à rester près de lui, à l'accompagner jusqu'à Strasbourg, et obtint pour toute réponse : « Ce n'est pas la peine. » En somme, le froid fut aussi grand que jamais.

Sitôt le danger passé, Louis XV, honteux de ce qu'on lui avait fait faire, reprit ses habitudes. Deux mois après, il était aux pieds de la duchesse de Chateauroux, dans son hôtel de Beaune, et elle était de nouveau triomphante. Mais l'émotion de la favorite avait été telle qu'une fièvre maligne survint et emporta « la seule femme qui eût réussi à tirer le Roi de son indolence ».

A la nouvelle de la grave maladie du Roi à Metz, la douleur publique avait été spontanée et sincère. A la seule sacristie de Notre-Dame, on paya six mille messes pour la guérison du Roi; la France oubliait le passé, voulait espérer un roi vaillant et glorieux : c'est alors qu'elle l'appela le Bien- Aimé. En même temps, une manifestation bien différente aurait dû avertir Louis XV de ses vrais sentiments. Quand sa maîtresse mourut, le 8 décembre 1744, il fallut l'enterrer de bon matin, à cause, dit Luynes, du déchaînement de la populace.

La faveur de la Reine n'avait duré que onze ans (jusqu'en 1736) ; le gouvernement des maîtresses en devait durer trentehuit, jusqu'à la mort du Roi. De 1736 à 1744, elles viennent de la noblesse, avec les sœurs de Nesle ' ; mais à la mort de Mme de Châteauroux, la bourgeoisie a le pas avec Mme de Pompadour, qui va régner en souveraine jusqu'à sa mort (1764). Puis, descendant d'un degré, pendant les dernières années, la majesté royale s'avilira de plus en plus « dans ce que la plèbe a de moins pur », avec Mme Du Rarry et les petites maîtresses.

Après la mort de la duchesse de Châteauroux, le Roi se retira à la Meutte avec ses amis, d'Ayen, de Gontaut, Soubise, de La Vallière, et de là à Trianon, où Mmes de Modène, de Roufflers et de Rellefonds, amies de la défunte, vinrent le trouver; mais il ne songea pas à revenir à la Reine.

Marie Leczinska, qui avait eu à subir l'insolence de la favorite, vivait à Versailles dans sa petite Cour, composée de quelques amis fidèles : le duc et la duchesse de Luynes, la duchesse de Villars, dame d'atours; le président Hénault, aimable et spirituel; Moncrif, lecteur de la Reine: M. de Nangis, un jésuite, le Père Griffet, qui, au carême de 1751, osa malmener les amours du Roi, etc. Partagée entre ses livres et son ouvrage, elle voyait ses enfants ; excellente musicienne, elle jouait du clavecin, de la guitare et de la vielle2; la plupart du

1 Les deux dernières, Mmes de Flavacourt et de Lauraguais, furent l'objet d'un caprice passager.

2 « Quand un luthier versaillais, Bâton, entreprit de réformer le jeu et le clavier de la vielle, il envoya le premier exemplaire de son mémoire

temps, elle allait souper chez le duc de Luynes et passait ses soirées dans le cabinet de la duchesse. Parfois, elle allait dans leur château de Dampierre. Instruite et d*esprit fin, elle avait « des saillies et des reparties extrêmement vives ». Elle était « obligeante, gracieuse, et le doux son de sa voix allait au cœur1 ». Sa grande piété et sa vertu la faisaient vénérer. « On venait chez Mme de Luynes, et la Reine y tenait son cavagnole. Le Dauphin, la Dauphine, Mesdames y venaient régulièrement, mais le spectacle était monotone, peu attrayant, et personne ne se souciait d'y venir-. »

Le dimanche, au jeu habituel s'ajoutaient les concerts. Ils avaient lieu dans le salon de la Paix et se composaient de symphonies, de cantates, de musique religieuse, et principalement d'opéras et de ballets3.

Le salon delà Reine fut comme un petit foyer d'opposition et le centre du parti dévot : on y flétrissait les maîtresses et on y soutenait les jésuites, fort combattus par l'opinion. Marie Leczinska n'avait plus avec son mari que des relations d'étiquette : elle allait tous les matins au petit lever du Roi, mais elle s'y trouvait avec la foule et ne pouvait jamais lui parler en particulier. Elle soupait avec lui quand il y avait grand couvert, et les relations en restèrent là jusqu'à sa mort.

Le château de Louis XIV fut un peu animé en 1745 par les cérémonies du mariage du Dauphin avec l'infante d'Espagne.

La bénédiction nuptiale fut donnée par le cardinal de Rohan. Après le diner, on alla au manège de la Grande- Ecurie, où l'on avait construit une salle de spectacle, dans laquelle eurent lieu les fêtes célébrées en l'honneur de ce ma-

à la Reine. » E. deBricqueville, Echo de Versailles, 1909.)— N'en qu'elle fût bien habile d'après Luynes, qui dit : « Elle joue de plusieurs instruments, médiocremeut à la vérité, mais assez pour s'amuser. »

1 Luynes, Mémoires; — Mme de Genlis, Souvenirs.

- Gheverny, Mémoires.

3 On y représenta surtout les-opéras de Lulli, puis quelques œuvres de compositeurs de l'époque moins connus. Parmi les artistes les plus appréciés étaient Chassé et Mlles Antier, Dangeville, Lenner, Duclos, Erremens.

riage et qui avaient été organisées par les frères Slodtz (23 février).

Le 24, il y eut bal paré au Manège. Le 25, il y eut appartement dans la Grande-Galerie, à six heures.

Le Roi, — dit Luynes, — M. le Dauphin. Mme la Dauphine et Mesdames jouèrent au lansquenet; la table étoit dans le milieu de la Galerie. La Reine jouoit à cavagnole du côté de son appartement. Il y avoit d'autres tables rondes qui ne furent pas remplies, excepté une où plusieurs dames jouèrent à cavagnole. D'ailleurs, beaucoup d'autres tables de jeu et un monde prodigieux. Le coup d'oeil de la

Galerie étoit admirable Dans le salon de la Guerre étoit une

grande table, longue et étroite, derrière laquelle étoient rangés une cinquantaine d'instrumens des plus bruyans, trompettes, timbales, tambourins, etc. Rebel, maître de musique en quartier, étoit monté sur la table pour battre la mesure. A neuf heures, le Roi alla souper au grand couvert.

Le bal en masques commença à minuit. On n'y entroit que par le salon d'Hercule, d'un côté, et de l'autre, par la salle des Gardes et l'OEil-de-Bœuf. Dans chaque compagnie, une personne se démasquqit à la porte; un huissier écrivoit son nom et le nombre des masques qu'il menoit avec lui. Cet ordre fut observé quelque temps; mais il devint insoutenable par la longueur excessive de temps que l'on étoit obligé d'attendre. La foule s'augmentoit ; elle étoit excessive dans la Galerie, du côté de la chapelle, encore plus de ce côté-ci, dans l'antichambre du Roi ; dans l'OEil-de-Bœuf, il y avoit peut-être 500 ou 600 masques assis par terre. On fut prêt à renverser la porte de glaces. Enfin, les huissiers furent forcés, et la foule se trouva si grande dans la Galerie, qu'on y étoit porté presque d'un bout à l'autre sans mettre pied à terre. On estime qu'il peut y avoir eu 1,400 ou 1,500 masques dans l'appartement en même temps. On n'avoil pas donné de billets.

Le Roi ne se démasqua point; il étoit masqué en if, lui et sept autres1. M. le Dauphin et Mme la Dauphine étoient en berger et bergère... La Reine se promena longtemps masquée.

Il y avoit trois tables pour les rafraîchissemens... Tout étoit servi en maigre; il y avoit une quantité prodigieuse de poisson, des vins de toute espèce, et l'on donnoit à chacun dans le moment tout ce qu'il demandoit. L'indiscrétion des masques fut extrême. On prétend qu'il y a eu des oranges du bal revendues au marché. On dansoit dans quatre endroits différens. Le principal endroit étoit dans le salon d'Hercule... Le bal dura jusqu'à huit heures du matin.

Les fêtes se continuèrent en mars, par des jeux, des concerts et des bals.

1 Voir l'estampe gravée par Cochin (page 263), qui a gravé aussi le Jeu du Roi, dans la Grande-Galerie (Chalcographie du Louvre).

l'histoire. — LOUIS XV. 39o

LA COUR DE VERSAILLES ET Mme DE POMPADOUR

Le bal masqué du 25 février 1745 inaugura le règne d'une nouvelle favorite.

Mme de Pompadour. qui devait rester célèbre entre toutes les maîtresses royales, n'était qu'une simple bourgeoise que sa mère, Mme Poisson, « belle et galante femme » d'un commis des Finances, jadis poursuivi pour malversations, dressait depuis longtemps pour la fonction si convoitée de favorite du Roi. Elle avait eu plusieurs amants haut placés, dont l'un, M. Le Normant de Tournebem, fermier général, passait pour le père de Mlle Poisson et de son frère, qui fut plus tard le marquis de Marigny.

Tout d'abord, la mère habile avait, par précaution, fait épouser à sa fille le neveu même de M. de Tournehem, M. d'Etiolles, qui en était devenu éperduinent amoureux (1741). Le frère et la sœur, tous deux intelligents, furent élevés avec un soin extrême. Antoinette Poisson reçut des leçons de Jélyotte et devint musicienne accomplie; elle chantait et jouait du clavecin; elle gravait à l'eau-forte et sur pierres fines ; Crébillon lui avait appris à réciter les vers. Cette éducation, reçue avec des dispositions remarquables, fait comprendre l'heureuse influenee qu'elle devait avoir plus tard sur les arts.

Une telle femme, ayant de qui tenir, et ainsi éduquée, préparée par sa mère, ne pouvait considérer son mari. Les visées étaient plus hautes : il s'agissait de séduire le Roi. Elle n'avait pas attendu la mort de la duchesse de Châteauroux.

Quand le Roi chassait dans la forêt de Sénart, Mme d'Etiolles sortait de chez elle, vêtue de rose ou de bleu, montée dans un phaéton bleu ou rose, et attirait les regards de Louis XV. La duchesse de Chàteauroux, qui n'entendait pas être évincée par une « grisette », fit défendre à « la petite d'Etiolles » d'assister aux chasses du Roi. A sa mort, la dame se fit voir de nouveau. Ce fut au bal masqué du 25 février qu'elle fit la conquête de Louis XV. Elle lutina longtemps le Roi et le charma par son esprit; et quand elle consentit à ôter son masque, il reconnut la belle chasseresse de la forêt de Sénart.

Binet, valet de chambre de Louis XV. qui était son parent, l'introduisit à Versailles le 2 avril, où elle assistait, « fort bien mise et fort jolie », à une représentation de la Comédie-Italienne. Le 10, la conquête était définitive.. Louis XV soupait seul avec elle dans ses Cabinets. Le 23, elle dînait avec lui, et dès lors elle a un logement à Versailles, sans doute, comme le suppose Luynes, dans l'ancien appartement de Mme de Maillv, qui joint les petits Cabinets, mais elle n'est pas encore définitivement installée. A ce pauvre d'Etiolles, qui arrivait de province et qui redemandait sa femme, Tournehem dit qu'il ne comptât plus sur elle, « qu'elle avait un goût si violent qu'elle n'avait pu lui résister, et que pour lui il n'avait d'autre parti à prendre que de songer à s'en séparer. M. d'Etiolles tomba évanoui à cette nouvelle1 ». Malgré tout, il dut accepter la séparation, et le Roi acheta pour Mme d'Etiolles le marquisat de Pompadour, dont elle allait porter le nom.

La nouvelle marquise s'installa provisoirement à Versailles au mois d'avril. Le portrait qu'en fait à cette époque un contemporain, bien placé pour voir, rappelle le pastel de Latour :

Elle étoit d'une taille au-dessus de l'ordinaire, svelte, aisée, souple, élégante; son visage étoit bien assorti à sa taille : un ovale parfait, de beaux cheveux, plutôt châtain clair que blonds, des yeux assez grands, ornés de beaux sourcils de la même couleur, le nez parfaitement bien formé, la bouche charmante, les dents très belles et le plus délicieux sourire; la plus belle peau du monde donnoit à tous ses traits le plus grand éclat. Ses yeux avoient un charme particulier, qu'ils dévoient peut-être à l'incertitude de leur couleur; ils n'avoient point le vif éclat des yeux noirs, la langueur tendre des yeux bleus, la finesse particulière aux yeux gris; leur couleur indéterminée sembloit les rendre propres à tous les genres de séduction et à exprimer successivement toutes les impressions d'une âme très mobile; aussi, le jeu de la physionomie de la marquise de Pompadour étoit-il infiniment varié, mais jamais on n'aperçut de discordance entre les traits de son visage; tous conspiroient au même but, ce qui suppose une âme assez maîtresse d'elle-même. Ses mouvemens étoient d'accord avec le reste, et l'ensemble de sa personne sembloit faire la nuance entre le dernier degré de l'élégance et le premier de la noblesse2.

1 Luynes, VI.

5 Le Roy, lieutenant des chasses du Roi.

l'histoire. — LOUIS XV. 397

Le Roi partit pour la Flandre au mois de mai. Pendant son absence, Mme de Pompadour demeura à la campagne, près de Paris, en attendant qu'on préparât ses appartements à Versailles.

La guerre de la Succession d'Autriche continuait, et c'est aux Pays-Bas que des coups retentissants allaient être frappés. Maurice de Saxe, qui commandait l'armée française, s'j révélait homme de guerre de premier ordre et remportait la victoire de Fontenoy, suivie de la prise de Tournay (11 mai). « Depuis trois cents ans, écrivait, au marquis d'Argenson, Voltaire, historiographe, les rois de France n'ont rien fait de plus glorieux. Je suis fou de joie. » Et ce fut l'impression générale. Louis XV, toujours au camp et sous les armes, recevait les hommages enthousiastes du pays tout entier. L'adulation officielle passa même toute mesure; le Roi sut pourtant y résister, comme l'atteste la lettre-circulaire qu'il adressa aux évèques pour demander le chant d'un Te Deum dans les églises, et où il reconnaissait que la victoire n'était due qu'au maréchal de Saxe et, après lui, à la Maison du Roi et aux carabiniers. Mais cette modestie même augmentait l'enthousiasme, et, malgré le ridicule excès de certaines démonstrations, le sentiment était sincère. Jamais événement national ne causa, dans tous les rangs de la population, une joie patriotique plus unanime.

Voltaire improvisa en moins de cinq jours la pièce qui figure dans ses œuvres sous le nom de Poème de Fontenoy. Il avait accompagné une demande d'audience à la favorite d'un de ces impromptus galants dans lesquels il était passé maître :

Quand César, ce héros charmant, De qui Rome était idolâtre, Battait le Belge ou l'Allemand, On en faisait son compliment A la divine Cléopâtre!

Quand Louis, ce héros charmant.

De qui Paris fait son idole, Gagne quelque combat brillant, Il en faut faire compliment A la divine d'Etiolé !

Le poème plut médiocrement, mais le poète fut agréé

comme courtisan. Grâce à l'amitié de sa protectrice, qu'il avait connue enfant, il obtint un brevet de gentilhomme de la chambre et une place à l'Académie l.

Louis XV, revenu de Flandre, avait assisté le 8 septembre, avec toute la Cour, à un Te Deum à Notre-Dame et à une grande fête à l'Hùtel de Ville, où Mme de Pompadour figura incognito. Le 14, elle était présentée au Roi par la princesse de Conti, devant un grand concours de courtisans. C'était la formalité obligatoire pour être reconnue.

Quelques semaines auparavant, la dauphine Marie-Thérèse était morte en couches (19 juillet), après avoir donné le jour à une tille qui devait mourir l'année suivante. A la suite de ce triste événement, toute la Cour se retira à Choisy. Comme le séjour en était morne, Louis XV alla passer quelques jours à Crécy, chez Mme de Pompadour. La favorite demanda au Roi une patente de généralissime en faveur du prince de Conti; elle se montrait ainsi reconnaissante envers la mère, qui avait consenti à la présenter à la Cour.

Le maréchal de Saxe avait agréé cette proposition. Il était très en faveur : aussi réussit-il dans son projet de donner pour seconde femme au Dauphin (la raison d"Etat n'admettait pas de grand délai) sa propre nièce, Marie-Josèphe, fille de l'électeur de Saxe, roi de Pologne. L'appui de Mme de Pompadour lui fut précieux contre la Reine, qui, gardant au fond d'elle-même « le petit coin de stanislaïsme », ne voyait pas sans peine « que son fils deviendrait le gendre du prince qui avait dépossédé son père du royaume de Pologne2 ».

En J 7 47, le 9 février, le Dauphin épousait en secondes noces la princesse Marie-Josèphe de Saxe. La Cour partit de Choisy et alla à Corbeil le 7, au-devant de la jeune princesse, et revint dîner à Choisy. La Dauphine, qu'on appela la Dauphine de Saxe, resta à Choisy après le départ de la Cour et ne vint à Versailles que le 9.

Luynes la représente ainsi : < Un beau teint, assez blanche, de beaux yeux bleu foncé, un assez vilain nez, des dents qui seront belles quand on y aura travaillé, la taille très jolie;

1 G. LansoD, Voltaire.

2 De >Tolhac, Louis XV et A/mc de Pompadour.

elle se tient un peu en avant en marchant ; un peu plus grande que Madame Madame Henriette). Toutes les dames qui sont venues avec elle disent qu'elle est charmante, que tout ce qu'il y a à désirer est qu'elle ne se gâte point dans ce pays-ci1... »

Le 9 février, la Dauphine étant arrivée à Versailles, la bénédiction nuptiale fut donnée aux époux, à la Chapelle. Le soir, toute la Cour se rendit au bal paré dans la salle du Manège. Le lendemain 10, il y eut appartement, musique et jeu. Le 11, on représenta, dans la petite salle de spectacle du Château, la comédie de La Chaussée, La Gouvernante. Le 12, il y eut appartement. Le 13, on retourna au Manège voir le ballet de V Année galante. Le mardi gras, 14, il y eut bal en masques, auquel le Roi prit part, revêtu d'un domino.

Le Dauphin avait alors dix-huit ans. Remarié presque malgré lui, regrettant sa première femme, il ne tarda pas pourtant à subir le charme de Josèphe, fait surtout d'amabilité. A la Cour, elle s'imposa vite par sa noblesse naturelle et sa présence d'esprit, et la façon aisée avec laquelle elle supporta l'étiquette et la bizarrerie de la mise au lit-. Mais l'étiquette était parfois bien dure. Un jour, son oncle écrit, à l'occasion d'une indisposition de la Dauphine, qui ne mangeait pas depuis deux jours :

C'est la grande fatigue qui en est cause... Il fait une chaleur partout dans les appartements, qu'il y a de quoi en mourir par la grande quantité de monde et de bougies le soir. Avec cela, ses habits ont été d'un poids que je ne sais comment elle a pu les porter. Ce qu'il y a de plus fatigant encore, ce sont toutes ces présentations qui ne Unissent pas; et elle veut retenir tous les noms, ce qui est un travail d'esprit terrible; sans cesse occupée d'ailleurs de plaire et d'attentions... Le Roi me lit prendre l'autre jour sa jupe qui était sur un canapé, pendant que Mm0 la Dauphine était à sa toilette. Elle pesait bien soixante livres; il n'y a aucune de nos cuirasses qui en pèse autant. Je ne sais comment elle a pu se tenir huit ou neuf heures sur pied avec ce poids énorme3.

1 II y a au Musée de Versailles trois portraits de Josèphe de Saxe.

- Lettres de Maurice de Saxe. — Voir Sainte-Beuve. Maurice, comte de Saxe (Nouveaux Lundis, t. XI).

3 Lettres de Maurice de Saxe, publiées par le comte Vitzthum d'Eskstaedt.

Louis XV aima sa belle-fille; il l'appelait familièrement de son petit nom de Pépa et il se montra très affectueux au moment de ses couches. Peu à peu, elle gagnait le cœur du Dauphin, triomphant « de son deuil, de sa froideur. Elle se plia à son humeur et le rendit aussi heureux qu'il pouvait l'être ».

Louis de France était renfermé, pieux, instruit, de naturel triste, porté à l'ennui, fumant beaucoup et composant du plain-chant. Marie-Josèphe lui montra une affection et un dévouement constants; elle lui donna douze enfants, dont cinq survécurent1. Quand elle devint veuve à trente-quatre ans (1765), elle écrivait à son frère : « Le bon Dieu a voulu que je survive à celui pour lequel j'aurai donné mille vies; j'espère qu'il me fera la grâce d'employer le reste de mon pèlerinage à me préparer, par une sincère pénitence, à rejoindre son âme dans le ciel, où je ne doute pas qu'il demande la même grâce pour moi. »

La puissance de Mme de Pompadour commence en cette année 1745, pour durer, non sans lutte, jusqu'à sa mort, en

« L'intronisation de cette robine, préférée aux tilles, aux sœurs, aux femmes de tant de hauts seigneurs, déchaîna une tempête de déceptions indignées et de venimeux quolibets. » Mais c'était une femme supérieure qui entrait en scène, et bien faite pour le rùle qu'elle voulait jouer : ambitieuse du pouvoir, nullement sentimentale, froidement calculatrice; de plus, spirituelle, instruite, musicienne accomplie. Elle ne tarda pas à s'imposer. Elle désarma d'abord par sa politesse. Tout le monde la trouve « extrêmement polie; elle a des égards pour la Reine. Non seulement elle n'est pas méchante et ne dit de mal de personne, mais elle ne souffre pas même que l'on en dise chez elle2 ». Dès le début, elle n'a pas de hauteur. Elle sut conquérir Richelieu, gagner les ministres, en attendant qu'elle en dispose à son gré; bientôt, elle dirigera la politique. Le tout était d'amuser Louis XV, toujours, quand même, et son esprit plein de ressources y réussit autant que

1 Les trois rois de France Louis XVI, Louis XVIII et Charles X, Madame Elisabeth et la reine de Sardaigne.

1 Luynes, VII.

•cela était possible. Nous la verrons créer pour lui le théâtre des petits appartements, s'épuiser pour lui plaire en excitations de toutes sortes, et lorsqu'elle sera physiquement ruinée et finie pour l'amour, elle se fera la surintendante du « Parcaux-Cerfs ».

Dès 1740, elle avait obtenu de monter dans les carrosses du Roi. Quatre ans après, Louis XV lui accordait un tabouret. Elle mit un manteau ducal à ses armes et aux housses de son -carrosse. Mais pour avoir une place régulière et assurée à la Cour, qui lui servirait à conserver sa situation politique, il lui fallait être dame de la Reine, et elle le fut malgré les résistances de Marie Leczinska. Pour atteindre ce but, elle employa la supercherie. La Reine alléguait qu'elle ne pouvait avoir pour dame du Palais une femme séparée de son mari et qui ne pouvait s'approcher des autels pour y recevoir la communion.

Mme de Pompadour, pour aboutir, se jeta dans la dévotion et prit pour confesseur un jésuite, le Père de Sacy, qu'elle voyait souvent; elle affectait de se conduire d'après ses conseils. On parlait tout haut de la cessation de tout commerce avec le Roi. La marquise paraissait s'occuper de son salut : elle priait .Dieu longtemps dans la journée, elle assistait aux offices de L'Eglise avec piété. Mais le confesseur refusait l'absolution. Pour la donner, il exigeait qu'elle retournât auprès de son mari et quittât la Cour.

La lutte fut longue; le confesseur tint bon, la marquise aussi; elle voulait rester à la Cour. Les courtisans se partagèrent en deux camps. Les uns disaient que Mme de Pompadour devait se retirer, si elle se repentait réellement de sa conduite passée: les autres croyaient qu'elle devait rester, parce que sa conversion pouvait agir sur l'esprit du Roi et le ramener à une vie plus chrétienne. Elle donna tort à tout le monde, resta et ne se convertit point.

Il y avait quatre ans que ces débats duraient. Le 6 février 1756, la marquise fut nommée dame du palais de la Reine. Pour arriver à ce résultat. Mme de Pompadour avait feint de vouloir se retirer; elle avait écrit à son mari pour lui demander pardon de sa conduite et le prier de vouloir bien la reprendre. En même temps, M. de boubise alla prévenir le mari que, s'il agréait la demande de sa femme, il désoblige-

rail le Roi. M. Le Xormant d'Etiolles n'avait nulle envie de reprendre la marquise; il s'empressa d'obliger le Roi et la lui laissa.

Après le refus du mari, la pauvre Reine n'avait plus d'objection à faire, n'osant pas dire la vraie raison de sa répugnance, qui eût été un blâme de la conduite du Roi. Elle céda ; mais le Père de Sacy persista à refuser l'absolution à la marquise. On se passa de ce directeur incommode; Mme de Pompadour trouva un prêtre complaisant, communia et fut nommée dame du Palais. Elle cessa dès lors de faire la dévote, quitta les confesseurs, continua à diriger les affaires du royaume, en même temps qu'elle était la « surintendante du Parc-aux-Cerfs », et disait hautement que l'Etat lui avait obligation de ce qu'elle faisait1.

Louis XV était revenu en Flandre, assister à la campagne de 1747, qui fut signalée en juillet par le combat de Lawfeld (2 juillet). Il écrivit le soir de l'action au Dauphin : il y avait un mot à l'adresse de la Dauphine, au sujet de Maurice de Saxe : « Dites-lui que notre général n'a jamais été plus grand qu'en ce jour, mais de le gronder, en le complimentant, de s'être exposé comme un grenadier. »

C'était la fin de la première période du règne de Louis XV. Fontenoy, escorté de Raucouxet de Lawfeld. était, comme on l'a dit, la dernière étoile qui brillait à l'horizon avant les désastres de la guerre de Sept ans. Malheureusement, le maréchal de Saxe, qui en fut le héros, mourait le 30 novembre 1750, d'une fluxion de poitrine. « Les alternatives de la grande guerre et le vis-à-vis de Frédéric, le roi-capitaine, lui ont manqué ; une telle partie finale, jouée comme il l'aurait pu faire, eût agrandi et consacré sa réputation; elle l'eût placé au premier rang2. » Ajoutons que cette mort fut aussi un malheur pour nos armées, qui, sous sa conduite, auraient pu changer les destinées de notre pays.

A son retour de Flandre, Louis XV reprit son train habituel de voyages, de chasses et de petits soupers. Mme de Pompadour s'efforçait de varier les plaisirs ou les passe-

1 Mémoires du duc de Croy (1727-1784).

s Sainte-Beuve, Maurice, comte de Saxe {Nouveaux Lundis, t. V).

temps de cette vie uniforme et désœuvrée. En avril 1748, elle donna un eonoert spirituel chez elle. Mais l'occupation principale des soirées était le souper, à Versailles et ailleurs.

A Versailles, Louis XV soupait dans ses petits appartements. La cour des Cerfs, avec ses escaliers, ses quatre étages de cabinets, de cuisines, d'offices, de confitureries, de laveries, de logements de gens de service, de volières, etc., était devenue le centre de sa vie. Ces appartements s'appelèrent les petits Cabinets, où il échappait à la tyrannie de l'étiquette et n'invitait que quelques rares amis.

Ce furent, dit-on, Mlle de Charolais et la comtesse de Toulouse qui imaginèrent les petits soupers1, c'est-à-dire ceux que l'on faisait dans les petits Cabinets, que l'on rendit aussi commodes, aussi élégants, aussi secrets que l'art raffiné de ce temps pouvait le permettre.

Les premiers soupers sont du 26 juin et du 3 juillet 1738. Les invités furent : le prince de Dombes, MM. Du Bordage, de Soubise, de Coigny, de Chalais, de Meuse, les ducs de Villeroi et d'Aven, le comte de Noailles; Mmede Mailly, Mlles de Charolais et de Clermont, Mmes de Beuvron, d'Antin, de Rochechouart, d'Epernon, de Chalais, de Talleyrand, etc.

On y buvait du Champagne, et l'on sortait de table à cinq heures du matin. Le Roi y gagna plus d'une indigestion. Dans ces réunions qui dégénéraient souvent en orgie, il parait aimer qu'on le traite d'égal à égal et parfois qu'on se moque de lui à sa barbe. Elles se renouvelaient dans les diverses résidences où son ennui le poussait, à Rambouillet, ehez la comtesse de Toulouse, et surtout à Choisy, sa résidence favorite.

Il finit par ne rester jamais plus de deux jours de suite à Versailles (vers 1753); en certaines années, il n'y coucha pas plus de cinquante-deux nuits. Malgré cette demi-désertion, Versailles voyait sa population monter de 17,000 âmes en 1722 à 50,000 en 1744; celle du Château, de 4,000 à 5,000: celle des annexes et dépendances (gardes, écuries, Grand- Commun, hôtels particuliers), de 4,100 à 5,000. La Cour atti-

1 Mouille d'Angerville, Vie privée de Louis XV, 1751. — Par opposition aux soupers officiels, qui étaieut servis dans les appartements officiels. En effet, ces petits soupers étaient de très grands repas, en vins, en mets et en temps.

rait de plus en plus le nombre toujours croissant de ceux qui espéraient vivre d'elle, toute « une nuée de parasites bourdonnants et affamés ».

Ces déplacements continuels de Louis XV fatiguèrent beaucoup Mme de Pompadour. De santé délicate et souvent souffrante, « menacée de la poitrine plus que jamais », elle était obligée de le suivre, abandonnant son régime, forcée de courir, boire et manger, songeant à préparer, pour l'hiver qui vient, les pièces, ballets, opéras qui seront joués dans les petits Cabinets. « Il faut, dit d'Argenson, qu'il y ait dans cette beauté des forces inconnues qui la soutiennent fraîche et belle au milieu de tant de fatigues, et avec une poitrine détruite. Autrefois, on eût dit que c'était par un sort, un talisman, un anneau constellé. »

Malgré ces déplacements très onéreux et sa manie de bâtir partout, soit pour lui, soit davantage encore pour la favorite, Louis XV paraissait ne prendre de plaisir nulle part. Mme de Pompadour avait beau s'épuiser « en amusemens pour cette Majesté ennuyée, le Roi bâilloit à tout, concerts, soupers, comédies, ballets; aussi déclaroit-elle qu'elle ne savoit bientôt plus qu'y faire ». Cependant, il trouvait plaisir à rester quelques moments avec ses filles. Nous avons parlé de ce sentiment de la famille qui ne l'abandonna jamais. Mesdames eurent sur leur père une influence que Marie Leczinska ne put jamais prendre sur son mari. Leur appartement était tout proche du sien et il venait souvent leur rendre visite.

L'aînée, Madame Elisabeth, aimable, sensée, courageuse, allait épouser, à douze ans, l'infant Don Philippe, et s'appeler Madame Infante (1749); la seconde, Madame Henriette, délicate, mélancolique, « blanche comme l'ivoire », épouse manquée du duc de Chartres, mourut à la fleur de l'âge (1752).

Venaient ensuite Mesdames Adélaïde, Victoire et Sophie, à qui il avait donné, par plaisanterie de mauvais goût, des surnoms d'une trivialité choquante : Madame Adélaïde s'appelle Loque; Madame Victoire, la plus grasse, est appelée Coche ; Madame Sophie a reçu le nom de Graille, surnom vulgaire de la corneille; la plus jeune, Madame Louise, petite personne pâle et fine, qui devait être, avant de se faire carmélite, une intrépide amazone, est Chiffe, la molle.

l'histoire. — LOUIS XV. 403

Nous les verrons à l'œuvre au milieu de leur coterie.

Louis XV n'eut pas d'affection pour son fils. Aussi pieux que sa mère, d'une nature emportée, le Dauphin menait une vie retirée. Il avait du bon sens et beaucoup de droiture; il était brave aussi, comme il le prouva à Fontenoy. Mais il n'aimait ni Mme de Pompadour, ni Choiseul; il passait à tort pour faire de l'opposition à son père, à qui les intrigants le rendirent bientôt suspect.

A propos de la familiarité de Louis XV avec ses filles, Mme du Deffand raconte une bien singulière anecdote :

Voici l'histoire : elle est d'environ huit jours. Le Roi, après souper, va chez Madame Victoire; il appelle un garçon de la chambre, Jui donne une lettre, en lui disant : « Jacques, portez cette lettre au duc de Choiseul, et qu'il la remette tout à l'heure à l'évèque d'Orléans. » Jacques va chez M. de Choiseul; on lui dit qu'il est chez M. de Penthièvre ; il y va; M. de Choiseul est averti, reçoit la lettre, trouve sous sa main Cadet, premier laquais de Mme de Choiseul ; il lui ordonne d'aller chercher partout l'évèque, de lui venir prompteraent dire où il est. Cadet, au bout d'une heure et demie, revient, dit qu'il a d'abord été chez Monseigneur, qu'il a frappé de toutes ses forces à la porte, que personne n'a répondu; qu'il a été par toute la ville sans trouver ni rien apprendre de Monseigneur. Le duc prend le parti d'aller à l'appartement dudit évêque ; il monte cent vingt-huit marches, et donne de si furieux coups à la porte, qu'un ou deux domestiques s'éveillent et viennent ouvrir en chemise. « Où est l'évèque? — Il est dans son lit depuis dix heures du soir. — Ouvrez-moi sa porte. » L'évèque s'éveille : « Qu'est-ce qui est là? — C'est moi, c*est une lettre du Roi. — Une lettre du Roi! hé, mon Dieu, quelle heure est-il? — Deux heures. » 11 prend la lettre : « Je ne puis lire sans lunettes! — Où sont-elles? — Dans mes culottes. » Le ministre va les chercher, et pendant ce temps-là ils se disoient : a Qu'est-ce que peut contenir cette lettre? L'archevêque de Paris est-il mort subitement? Quelque évêque s'est-il pendu? » Us n'étoient ni l'un ni l'autre sans inquiétudes. L'évèque prend la lettre; le ministre offre de la lire; l'évèque croit plus prudent de la lire d'abord ; il n'en peut venir à bout et la rend au ministre qui lit ces mots :

« Monseigneur l'Evêque d'Orléans,

« Mes tilles ont envie d'avoir du cotignac; elles veulent de très petites boites, envoyez-en ; si vous n'en avez pas, je vous prie... »

Dans cet endroit de sa lettre, il y avoit une chaise à porteurs dessinée; au-dessous de la chaise :

« d'envoyer sur-le-champ dans votre ville épiscopale en chercher,

et que ce soit de très petites boites. Sur ce, Monsieur l'Evèque d'Orléans, Dieu vous ait en sa sainte garde.

« Louis. »

Et puis plus bas, en post-scriptum :

« La chaise à porteurs ne signifie rien ; elle étoit dessinée par mes filles sur cette feuille que j'ai trouvée sous ma main. »

Vous jugez de Létonnement des deux ministres. On fit partir surle-champ un courrier; le cotignac arriva le lendemain; on ne s'en soucioit plus. Le Roi lui-même a conté l'histoire, dont les ministres n'avoient point voulu parler les premiers. Je Ja fis raconter hier par M. de Choiseul.

Page 1